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Catégorie ► Culture en immigration
Manouches et mondes de l’écrit
Jean-Luc Poueyto
Paris, Karthala, 2011, 156 p.
De nombreux documents historiques en témoignent, les Tsiganes ont toujours résisté à l’écrit. Et c’est même là un de leurs traits communs. Il existe certes en Europe des "élites" tsiganes, c’est-à-dire des personnes que l’entourage non tsigane considère comme telles puisqu’elles se sont appropriées la culture écrite sous ses formes les plus savantes. Pourtant, ces exemples ne font pas modèle et la majorité des Tsiganes continuent à se défier du "monde de l’écrit", malgré une cohabitation avec celui-ci qui remonte à des siècles.
 
L’auteur choisit d’étudier dans cet ouvrage un groupe bien précis, les Manouches, et le silence qu’ils portent sur le nom des morts. Refus de l’écriture et anonymat généalogique, sont deux constantes qui méritent d’être mises en regard et dont le dénominateur commun est l’écriture du nom. Les Manouches préfèrent agir discrètement. Pour autant, l’irreprésentabilité du présent, de ses vivants et de ses morts n’est pas absolue: des dessins, des écrits, des noms écrits et même parfois "mangés" sont produits et circulent dans la communauté. Ce qui diffère par rapport au monde de l’écrit environnât, dans la mesure où celui-ci existe réellement de manière uniforme et cohérente, se situerait alors plutôt dans un rapport au signe qui serait différent. Et là encore, rien d'êtres net. Un peu plus de lien tangible entre le signe, son référent et son interprétant…la frontière est ténue. C’est pourtant ce que l’auteur a vu, interprété et qu’il s’est "efforcé" de rendre compte dans cette étude: une petite différence partielle d’ordre sémantique peut être un élément important du sentiment identitaire d’un groupe humain, ici les Manouches.
 
Aborder des questions de représentation dans une société donne suppose de s’interroger sur ce quelle choisit ou non de représenter et d’en cerner les limites. Tenter d’objectiver ce qui se joue des limites, tel est le paradoxe auquel cette recherche est confrontée; c’est pourquoi, afin d’éviter de l’enserrer dans trop de certitudes, l’auteur a choisi d’appuyer cette étude sur de nombreux récits et autres exemples qui permettront au lecteur d’élaborer ses propres interprétations.