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Mars 2017 | n° 335 | Quelle politique culturelle voulons-nous ?
L’important c’est de participer !
Vanessa Vindreau Imprimer Réagir
Etat des lieux des politiques culturelles de la diversité de la Fédération Wallonie-Bruxelles, depuis les conclusions de l’Unesco sur l’exception culturelle à "Bouger les lignes" initié par la ministre de la Culture. Retour sur le débat qui a eu lieu, les enjeux et les défis dans le contexte actuel.
"Bouger les lignes"[1], cette initiative de la ministre Milquet[2], reprise par la ministre Greoli à son arrivée à la Culture en 2016, s’est clôturée début février 2017. Ce processus visait à remettre à plat tous les enjeux de la culture et à s’accorder sur des balises du secteur. Cette réflexion a concerné à la fois le monde des arts et le monde socioculturel.

Plusieurs coupoles thématiques ont été organisées pour aboutir à un rapport intermédiaire puis à une synthèse. Maintenant il est l’heure pour la ministre Greoli d’envisager l’opérationnalisation des recommandations formulées lors des coupoles, en particulier celles de la coupole " Démocratie et diversité culturelle ".
 
La diversité culturelle

Le terme diversité culturelle est polysémique. Il fait tantôt allusion à un ensemble d’expressions artistiques variées issues des différents secteurs des arts de la scène. Ici, promouvoir la diversité consiste à protéger les spécificités des productions artistiques au nom de l’exception culturelle sur le marché mondial des industries culturelles.

Tantôt il concerne les spécificités identitaires présentes au sein de la population. Promouvoir la diversité culturelle consiste à reconnaître et à valoriser ces différences entre les publics. Dans cette dernière acception, l’approche de la diversité dépend dès lors de l’accord qui est trouvé sur la manière de situer la différence des publics dans le champ socioéconomique, religieux, ethnique, géographique, etc. Cet accord dépend du contexte politique de la société et des tensions qui la traversent.
 
Comme enjeu démocratique

A l’heure actuelle, il se pourrait que la différence relève moins des oppositions entre les identités des publics mais plutôt de l’expression des différences existantes. En effet, la violence de la société met en lumière des tensions qui traversent la population au sujet des valeurs qui fondent nos démocraties occidentales. L’accueil et les droits des étrangers, le droit à la différence, les droits de l’Homme et les libertés fondamentales sont désormais contestés à certains groupes par des franges radicales, ébranlant par là le socle de nos démocraties. Tout en reconnaissant l’existence même de différences au sein de la population, ces contestations excluent l’étranger en " le renvoyant à une altérité radicale "[3].

Ces formes de relégation empêchent ceux qui en sont visés de participer pleinement au projet de société, d’accéder à cette part de la citoyenneté. Elles menacent tous les dialogues et tentatives de réflexion pouvant mener à un meilleur partage des interprétations de la complexité de la société actuelle.

Des politiques culturelles généralistes

Pourtant en 1999, la déclaration de politique communautaire du gouvernement de la Communauté française disait ceci : " Dans notre société en pleine mutation, il est primordial de reconnaître la diversité culturelle, de libérer l’expression des différences, de soutenir l’expression culturelle des populations d’origine étrangère, de valoriser les sensibilités régionales, de prendre en compte les cultures populaires. Une société qui reconnaît de façon positive la diversité renforce par ce fait même la rencontre, l’interculturalité et la lutte contre l’exclusion sociale. "
Avec cet ajout, le gouvernement souhaitait donc donner une nouvelle orientation aux politiques culturelles habituelles mises en place par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FW-B).

Jusque-là, celles-ci visaient l’émancipation, les droits culturels et l’esprit critique de chacun par l’accès aux œuvres artistiques d’une part et à la participation culturelle d’autre part. C’est notamment l’éducation permanente qui s’occupe de favoriser l’accès de chacun à la culture et à la création de son expression entendue à la fois comme l’expression de la culture collective et comme contribution à ce collectif. C’est la raison pour laquelle les politiques culturelles se déclinent aussi dans le champ socioculturel où la priorité est donnée à l’accompagnement des publics, qu’ils soient fragiles ou pas.

Cette approche socioculturelle de la culture est principalement mise en œuvre dans les centres culturels, les bibliothèques et autres centres d’expression et de créativité par des animateurs au contact des populations. Leur travail consiste principalement à informer mais aussi à construire la pensée et à amener les gens à être capables d’agir de manière sensée et sensible sur le monde grâce aux chocs émotionnels générés par des contacts répétés à l’art, par la création de brèches émotionnelles dans la pensée et par l’imposition à soi d’une nécessité d’agir.
Malgré cet ajout, les politiques culturelles n’ont jamais constitué pour autant des politiques spécifiques de la diversité culturelle. On a considéré qu’elles contenaient intrinsèquement la question de la diversité puisqu’elles travaillent à la production d’une multiplicité d’imaginaires. Mais était-ce suffisant ?
 
Sans budget conséquent

La Belgique n’a pas non plus mis de moyens importants dans la culture. En effet, le budget de la culture représentait en 2015, 6,1 % du budget général de la FW-B, soit un peu moins de 6 millions d’euros[4]. Si le budget de la culture a augmenté de 8,7 millions d’euros en 2017[5], il n’en reste pas moins que les politiques culturelles sont au mieux de petits correctifs, et parfois de si petits correctifs qu’on peut se demander ce qu’ils corrigent vraiment.

Aussi, à côté de l’éducation permanente, les politiques d’alphabétisation qui se déploient moins par décret qu’en faisceau dans le secteur de l’éducation permanente, de l’insertion socioprofessionnelle ou de la cohésion sociale, soutiennent des associations proposant des actions culturelles traitant des questions de diversité avec leurs publics.

Plus largement, les politiques sociales utilisent très souvent la culture pour favoriser l’intégration des communautés étrangères. Par exemple, on initiera des activités culturelles pour mieux renforcer l’apprentissage du français et le vivre ensemble. La culture est ici davantage un outil au service d’autres logiques qui peuvent aussi bien être sociales qu’économiques. Bien souvent, l’idée, derrière les animations, est de rallier les gens à une norme sociale convenue alors que les politiques culturelles interrogent la pertinence de cette norme afin de la faire évoluer.
 
Lorsqu’elles sont bien menées, elles doivent créer/favoriser de la cohésion sociale. Actuellement c’est l’action de cohésion sociale qui permet le développement de questions culturelles, en pacifiant au préalable le terrain social.

En conclusion, le terme de diversité occupe une place prépondérante dans les politiques culturelles depuis 1999. Mais sa signification et son importance ont évolué vers la lutte pour l’exception culturelle. La reconnaissance des différences et des expressions a été reléguée au second plan. Finalement les différences culturelles pourraient ne pas constituer une justification suffisante pour concevoir une action publique conséquente.

Néanmoins, en 17 ans, on a pu observer une évolution des mentalités concernant les inégalités quelles qu’elles soient et la nécessité de mettre en œuvre des politiques capables de réduire les écarts entre les hommes et les femmes, entre les minorités et la majorité, entre les riches et les pauvres… Une partie de l’opinion publique a pris conscience de la légitimité des revendications sociales des marginalisés. Mais dans les faits, les politiques sont peu ambitieuses et les chiffres restent inchangés.

Vers un objectif de diversité culturelle en 2017 ?

Dans son rapport de synthèse de septembre 2016, la coupole " Démocratie et diversité culturelles " réaffirme qu’un grand nombre d’acteurs souhaitent contribuer au débat qui replace la diversité culturelle au rang d’objectif prioritaire.

En effet, en repartant de l’importance du multiculturalisme notamment dans les grandes métropoles comme Bruxelles, il ré-insiste sur le fait que les groupes métissés ne sont pas suffisamment représentés dans les publics et les politiques culturelles de l’espace francophone belge. Une action publique devrait nécessairement travailler l’accessibilité de tous les publics et notamment ceux les plus éloignés à la culture et aux droits culturels.
 
Obsolescence programmée

Si l’intention est louable, il existe cependant de nombreux obstacles à l’opérationnalisation des mesures proposées par la coupole.
L’état de diversité dans les programmations culturelles n’est pas objectivable. Aucun état des lieux chiffré de la diversité culturelle n’existe en FW-B, par exemple sur les programmations, les auteurs, les acteurs, les metteurs en scène, etc. Des paramètres sont encore à construire pour observer ce phénomène et peut-être permettre de concrétiser les mesures proposées.

La diversité ne se décrète pas non plus. Il reste très compliqué de mettre d’accord sur un texte même minimum ceux qui pratiquent la diversité quotidiennement avec ceux pour qui la diversité n’est pas souhaitable. La diversité est davantage une question sociale qu’institutionnelle. Ce ne sont pas les institutions qui règleront les questions posées par le soutien à la diversité mais la société en elle-même. Elles ne peuvent qu’inciter les publics à entrer en contact, à se mélanger et à s’exprimer, car il est impossible de forcer des opérateurs associatifs à penser leur institution et leur action avec davantage de diversité interne à tous les niveaux. L’autonomie associative est primordiale.

Par ailleurs, il n’est pas si évident que les publics souhaitent ou cherchent à vivre dans la diversité, à rencontrer la différence. Il semble plus confortable de vivre parmi les siens. Aussi, axer des actions sur certains publics comme les personnes défavorisées, ne risquerait-il pas de renforcer l’entre-soi, les replis communautaires, et de raviver les tensions sociales plutôt que de travailler à un destin collectif ?

Même s’il est urgent de se saisir des questions que pose la diversité dans le débat public, force est de constater que l’agenda politique place d’autres priorités avant celle-ci. Le jeu de la majorité-opposition, les années électorales, les rapports de pouvoirs font que certains opérateurs arrivent à mettre des questions à l’agenda politique ou pas. Et bien souvent les questions importantes ne sont pas à l’agenda. Parler de la diversité culturelle revêt davantage de risques pour un ministre de la Culture, notamment celui d’éveiller au sein de la société des soupçons sur un éventuel soutien d’une mouvance religieuse via des opérateurs locaux. Le contexte ambiant de racisme, de méfiance, de stigmatisation n’est pas propice aux prises de décisions courageuses.
 
L’éducation permanente, un secteur associatif non structuré

Les associations d’éducation permanente ne constituent pas un secteur structuré. Aucune fédération ne les représente. Et leurs plaintes portent le plus souvent sur les financements que sur des nouveaux enjeux de société. Il est vrai que les logiques précaires à l’œuvre empêchent les associations de créer un véritable rapport de forces sur le fond. Or leur travail de terrain est un des plus utiles pour la société. Il est donc urgent pour ce secteur de s’organiser afin d’arriver à présenter, par un travail de plaidoyer, des questions qu’à un moment le ministre n’a plus le choix de se saisir.

Par ailleurs, si le décret permet de soutenir une grande variété d’associations, certaines associations émergentes, parfois communautaires, qui travaillent de nouvelles thématiques, tant spécifiques que régionales comme les questions d’environnement, de logement ou de santé communautaire, ont de réelles difficultés à obtenir une reconnaissance sur base de ces revendications spécifiques car le décret n’est pas pensé en ce sens. Toute la question est donc de réfléchir à la manière de faire place au sein de cette politique à de nouveaux acteurs culturels et à de nouvelles matières de société moyennant des recentrages budgétaires et aussi peut-être un tri parmi les opérateurs. Comment certaines démarches citoyennes, structurées en collectifs plutôt qu’en asbl, qui ne veulent pas forcément durer, peuvent être soutenues dans leur critique sociale ? Comment les membres du Conseil Supérieur de l’Education Permanente accompagnent-ils des associations de type communautaire ? Sont-ils suffisamment préparés, eux-mêmes confrontés à la diversité en interne, pour comprendre et accepter les demandes d’acteurs culturels d’autres milieux, d’autres secteurs… qui ne répondent pas aux contraintes du décret mais qui n’en restent pas moins intéressantes ?

Ces débats sur la diversité culturelle, son rôle et sa place ou pas au sein des politiques culturelles laissent penser que la société n’est toujours pas prête à laisser les minorités participer aux questions de société. Ils montrent aussi jusqu’à quel point politiques et acteurs associatifs peuvent être en désaccord sur les éléments à mettre en place pour la rendre ambitieuse.

Or cette politique doit s’envisager sur le long terme et s’organiser autour d’espaces de dialogue, de réflexion, de confrontation. L’enjeu de la diversité culturelle, c’est-à-dire celui de la défense de l’accès à la culture d’une part et de l’abandon du réflexe " des identités-refuge[6] " d’autre part, est celui de la construction collective de la démocratie. Les objets culturels offrent cette possibilité de faire émerger un dialogue sur des questions sensibles par le biais des émotions. Par la culture on apprend ainsi à créer les conditions du dialogue et de l’expression de nos représentations et interprétations du monde. C’est là tout le sens que les politiques culturelles doivent donner à la diversité en s’en saisissant.
 
Vanessa Vindreau
 
Notes
[1] Bouger les Lignes est une initiative de la ministre de la Culture, réalisée en collaboration avec l’Observatoire des Politiques culturelles et l’Administration Générale de la Culture, avec le soutien de PointCulture.
[2] Voir le discours inaugural de J. Milquet de février 2015, www.joellemilquet.be/2015/02/culture-lancement-de-loperation-bouger-les-lignes/
[3] Ramel Christine, La diversité culturelle est-elle une valeur européenne ?, www.mythe-imaginaire-societe.fr/?p=4501
[4] Fédération Wallonie-Bruxelles, Focus culture 2015 – Faits et tendances, page 10.
[5] Jean-Marie Wynants, Accès à la culture : budget renforcé, in Le Soir du 16/12/2016.
[6] Espaces où se cantonnent ceux qui ne peuvent jouer dans ce gigantesque " village " mondialisé et être ce " citoyen du monde " " multibranché ", selon la thèse de Dominique Wolton, qu’un certain modèle de mondialisation économique et technologique voudrait imposer. In Christine Ramel, www.mythe-imaginaire-societe.fr/?p=4501