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Catégorie ► Travail social
Pour une approche interculturelle en travail social
Théories et pratiques
Margalit Cohen-Emerique
Presses de l’EHESP, Rennes, 2011, 474 p.
La psychosociologue Margalit Cohen-Emerique vient de publier l’ouvrage qui constitue la synthèse, à la fois théorique et pratique, de plus de trente ans de recherche dans le domaine des relations interculturelles. C’est au milieu des années nonante que sa trajectoire rencontra celle du CBAI…
 
En 1991, l’ancien Centre Socio Culturel des Immigrés est devenu le Centre Bruxellois d’Action Interculturelle. En 1995, il s’est engagé dans un projet pilote européen d’éducation interculturelle. Un groupe de travail, composé notamment d’enseignants, se réunissait pour échanger et élaborer des façons de travailler avec une classe, en tenant compte de la dimension interculturelle.
 
Notre histoire partagée
 
Dans ce contexte, se souvient Françoise Berwart, coordinatrice de l’expérience à l’époque, une enseignante de l’Ecole de la Providence à Anderlecht, Eliane de Rosen, fit observer qu’il était nécessaire de ne pas se contenter de "connaître la culture de l’autre". Il était au contraire essentiel, selon elle, de s’interroger également sur notre propre cadre de référence culturel, sur les préjugés, les implicites et stéréotypes, l’ensemble des conditionnements culturels qui déterminent notre perception du monde et des autres. L’enjeu n’était pas simplement d’élaborer des outils pédagogiques interculturels, mais de travailler les interactions entre enseignants, élèves et parents.
 
Cette prise de conscience (de ce qui devait être une évidence, lorsqu’il s’agit de relations interculturelles) nécessitait une mise en œuvre pragmatique, une méthode, une façon de travailler sur son propre cadre de référence, en tant qu’éducateur ou travailleur social.
 
C’est à Nancy, lors d’un colloque sur l’éducation interculturelle, que quelque temps plus tard Françoise eut l’occasion d’entendre la psychosociologue française Margalit Cohen-Emerique exposer son approche méthodologique de la communication interculturelle. Et cette approche répondait aux remarques faites dans le groupe  d’enseignants à Bruxelles. Elle impliquait en effet trois démarches dont la première, intitulée décentration, consiste précisément à examiner son propre cadre de référence, à développer une forme de connaissance de soi, de conscience réflexive de la façon dont nous sommes « programmés » par nos appartenances culturelles. Une première intervention de Margalit Cohen-Emerique à Bruxelles fut donc organisée à l’intention de ce groupe de travail.
 
Suite à cette première expérience, un second séminaire avec Margalit Cohen-Emerique fut organisé par le CBAI. Il rassemblait les formateurs du centre avec ceux de l’ONG-ITECO, mais aussi une formatrice de la CGE et des invités italiens et espagnols, praticiens de l’interculturel désireux de se former dans cette nouvelle approche. Dans ces deux pays, l’Italie et l’Espagne, Javier Leunda et Christine Kulakowski, alors formateurs au CBAI, poursuivirent d’ailleurs ensuite un travail de diffusion de l’approche interculturelle. Au fil des années, six autres séminaires de formation avec Margalit Cohen-Emerique eurent lieu à Bruxelles, rassemblant les formateurs du CBAI, ceux d’ITECO, ainsi que des personnes travaillant dans les centres d’intégration de Wallonie. Sur la base de ces séminaires des pratiques de formation furent élaborées, à l’intention de différents publics d’intervenants sociaux et à la demande de divers services et institutions.
 

Un carrefour des sciences humaines
 
Ayant participé à plusieurs des séminaires de Margalit Cohen-Emerique à Bruxelles, j’ai eu l’occasion, par la suite, de mettre en œuvre son « approche interculturelle » dans de nombreux modules de formation. Je peux dire aujourd’hui ce qui en fait pour moi l’intérêt, tant d’un point de vue théorique que des pratiques de formation. Tout d’abord, je pense qu’il faut remarquer que Margalit-Cohen-Emerique mobilise autour des relations interculturelles, de façon très pragmatique, différents registres disciplinaires des sciences humaines. Elle utilise aussi bien la métaphore de la théâtralité du social (provenant de la sociologie d’Erving Goffman) pour analyser en termes de scénarios « attendus et reçus » les phénomènes de chocs culturels, que des éléments d’anthropologie culturelle comme la fameuse « analogie de l’iceberg » de l’anthropologue Clyde Kluckhohn, pour faire apparaître la dimension cachée et subjective de la culture, intériorisée par les acteurs sociaux individuels mais aussi par les dispositifs dans lesquels ils fonctionnent.
 
Même si son approche reste principalement psychosociologique, et répond systématiquement aux exigences de cohérence propres à cette discipline, c’est l’objet même de cette approche, l’interculturalité, qui implique de recourir à une certaine interdisciplinarité, argumentée et opérationnellement justifiée par les questions interculturelles qui surgissent de la pratique.
 
Une approche enracinée dans les pratiques
 
Car la pertinence, tant intellectuelle que pratique, de l’approche de Margalit Cohen-Emerique tient fondamentalement à ce qu’elle est implantée dans des situations concrètes du travail social, des situations vécues, des incidents liés à l’expérience quotidienne que les acteurs de terrain font de l’interculturalité. Il ne s’agit pas d’illustrer, par ces situations et incidents vécus, une théorie générale de l’interculturalité qui serait pensée a priori et, pour ainsi dire, idéologiquement. C’est au contraire à partir de l’analyse de difficultés spécifiques, rencontrées dans des contextes précis du travail social, que va s’élaborer progressivement, par la modélisation et l’analyse d’incidents critiques (dont près d’une centaine sont présentés dans son ouvrage), ce que nous pouvons considérer comme un savoir issu d’une expérience collective des interactions interculturelles.
 
Tout l’enjeu de la prise en compte minutieuse des contextes, ainsi que des identités spécifiques des protagonistes, celui en particulier d’éviter les généralisations abusives et de désamorcer préjugés et stéréotypes, constitue aussi une sorte de défi. Dans quelle mesure en effet, et à quelles conditions, l’analyse d’une expérience très située et localisée peut-elle constituer un élément dans l’élaboration d’un modèle plus global ? Quels savoirs et savoir faire sont-ils transposables et utiles ailleurs, dans un autre contexte institutionnel ou sociopolitique ? Quelles démarches peuvent-elles participer à la construction d’une approche de l’interculturalité qui soit pertinente pour la formation des intervenants sociaux dans différents contextes d’action ?

Une autre subjectivité est possible
 
Le caractère déterminant des contextes d’interaction, qu’il s’agisse de contextes institutionnels ou sociopolitiques et socio économiques, nécessite de mobiliser d’importantes ressources culturelles, des savoirs généraux, historiques, géographiques ou littéraires, indispensables à la compréhension d’enjeux « localisés », et pourtant très révélateurs si on les analyse selon ces différentes perspectives. La multiplicité des ressources culturelles, objectives et subjectives, mobilisées par l’approche interculturelle constitue dès lors une de ses dimensions stimulantes : elle nous oblige à penser ensemble des éléments théoriques et des registres cognitifs disparates, à les ajuster et les coordonner dans une même perspective cognitive et donc à nous interroger sur ces différents savoirs, sur leur pertinence, leur opérationnalité et leurs implications pour la formation, l’action sociale et le devenir interculturel de nos sociétés.
 
Dans les débats de société actuels concernant la multiculturalité, ou la place et de l’accueil des étrangers et des migrants, les pages consacrées par l’auteure à l’analyse de l’ethnocentrisme représentent pour nous un outil essentiel. L’approche psychosociale du phénomène nous permet de l’aborder du point de vue de ses enjeux psychologiques et identitaires, avec un autre pragmatisme que celui des affrontements politiques. De la même façon, le chapitre consacré au « modèle individualiste du sujet » nous permet de mieux argumenter et faire comprendre qu’en effet ce modèle du sujet n’est qu’un modèle parmi d’autres, qu’il n’est donc pas le seul et l’unique, mais seulement celui d’un monde culturel particulier, la modernité occidentale. Pour paraphraser le slogan altermondialiste dans une perspective interculturelle, nous pourrions affirmer aussi qu’ « une autre subjectivité est possible ». Elle est même devenue nécessaire, ajouterais-je, si nous désirons un futur où nous pourrons tout simplement « vivre ensemble ».
 
Les morceaux du puzzle enfin rassemblés !
 
Nous ne disposions jusqu’à présent que d’une collection d’articles publiés par Margalit Cohen-Emerique au fil de l’élaboration des différents aspects de son approche interculturelle, de 1980 à 2005. Ce sont des articles de fond, rigoureux et systématiques, qui progressivement viennent éclairer ou étayer les divers questionnements et démarches qui, dès le début des années 1980, s’organisent en tant qu’approche interculturelle dans le travail social.
 
L’ensemble de ces travaux est aujourd’hui réuni dans un ouvrage, paru au début de l’année, que les praticiens de l’interculturel attendaient et qui va contribuer au développement des pratiques de ce vaste et incontournable chantier des identités, des normes et des institutions que représente pour nous l’interculturalité. Je voudrais citer ici les premières lignes de la préface de l’ouvrage, rédigée par Tania Ogay, professeure d’anthropologie de l’éducation à l’Université de Fribourg : « Quelle bonne invention que la retraite ! Margalit Cohen-Emerique a ainsi pu trouver la quiétude nécessaire pour réunir dans un même ouvrage les nombreuses pièces d’un puzzle construit au cours d’une longue et prolifique carrière de formatrice et de chercheuse. Elle a co-dirigé l’ouvrage fondateur Chocs de cultures : concepts et enjeux pratiques de l’interculturel (Camilleri, Cohen-Emerique, 1989), écrit de nombreux articles et participé à de multiples publications traitant de « l’interculturel » mais elle est aussi intervenue dans des conférences et formations diverses. Aujourd’hui, ces différentes pièces sont assemblées dans un même ouvrage et permettent de prendre toute la mesure de l’originalité et de la richesse de la perspective développée par Margalit Cohen-Emerique dans son travail avec les professionnels en contexte d’interculturalité. Je ne peux ici que la remercier d’avoir préféré réaliser ce long travail de synthèse à un farniente qu’elle a pourtant largement mérité, et de m’y avoir associée en me demandant cette préface. » C’est avec beaucoup de respect et de gratitude que nous nous associons aux remerciements de Tania Ogay. Ce sont ceux de toute une communauté de praticiens de l’interculturel pour lesquels les travaux de Margalit Cohen-Emerique constituent un outil précieux et une référence incontournable.
 
Marc André
 
* Article publié dans l'Agenda Interculturel n°294- juin 2011 sous le titre: "Vivre ensemble, selon Cohen-Emerique".