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Janvier 2015 | n° 324 | Médias alternatifs : une alternative à quoi ?
Des médias au rythme des migrations
Massimo Bortolini Imprimer Réagir
A côté des grands médias publics, il en existe quantité produits par et pour les "communautés". Ce  simple constat permet de comprendre que l’information produite par les grands médias ne suffit pas, et que les immigrés et leurs descendants veulent d’autres choses : une proximité avec le public, un angle journalistique particulier, une information plus complète, tant sur la réalité locale que sur celle du pays d’origine, un lien intra communautaire. Panorama de cette diversité alternative.
"Une société démocratique doit donc pouvoir estimer ce qu’elle est prête à partager dans l’espace symbolique avec les communautés culturelles installées sur son territoire. La question des médias est, en ce sens, un test majeur pour rencontrer ce défi démocratique " [1]. Le débat ouvert voici une vingtaine d’années n’a pas fondamentalement changé. Il est, sans doute, un peu plus complexe, par les transformations sociales et sociétales liées aux réalités migratoires contemporaines, d’une part, et par les innovations technologiques qui ont modifié les médias et leur usage, d’autre part.

Traditionnellement, les médias des diversités ont été créés pour répondre à des besoins d’information et de divertissement spécifiques. Ils s’inscrivent ainsi dans des logiques de consommation médiatique complémentaire [2]. Ils ne sont donc pas exclusifs, mais viennent, généralement, prendre place à côté d’autres médias plus généralistes.

En Europe, l’intérêt pour la presse " communautaire " remonte au début des années 1970. A cette époque, l’arrêt de l’immigration contingentée (1974) et la prise de conscience de l’installation définitive des populations issues des immigrations mettent l’intégration à l’agenda politique.

Le Conseil de l’Europe travaille rapidement sur ce thème. La télévision est perçue comme un moyen d’animer l’espace urbain, d’intégrer les questions de cohabitation, de vivre ensemble dans la réflexion sur le devenir " multiculturel " des sociétés européennes. Cette réflexion s’oriente rapidement sur les rapports entre médias et identité. En quoi les medias de masse permettent-ils d’exprimer qui nous sommes et ce que nous sommes ? Très vite, pourtant, ce sont des critiques qui dominent. Les médias " communautaires " auraient comme conséquence première d’enfermer les communautés sur elles-mêmes.
A quoi servent-ils ?

Les discours politiques donnent des orientations claires sur ce que devraient être des médias " communautaires ". Ils devraient : aider les immigrés à comprendre l’ici et s’y adapter, leur donner des sources d’information dans leur langue, sur leur pays et leur culture, permettre l’accès aux medias, aider la société d’accueil à comprendre l’immigration, promouvoir la compréhension mutuelle dans une société pluriculturelle. On le voit, ces médias ont, essentiellement, une portée didactique.

Dans cette perspective didactique, la Belgique n’est pas en reste. Dès les années 1960, la RTB produit des émissions destinées aux immigrés, regroupées sous l’intitulé Interwallonie [3]. Dans un premier temps, ce fut " Ciao Amici ", destiné aux Italiens, initiative bientôt élargie à d’autres nationalités : " Para vosotros ", pour les Espagnols, " Ileikoum ", pour les Maghrébins, " Hasret ", pour les Turcs.

Durant les années 1980, l’arrivée des chaînes de télévision publique des pays d’origine des communautés les plus importantes dans le paysage audiovisuel et l’affirmation par les " enfants d’immigrés " d’autres besoins culturels et d’information que ceux de leurs parents remettent ces initiatives en cause et entraînent in fine leur suppression.
 
Reciblage du public
 
Le début des années 1990 est marqué par une série d’affrontements entre jeunes et policiers dans plusieurs communes bruxelloises. C’est à cette époque qu’est créé Sindbad, magazine de télévision, qui aborde les sujets d’immigration, de multiculturalité, d’interculturalité. Il s’adresse à tous les publics, même si, à l’analyse, le contenu concerne surtout les populations issues des immigrations en provenance du Maghreb. En 2002, Sindbad devient 1001 Cultures, qui se définit comme : " Mille et une expressions de sons, d’images et de couleurs… Mille et une facettes de la richesse de la Belgique dans sa diversité. La société multiculturelle : une réalité. " Ce rapide rappel permet de voir l’évolution de la finalité des émissions destinées à un public " immigré ".

La manière ambivalente de considérer les médias " communautaires " - ouverture ou fermeture – est bien illustrée dans la saga de ladite " fréquence arabe ". Outre la question de la représentativité d’un média vis-à-vis d’un groupe spécifique, ce qui a surtout stigmatisé ces radios, ce sont les suspicions qu’elle porte. Il y eut régulièrement des sous-entendus liés aux émissions en langue arabe, qui comprendraient des idées et des propos à dénoncer. En outre, au moment de la Première Guerre du Golfe (1990-1991), certaines radios furent quasiment soupçonnées de trahison, et furent " surveillées " de près par les autorités.
 
Ouverture ou repli : un vieux débat

Lorsque l’on regarde l’évolution sur une trentaine d’années, on constate une multiplication des médias de la diversité (productions, titres, etc.). A quoi cela répond-il ? Pour les uns, il s’agit d’accéder à une information particulière et complémentaire. Pour les autres, voici un signe du renfermement des communautés sur elles-mêmes. Vieux débats... Cela permet trois constats : il existe une demande pour des médias qui répondent à des préoccupations et à des besoins d’information spécifiques ; il y a un besoin d’identification de ces communautés, qui est absent des médias grand public ; ces médias sont complémentaires aux autres, ils permettent d’élargir l’angle d’analyse, ainsi qu’une participation, parfois polémique, à la société dans son ensemble.

Il est important de ne pas délier la réalité et la vie de ces productions de l’évolution des médias en général. Les problèmes financiers, le choix de n’en passer que par l’internet, et donc l’intérêt pour des médias situés hors Belgique qui informent sur la Belgique, l’essor des blogs " influents " ou " représentatifs " non pas tant d’une communauté mais des questions qui la traversent, sont des exemples d’influences sur la situation et l’avenir de ces médias de la diversité.
 
Cinq constats

1) Le nombre des médias " communautaires " ou de la diversité est relativement élevé. Une enquête menée en 2010 en répertoriait quelque 80 titres. Depuis, le nombre n’a pas diminué. On remarque cependant une tendance à l’abandon progressif des versions papier. Des titres sont créés, sont arrêtés, meurent… mais ce qui paraît certain, c’est que ces médias accompagnent les transformations des flux migratoires. Ainsi, les médias de " communautés " d’Europe centrale et orientale sont en augmentation constante (polonais ou roumains, par exemple).

2) La grande diversité de ces médias. Outre qu’on en retrouve dans tous les types de supports – papier, électronique, internet, radio, télévision –, les contenus sont très diversifiés. Sans entrer dans les détails, on peut dire que c’est l’ancienneté de la migration à laquelle on s’adresse et le public que l’on souhaite toucher qui en détermineront le contenu et la forme.
Les médias destinés aux nouveaux migrants sont produits majoritairement dans la langue d’origine – cela est particulièrement évident pour les Polonais, Roumains ou Russes, par exemple. Ils contiennent essentiellement des informations pratiques liées à " comment vivre en Belgique " (législations, annonces, informations sur les logements et la scolarité). Concernant ces nouvelles migrations, un autre type de médias, essentiellement nourri et financé par la publicité, s’attache à proposer des lieux de sorties festives qui, indirectement, sont aussi des lieux potentiels de travail (c’est le cas de revues latino américaines, dont le siège premier est souvent à Paris). Enfin, un troisième type rassemble des relais de courants politiques idéologiques en lien direct avec la situation dans le pays d’origine. Nous pensons entre autres aux médias destinés aux Congolais.
Les médias qui visent les migrations plus anciennes sont des deux types. Les uns, destinés aux jeunes générations, proposent des contenus qui maintiennent un trait d’union avec l’histoire de leur communauté, avec leur culture (dont la musique, dans la plupart des cas), qui insistent sur la nécessité de la transmission d’une part. Ils proposent un espace de revendication, un lieu où exprimer son désarroi, sa frustration, voire sa colère. Mediane TV est un exemple récent et intéressant concernant les Marocains et Maghrébins de Belgique, et de Bruxelles en particulier.
Les autres sont destinés à faire le lien entre la communauté installée de longue date et le pays d’origine. Ils sont aussi en langue d’origine et s’intéressent particulièrement à la vie communautaire (fêtes, cérémonies, religion, …) à laquelle les lecteurs sont conviés. Ils établissent une attache avec le pays d’origine, notamment à l’occasion d’événements, de catastrophes naturelles, de faits politiques ou sociétaux majeurs.
Bien que la dimension d’intégration et de vie en Belgique est très présente, le contenu de ces médias semble en faire des espaces à part, en ce qu’ils se proposent comme lieux d’affirmation (voire de fierté), de transmission identitaire (de la langue, de l’histoire de la communauté ou du pays d’origine et de sa culture), de revendication politique liée à la situation dans le pays d’origine ou liée à la situation des jeunes générations en Belgique, et de lutte contre les discriminations (cela est encore davantage évident dans les blogs qui n’ont pas été retenus dans ce répertoire, mais qui, parfois, ont un impact certain).

3) A quoi servent ces médias ? Ont-ils une quelconque utilité ? Il est évident que ce qu’ils proposent ne se retrouve pas ailleurs et, en tout cas, pas dans la presse généraliste. Mais cela est-il suffisant pour en expliquer, en justifier l’existence ? Sans faire d’exposé sur les processus d’installation, d’intégration, d’acculturation des migrants dans les sociétés d’accueil, historiquement l’information et les médias prennent une part non négligeable dans ces processus. Garder des liens avec le pays d’origine, même symboliques, lointains et ténus, est une demande récurrente. Fournir des informations essentielles, voire vitales, sur comment se débrouiller dans le pays d’arrivée, bien sûr, mais aussi disposer d’un espace identitaire de différenciation, de revendication, est important également.
Une remarque fréquente et commune concerne le manque d’informations, le désintérêt, la méconnaissance, voire les préjugés et stéréotypes présents dans les grands médias publics sur les questions liées à l’immigration, aux minorités et aux pays dont ils proviennent. Enfin, si l’on entre dans le domaine de leur utilité, il faut sans doute se poser la question de l’audience et/ou du lectorat et des besoins rencontrés. Or, il ne semble pas y avoir de données ou d’études à ce sujet.

4) Les médias de la diversité sont nombreux, variés, diversifiés… et ne se connaissent pas entre eux. Il n’existe aucun lien entre eux. On pourrait décrire la situation comme un multiculturalisme médiatique, chaque groupe développant sa/ses productions à part des autres. On peut même constater, dans le cas des radios – plan de fréquence oblige - une certaine rivalité qui ne porte pas tant sur les contenus que sur le simple fait d’exister. Ce dernier point est sans doute anecdotique, même si les critiques sur la qualité supposée des journalistes travaillant dans ces médias sont fréquentes. Ce qui l’est moins, à notre sens, c’est le manque de connaissance et de collaboration entre ces médias, et cela même quand il s’agit d’émissions présentes sur la fréquence d’une radio généraliste. Les questions de la diversité, de l’altérité, enfin de ce qui touche à l’intégration et aux discriminations semblent ne concerner que chaque groupe dans son individualité, même si les propos, lorsqu’ils sont sur le ton de la revendication, concernent l’immigration dans son ensemble. Sauf peut-être pour les " musulmans ", mais il ne s’agit pas ici d’un groupe national ou ethnique homogène.

5) Un manque de moyens. Les médias de la diversité - sauf quand ils bénéficient de rentrées publicitaires importantes ou d’un subventionnement public suffisant, ce qui parait l’exception - fonctionnent grâce au bénévolat, à la débrouille et à l’obstination (quand ce n’est pas de l’abnégation) de leurs responsables.
 
Massimo Bortolini
 
Notes
[1] Thérèse Mangot, "La Communauté française face aux radios communautaires", in l’Agenda interculturel, n° 110-111/janvier-février 1993, p. 34.
[2] Médias et diversité. De la visibilité aux contenus, coordination Claire Frachon et Virginie Sassoon, Paris, Institut Panos, Karthala, 2008.
[3] En radio, les émissions d’une heure étaient hebdomadaires, et en télévision, elles duraient 30 minutes et étaient mensuelles.