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Mars 2017 | n° 335 | Quelle politique culturelle voulons-nous ?
Tout et rien : ce que peut la culture
Baptiste De Reymaeker Imprimer Réagir
Dans le cadre d’un exercice de dissertation, définir les termes d’une question avant d’y répondre, c’est le béaba. Dans le cas d’une analyse qui se rapporte à la culture, le travail de définition préliminaire est déjà la question. La culture ne se révèle en quelque sorte que comme question, qu’à travers une question. L’étude de la culture est la culture, écrit l’anthropologue Roy Wagner.
Je suis récemment tombé sur un passage de Micropolitiques de Félix Guattari et Suely Rolnik dans lequel il est écrit que la culture est un des modes de production capitalistique. Cette production ne fonctionne en effet pas uniquement dans le registre des valeurs d’échange : là où " le capital s’occupe de la sujétion économique, la culture prend en charge la sujétion subjective ". Il s’agit toujours de profit capitaliste qui n’est donc pas qu’une histoire de plus-value économique mais aussi de prise de pouvoir de la subjectivité. " La puissante machine capitalistique produit, par la culture, des individus, des subjectivités - articulés les uns aux autres par des systèmes hiérarchiques, des systèmes de valeurs, des systèmes de soumission (…) dissimulés". Elle produit aussi du social et de l’inconscient : nos rêves, nos imaginaires, nos amours. Elle en a en tout cas la prétention. " L’art comme usine, la culture comme marché, le signe comme fétiche support du lien social ", résume Eric Arrivé dans la revue frictions.

Selon Guattari et Rolnik, la culture comme sphère autonome, comme secteur politique mais aussi scientifique (l’anthropologie), ne peut, au fond, qu’être réactionnaire. " C’est une manière de séparer des activités en des sphères auxquelles les hommes sont renvoyés. Isolées, ces activités sont standardisées, instituées (…) et capitalisées pour le mode de sémiotisation dominant – bref, elles sont coupées de leurs réalités politiques. (…) Quand les moyens de communication ou les ministres parlent de culture, ils veulent toujours nous convaincre du fait qu’ils ne sont pas en train de traiter des problèmes politiques et sociaux. "
 
Organisation étatique de la culture

Dans la conclusion de son essai Théâtre et Pouvoir en Occident, le dramaturge Jean-Luc Lagarce développe un propos similaire par rapport à ce que peut encore le théâtre contemporain. Selon lui, l’apparition du ministère de la Culture et des politiques de décentralisation et de démocratisation marque le début, en France, d’une organisation étatique du théâtre et plus largement de la culture. " L’homme de théâtre est dépendant de la subvention et doit se contenter d’un rôle pédagogique d’animateur (…). Tout peut être dit, tout peut être joué. Le danger théâtre n’existe pas : il ne semble plus qu’il puisse ébranler les structures d’une société. Là comme dans beaucoup d’autres domaines, la contestation est prise en charge par le pouvoir en place : elle y perd sa puissance et sa réalité. (…) Le théâtre participe ou il meurt. "

La démocratisation de la culture a été un leurre. Elle n’a pas permis de favoriser des processus de subjectivation singulière qui échappent à la production capitalistique. Aurait-il pu en être autrement ? Cette machine capitaliste semble être parfaite. Il y a seulement une culture : la culture capitalistique.

Alors ? Que peut la culture ? Quelle est sa responsabilité ? Ne pouvant produire que des subjectivités aliénées qui eux-mêmes la reproduisent ; ne pouvant dessiner que des sphères fermées sur elle-même ; ne pouvant produire rien d’autre, en fait, que l’état du monde, que son aggravation, la culture ne serait qu’un bête miroir…
 
Minorités culturelles

Dans Micropolitiques, Guattari et Rolnik laissent toutefois entrevoir l’existence possible d’extériorités, de processus de singularisation culturelle, de minorités culturelles. Ils interpellent " tous ceux dont la profession consiste à s’intéresser au discours de l’autre et qui se trouvent à un carrefour politique et micropolitique fondamental : ou bien ils vont faire le jeu de cette reproduction de modèles qui ne permettent pas de créer de sorties pour les processus de singularisation, ou bien au contraire ils vont travailler pour le fonctionnement de ces processus dans la mesure de leurs possibilités et des agencements qu’ils réussiront à faire fonctionner ".

Dans une de ses conférences, Le paradigme esthétique, Guattari évoque " une culture du dissensus ", qui produirait de l’altérité. Il parle de cette difficulté inhérente au fait que pour dire cette altérité, pour lui parler et pour l’entendre, il est nécessaire de forger des langues minoritaires qui sortent du caractère unidimensionnel des langues de pouvoir mais qui pour cette raison sont difficilement audibles, déchiffrables : elles ne cherchent pas nécessairement à informer, à communiquer mais à produire de l’évènement. Non pas dans le sens de l’évènement évènementiel qui, même quand il est intéressant, important ne dérange pas ; mais dans le sens d’une capacité à la fois destructrice et créatrice dont la visée est de sortir réellement de l’ordre établi.
 
Comment produire une culture dissidente ?

S’il existe des subjectivités capables de se singulariser (individuellement et collectivement) et de parler des langues minoritaires et multidimensionnelles, et si c’est la culture qui produit les subjectivités, c’est qu’il y a de la culture qui n’est pas forcément capitalistique. Peut-être que davantage que de la résistance ou de la contestation – qui reposent sur ce à quoi il faut résister, sur ce qui est contesté –, cette culture du dissensus doit produire ses autres réalités, ses autres sens, ses autres communs, ses autres esthétiques.

Notre question est : comment inventer, organiser ces processus de singularisation culturelle qui cassent radicalement les schémas actuels dans le champ culturel ? Comment produire une culture du dissensus et se laisser produire par elle ?

Et cela se peut-il dans le cadre des politiques culturelles déployées par un Etat ? Il faut se débarrasser de cette question en y répondant par une volonté, voire une exigence, plus que par une vérité ou une preuve. Faire en sorte que cela soit possible. Ce que pourra le secteur culturel, ce dont il sera responsable, viendra de façon immanente du secteur lui-même et non de ce qui l’administre. De la manière dont, pour être dangereux, il se mobilise ; il invente des connexions, des alliances, des rapports de force, du désir. La manière dont aussi il va chercher la difficulté, l’inconfort en l’autre, dont il va se particulariser.

Si la culture du point de vue des politiques culturelles est un lieu de pouvoir saturé par l’hégémonie néolibérale et si l’on refuse ça, il ne s’agit pas de déserter. " Le modèle de l’exode, écrit dans un autre style la philosophe Chantal Mouffe, exclut la possibilité qu’une lutte contre hégémonique menée au sein des institutions puisse désarticuler les éléments constitutifs de l’hégémonie néolibérale. Il perçoit toutes les institutions comme des incarnations monolithiques de forces qu’il faut détruire, et rejette toute tentative de les transformer de l’intérieur, ce qui relève selon lui de l’utopie réformiste (…) cela exclut la possibilité d’une critique immanente des institutions, dont l’objectif serait de les transformer en lieu de contestation de l’ordre hégémonique ".

En décrivant le travail de l’artiste – le peintre, l’auteur dramatique – Guattari suggère un parcours possible pour une hétérogenèse appliquée qui pourrait inspirer la démarche de tout acteur culturel : " L’artiste est toujours devant une matière saturée de redondances. Il faut qu’il annule ces redondances, qu’il annule cette dimension consensuelle de la redondance, qu’il crée des conditions où peut surgir de la singularité ". Ne pas raisonner " en termes de programme et donc de mise en accord de différentes positions " mais " travailler en termes de diagramme, en termes de développement d’hétérogénéité des positions ".

Tout cela " est beaucoup plus facile à dire qu’à faire " admet Guattari. Dans la pratique, les idées se salissent, sont défigurées, ratent, essaient, se découragent, bricolent. Et c’est peut-être cela que doit pouvoir faire la culture qui se conçoit comme force critique de contestation et à ce titre comme pilier de la démocratie : sortir de sa dimension discursive et assumer pleinement son caractère pratique : tout ce que ce texte n’est pas.
 
Baptiste De Reymaeker est coordinateur de Culture & Démocratie