fil rss

Septembre 2012 | n° 305 | Un monde pour tous
[CBAI] Le Monde en Scène: une utopie en marche
Marc André Imprimer Réagir
Lancées en janvier 2005, les soirées itinérantes du Monde en Scène sont l’occasion de promouvoir de nouvelles pratiques artistiques, de confronter les expériences, de stimuler des rencontres inattendues. Dans ce laboratoire musical imaginé par le CBAI, les artistes sont invités à défier leurs conventions, à mélanger les styles et les influences et à chercher ensemble des voies d’expressions nouvelles, quelles que soient leurs origines : africaine, orientale, latino, européenne, balkanique, zinneke… Le tout nouveau coffret "Le Monde en Scène" réunit un film, une compilation CD de 11 extraits musicaux et un carnet de lecture qui déclinent ce voyage au-delà des frontières.
Dans le monde en crise où nous vivons, ravagé par les guerres, exploité et souillé sans limites par la cupidité des grands prédateurs internationaux, les horizons de l’action interculturelle, ces idéaux de fraternité, de solidarité et de construction commune d’un monde humain, peuvent quelquefois sembler bien naïfs, telles ces aimables comptines qui permettent d’endormir paisiblement les enfants.
 
Ces horizons sont pourtant tout aussi réels que le cauchemar mondialisé auquel nous sommes obligés d’assister (en essayant pour ce qui me concerne d’y participer le moins possible). Ces horizons sont même plus fondamentalement réels que le cauchemar mondial parce qu’ils ouvrent à des espaces, même éphémères, où la vie demeure possible, la vraie vie, splendide, merveilleuse, tragique aussi, certes, parfois mélancolique, digne des Etres Humains.
 
Malgré les grilles, les barrières et les murs de béton que la peur et l’ignorance érigent un peu partout autour de nous, une utopie concrète persiste à se frayer un passage dans le quotidien de nos vies, pour l’irriguer d’espoir et d’une fragile beauté. Le film "Le Monde en Scène" est la trace et la mémoire de cette utopie vécue. Nous avons besoin de garder ces sources vives, car c’est précisément cela, l’utopie concrète. Il ne suffit pas de répéter toujours qu’un autre monde est possible. Il faut aussi l’actualiser, le rendre présent, même par fragments et provisoirement, il faut pouvoir en goûter la saveur, le mettre à l’épreuve, l’éprouver. Sinon, nous oublions qu’il est possible.
 
C’est facile et difficile à la fois, cela tient parfois du miracle. Le film nous permet de le percevoir, de le sentir aussi concrètement que le frottement rugueux d’un archet sur d’étranges cordes tendues qui peuvent à tout moment casser ou nous fendre le cœur.
 
Il s’agit donc d’une magie, qui demande de l’audace aux artistes qui prennent le risque de s’y livrer pour que l’utopie advienne, pour que notre rêve, celui de nos désirs légitimes, devienne présent dans le temps de nos vies. Bien entendu cette magie nécessite aussi des lieux, des lieux de rencontres, de frottements, des cordes bien sûr, mais aussi des codes et des identités. C’est une des tâches et une dimension essentielle de l’action interculturelle que d’élaborer de tels lieux, de fomenter de telles rencontres et conciliabules, de permettre aux héritiers des différents styles et traditions de transgresser ensemble les frontières de leurs identités pour produire ces diamants et balbutiements, fragments du message des Humains de la Terre.
 
Musiques de résistance
 
Nous redécouvrons alors de très anciens appels, ceux des résistances, des fiertés et des noblesses d’âme qui, même dans l’esclavage ou dans l’expérience la plus dure de l’oppression et de l’humiliation, nous invitent à continuer le combat, à nous redresser, à serrer les coudes et à reformer les rangs. Nous nous organisons pour rester vivants, humains, pour faire passer le message des banlieues, des périphéries et des camps, pour faire entendre la voix de nos frères de tous les fronts du monde.
 
Le berimbau des quilombos, ces communes libres d’esclaves révoltés du Brésil, résonne ici avec le saz des tribus alévies insoumises, avec le guembri des Gnawas dont les ancêtres noirs furent vendus au Maghreb, avec les scansions urbaines des rebelles du hip hop. Ces instruments et ces rythmes sont joués par des musiciens qui sont eux-mêmes le moment actuel de ces histoires de résistance, l’ici et maintenant, à Bruxelles, la ville multiculturelle qui s’avance dans son futur zinneke et très incertain. Nous nous trouvons ainsi réunis au confluent des luttes des peuples, dans des lieux "culturels" suspendus bien souvent à ce qui nous reste des acquis du mouvement ouvrier et de l’éducation populaire. Ce n’est pas un hasard, l’action interculturelle s’inscrit en effet dans la continuité de ces mouvements, dans un travail en réseau avec les acteurs associatifs, avec ceux des dispositifs culturels locaux (car il en faut, des locaux), mais aussi avec les autonomes, les souterrains, aventuriers du destin, poètes maudits et clandestins. C’est pourquoi l’action interculturelle implique aussi un travail de formation des acteurs sociaux, des dispositifs d’apprentissage de l’action collective et de l’organisation, de développement des compétences interculturelles et de l’intersubjectivité. Les rencontres et les jams, durant les Soirées du Monde en Scène, participent à ce travail de production d’une intersubjectivité, d’un imaginaire et d’une sensibilité commune, où chaque identité est reconnue et peut s’exprimer pour participer à l’élaboration collective de notre réalité.
 
La quête de l’accord
 
Ce que l’expérience du "Monde en Scène" illustre assez clairement, selon moi, dans la rencontre des musiciens, c’est une pratique de l’incertitude, de l’essai, de la tentative courageuse. Il s’agit d’apprivoisement mutuel et d’une négociation indéfinie autour des possibles. J’appelle cela la quête de l’accord.
 
Pour jouer ensemble, les artistes doivent s’accorder, trouver un carrefour commun dans la région du cœur, un accord. Certains accords sont puissants et portent loin, ils nous accompagnent longtemps. D’autres sont fugaces, fragiles, comme des sourires de passage.
 
La quête de l’accord est incertaine, certes, mais elle nous entraîne dans de nouveaux espaces sonores, de nouvelles dimensions, peu explorées. Nous devenons la caravane qui s’y aventure sans trop bien savoir à l’avance où nous allons. Le projet est flou, la démarche semble hésitante, indécise. J’aime particulièrement ces longs moments où s’élabore une trame sonore confuse, une sorte de toile de fond commune, brumeuse, d’où aucune marque identitaire précise n’émerge encore. Les forces se rencontrent et se cherchent, comme avant la naissance d’un monde. Un accord grave, diffus, profond apparaît, plus nouveau et plus ancien que les différentes identités culturelles réunies. Nous sommes comme en amont des formes, à l’orée des rythmes et des possibles qu’ils manifestent. Le but indéfini (qui n’appartient donc à aucun leader) c’est de vivre cette aventure, c’est d’avancer ensemble dans l’inconnu, d’être les nomades du temps, sur la piste de ces autres mondes possibles qui nous appellent.
 
Nous sommes vivants sur ces pistes du rêve, dans le rangement et le nettoyage des locaux, lorsque nous levons le camp. Nous sommes vivants sur scène, dans les coulisses, les cuisines et les vestiaires, dans les réunions de préparation, dans les ateliers avec les musiciens. Nous sommes vivants parce que nous réalisons un projet qui a du sens, un projet qui est l’expression de la vie elle-même. C’est une caravane qui passe et qui franchit les frontières, d’autres encore nous rejoindrons à l’étape et je suis fier d’y être embarqué.
 
Marc André
 
Le coffret "Le Monde en Scène"
Le coffret réunit le film documentaire de Jacques Borzykowski sur support DVD, une compilation CD de 11 extraits musicaux, et un carnet de lecture de 64 pages. A travers une série de portraits individuels et collectifs, de commentaires et d’entretiens, ces documents témoignent de la diversité des parcours et des engagements. Ils parlent des musiques qui circulent et connectent les hommes, les univers, les histoires; ils évoquent les différentes formes de métissage qui sont autant de chemins vers l’autre.
 
Contact:
Tanju Goban (CBAI)
02 289 70 50