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Mars 2017 | n° 335 | Quelle politique culturelle voulons-nous ?
Politique culturelle à Bruxelles | Concilier le commun et le singulier
Abdelfattah Touzri Imprimer Réagir
Le défi principal que doit relever la politique culturelle à Bruxelles, en particulier, est d’activer son rôle - essentiel - comme vecteur permettant de construire le commun  qui transcende la diversité des parcours et de reconnaitre ce qui est singulier.
La politique culturelle à Bruxelles suscite de nombreuses attentes et plus spécifiquement le désir de tendre vers une réelle démocratie culturelle. Cela renvoie également à son rôle dans la construction de la démocratie comme forme de société. Enfin, cette politique appelle à un questionnement profond sur le rôle de la culture, des biens matériels et immatériels culturels, dans l’agencement de l’espace public et la configuration de la ville d’aujourd’hui.
 
Une marche hésitante vers la démocratie culturelle

Il est nécessaire d’appeler à une réelle démocratie culturelle. Il faudrait passer de la logique de démocratisation de la culture à une logique de démocratie culturelle, c’est-à-dire de reconnaitre à la fois les formes particulières d’expression culturelle et de permettre la diversité et le pluralisme de ces expressions culturelles.

Or, nous observons la persistance d’une logique de démocratisation de la culture au détriment de cette démocratie culturelle tant demandée. Cette tendance de démocratisation de la culture rime avec des mesures de soutien à l’accès à la culture, non sans une vision hiérarchisant les formes et les expressions culturelles. Dans cette vision, la perspective est de promouvoir l’accès et la consommation de biens culturels " valides " qui relève d’une conception normative de la culture, c’est-à-dire de ce qui devrait être une production culturelle.

En revanche, la démocratie culturelle est une logique qui reconnait les différentes formes d’expression culturelle des citoyens sans hiérarchisation ni normativité. Dans cette logique, toutes les formes d’expression culturelle et artistique des citoyens sont reconnues.
En réalité, bien qu’elle soit une ancienne revendication, cette marche vers une démocratie culturelle n’a pas avancé suffisamment. Derrière cette marche hésitante vers la démocratie culturelle réside les résistances multiples aux expressions culturelles singulières, au particularisme culturel et à la construction des identités culturelles particulières.
 
Allier des enjeux d’expression et d’identification

Les arts et la culture peuvent constituer une force d’émancipation et de lien social. Ils peuvent jouer ce rôle important à travers deux processus indissociables, mais complémentaires : processus d’identification et processus d’expression.

Or, le paysage culturel aujourd’hui n’offre pas encore aux Bruxellois issus de l’immigration de possibilités d’identification en suffisance. La production culturelle et artistique véhicule encore insuffisamment les préoccupations, les trajectoires de vie et les expériences sociales particulières des jeunes des quartiers populaires. C’est d’ailleurs la faiblesse de ces politiques qui ne reconnaissent pas ces populations comme acteurs et les cantonnent dans un rôle de consommateur. Cette incapacité, toute relative, d’offrir les opportunités d’identification nécessaires et de jouer un rôle de résonnance des préoccupations et du vécu des jeunes, n’est pas favorable à l’établissement de liens concrets entre production culturelle et artistique et populations bruxelloises très variées.

Par ailleurs, une vision considérant la culture et les arts comme espaces d’expression et de traduction des préoccupations et des désirs de ce jeune mérite également d’être développée.

On ne peut pas nier l’évolution de ce paysage en intégrant graduellement ces variables liées à la diversité culturelle, des parcours de vie et de pluralisme des expressions culturelles.

Toutefois, il est nécessaire d’accentuer la marche vers une politique culturelle qui donne la priorité à la mobilisation des ressources propres des Bruxellois. On pourrait s’appuyer sur les ressources culturelles, sur les ressources territoriales, sur les expertises et les parcours de chacun pour construire le bien commun. Il s’agirait donc de ne pas uniquement penser la population et les minorités comme consommateurs, mais bien comme acteurs qui disposent de ressources, de savoirs et d’une capacité d’inventer et d’innover. Il faudrait leur reconnaître le droit et le devoir d’apporter quelque chose de particulier à ce bien collectif de manière à tendre vers un espace culturel inclusif.

Dans le contexte actuel, où nous pouvons constater que les espaces politiques traditionnels n’offrent plus la possibilité aux jeunes de s’exprimer, de se forger une identité équilibrée, de concilier aspiration individuelle et biens collectifs, la politique culturelle est appelée à jouer un rôle clé. L’espace culturel est aujourd’hui le dernier levier pour y parvenir. A travers la production et l’expression culturelle, les Bruxellois pourront donner sens à leurs identités multiples, à leurs expériences de vie et affiner leurs aspirations et leurs revendications.

Il est nécessaire de reconnaitre ces nouveaux acteurs et la naissance de nouveaux sujets de l’espace culturel bruxellois. La question principale est désormais : comment unir, dans notre action, ce que nous sommes… et ce que nous voulons être ?[1]

Il faudrait reconnaitre les nouveaux " sujets " en gestation : le désir d’être soi, de créer une histoire personnelle, de donner un sens à l’ensemble des expériences individuelles et personnelles.
 
Politique culturelle et démocratie

La démocratie culturelle souhaitée passe par l’intensification des liens entre éducation permanente et action culturelle de manière à lier les aspects individuels et singuliers à l’action collective et à collectiviser les expériences.

Cette politique culturelle, en s’inspirant des principes de l’éducation populaire doit tendre vers la construction d’une démocratie substantielle, une démocratie réelle qui vise l’intensification des liens sociaux et la consolidation du tissu social.

A travers l’idée d’une démocratie substantielle, l’idée démocratique ne concerne pas simplement la mise en place d’un régime politique, comme le note Pierre Rosanvallon. C’est d’abord l’idée d’une certaine forme de société dans laquelle les individus ne sont plus soumis à des formes de domination sociale et politique et ne sont plus soumis au processus d’aliénation économique. Il faut rappeler que la démocratie se définit avant tout par la reconnaissance de l’autre comme sujet.

Pour parvenir à cette démocratie comme forme de société où chacun y a sa place, la politique culturelle devra viser les quatre principes suivants inspirés des principes de l’éducation populaire[2] :
  • Principe d’identité : permettre aux Bruxellois de se forger leurs propres identités plurielles et de savoir qui ils sont.
  • Principe de participation : comment améliorer le fonctionnement de la société et des communautés locales ?
  • Principe de modernisation : comment tendre vers le progrès individuel et collectif ?
  • Principe de changement social : quelles transformations faut-il produire à l’échelle de la collectivité ?
 
Un levier de développement

Outre les aspects liés à la démocratie et au bien commun, la politique culturelle souhaitée ne peut être conçue sans penser ses conséquences et ses rapports avec l’espace public et, en particulier avec la ville. Nous observons actuellement une tendance progressive à promouvoir la culture comme levier de reconversion des villes confrontées au déclin de leurs activités historiques. Cette tendance peut être aussi observée à Bruxelles.

Cette tendance repose tantôt sur la promotion de l’évènementiel culturel ainsi que sur la stimulation des expressions culturelles locales, tantôt sur le développement de grands équipements culturels ou encore sur " un urbanisme de valorisation " et " participatif " permettant de mettre en scène le patrimoine matériel et immatériel ainsi que les particularités de l’espace public.

Afin de produire un processus de développement intégré, enraciné dans la réalité des quartiers bruxellois, il est opportun de mieux articuler aspects culturels, promotion de l’attractivité et stimulation de l’activité économique tout en s’inscrivant dans une démarche inclusive.
Au-delà de la recherche de valeurs d’échange (valeur marchande et intérêts économiques), qui se traduit à travers la quête légitime de production de la valeur marchande et la quête d’une activité qui génère de l’emploi et de la richesse, comment continuer à produire – à travers cette dimension culturelle – des valeurs d’usage, c’est-à-dire faire de la culture un véritable levier de citoyenneté, de production des identités plurielles et d’appropriation de l’espace public et de la ville en particulier ?

Dans une ville comme Bruxelles, en pleine reconversion, le déploiement de la culture et la valorisation du patrimoine local peuvent devenir des leviers de développement. Dans ce sens, le renouveau urbain, la participation citoyenne, la promotion des arts et de la culture contribuent au renouvellement et à la revitalisation de cette ville en mutation.

Le redéploiement de la culture et la "patrimonialisation" des expressions culturelles locales montrent une voie de développement qui mérite d’être mieux exploitée. Le redéploiement de la culture et du patrimoine implique la mobilisation des identités locales et fait appel aux citoyens dans une triple démarche : "une démarche culturelle de réhabilitation du passé (la mémoire, le patrimoine, le système de production, la culture locale, le savoir-faire, les valeurs, etc.), une démarche économique de valorisation des initiatives individuelles et collectives et une démarche politique de renouvellement de la démocratie locale".[3]

Dès lors, il faudra œuvrer pour une meilleure articulation entre leviers culturels, population et processus locaux de développement. Nous citerons par exemple le travail sur l’histoire sociale de Bruxelles, l’histoire de l’immigration, la valorisation du patrimoine culturel des populations issues de l’immigration.

En portant intérêt au patrimoine culturel des populations bruxelloises dans le cadre de ce processus de redéploiement de la ville, les politiques culturelles permettront de mobiliser les acteurs locaux, d’interpeller les identités plurielles et de stimuler des processus d’innovation et de production culturelle. Il est nécessaire de multiplier les espaces qui permettent de valoriser les formes immatérielles, matérielles, architecturales, urbanistiques et artistiques de cette diversité.

Il y a lieu de stimuler et d’encourager les formes d’aménagement qui permettent aux différents groupes culturels de s’identifier à cet espace public et de se l’approprier. L’espace public bruxellois est appelé à rendre visible cette diversité culturelle, par les différents moyens, événementiels, artistiques et architecturaux de manière à valoriser les apports de chacun.
 
Abdelfattah Touzri est conseiller scientifique à l’Université Ouverte - Charleroi
 
Notes
[1] A. Touraine, La formation du sujet, in Penser le sujet. Autour d’Alain Touraine, Fayard, 1995, pp. 21-45.
[2] J. Bengoa, L’éducation pour les mouvements sociaux, in Antipodes, n° 132, ITECO, Bruxelles, pp. 5-22.
[3] P. Teisserenc, Les politiques de développement local, 2e édi., Economica, 2002, p. 79.