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Mars 2017 | n° 335 | Quelle politique culturelle voulons-nous ?
Le Théâtre de Liège et les tribus
Entretien avec Serge Rangoni Imprimer Réagir
A travers son programme, ses acteurs et aussi son public, le Théâtre de Liège recherche la diversité, les croisements, l’ouverture. Un défi qui demande temps et volonté de sortir de ses habitudes. Illustration avec Serge Rangoni, le directeur.
AI : A vos yeux, quelle est la place de la diversité culturelle dans les arts de la scène ?
 
Serge Rangoni : La diversité culturelle est probablement l’un des défis les plus importants à réussir dans le milieu culturel. Depuis trois ou quatre ans, je suis frappé par l’immobilisme et le conservatisme du milieu culturel de manière générale. A mon sens, cet immobilisme a trait à deux particularités typiquement belges, du fait que l’éducation permanente soit considérée comme un secteur à part entière et préservé. Qui dit secteur préservé dit aussi une forme de fermeture et de clientélisme.

Nous avons donc d’un côté l’éducation permanente qui existe fortement mais en vivant dans sa bulle et, de l’autre côté, le secteur dit artistique du théâtre, de la danse, de la musique, également imperméable. Les deux se côtoient peu et, en tous cas, ne s’interpénètrent pas.

La diversité culturelle sur les scènes est très en retard par rapport à la société. C’est l’un des constats que je fais depuis des années : pour ouvrir nos scènes à l’ensemble du public, il faut qu’elles soient le miroir de la société. Ce qui n’est absolument pas le cas aujourd’hui. Partant de là, le Théâtre de Liège met en place une série d’initiatives, de réflexions et d’actions pour essayer de bouger ces lignes.
 
AI : Comment cette ouverture se traduit-elle dans votre programmation ?
 
Serge Rangoni : En juin 2016, lors du septantième anniversaire des accords sur le charbon entre la Belgique et l’Italie, nous avons organisé une soirée commémorative en partenariat avec l’association Aquilone et l’Istituto Italiano de Cultura. Il ne faut jamais avoir l’impression qu’hier était mieux qu’aujourd’hui ; de nos jours, plus aucun Etat n’oserait proposer un tel accord qui prévoyait que pour tout travailleur italien qui descendra dans une mine en Belgique, 200 kg de charbon par jour et par tête seront livrés à l’Italie : les gens manifesteraient dans la rue tout de suite ! D’où l’intérêt de se souvenir que la Belgique, septante ans plus tôt, a été capable de passer cet accord au parlement sans que personne ne sourcille. Ce devoir de mémoire nous concerne.

Pour cette soirée d’hommage, nous avons réuni, grâce notamment à Marco Martiniello[1], des artistes et personnalités d’origine italienne, musiciens, artistes de la scène, cinéastes, chercheurs, écrivains, qui sont intervenu dans une perspective à la fois historique et actuelle en montrant notamment que les Italiens arrivés aujourd’hui ne sont pas ceux de 1946. Il y a eu un monde fou : quelque 600 personnes. Ce rendez-vous fait partie du contexte du théâtre : nous ne faisons pas de l’éducation permanente, nous rassemblons des personnes.

Plus récemment, en janvier dernier, nous avons présenté Lettres à Nour de Rachid Benzine, islamologue et chercheur franco-marocain qui prône un travail critique et ouvert sur le Coran. Lettres à Nour raconte les échanges entre un père vivant sa religion comme un message de paix et d’amour et sa fille partie en Irak rejoindre un lieutenant de Daesh. Nous allons continuer notre travail sur l’islam avec Rachid Benzine. Nous sommes comme des pionniers du côté francophone où le milieu culturel est plus difficilement mobilisable que du côté flamand.
 
AI : Votre volonté d’ouverture à toutes les composantes de la société ressemble aussi à une opération séduction ou de marketing pour drainer un maximum de public.
 
Sergio Rangoni : C’est un mélange des deux : marketing et ouverture. Le constat est le suivant : comment arriver à parler aux gens si on ne reflète pas leurs préoccupations ou ce qu’ils sont ?

Prenons l’exemple de la Suède que je connais à travers des projets européens. Ma collègue suédoise nous a expliqué que leurs pouvoirs publics étaient très clairs en la matière : pour recevoir des subventions, la composition du public des salles de spectacle doit coller à la composition de la ville. Cette exigence choque nos collègues français dont certains font salles combles mais en l’absence des minorités. En tous cas, le débat est ouvert. Et déjà des metteurs en scène et directeurs de théâtre comme Arnaud Meunier de la Comédie de Saint-Etienne ou David Bobée du Centre dramatique national de Normandie ont radicalement dénoncé qu’il existe peu d’acteurs de diversité sur nos scènes, à tel point qu’un projet a démarré à Strasbourg avec le metteur en scène et pédagogue Stanislas Nordey : le Théâtre de Strasbourg a décidé d’organiser dans les banlieues une classe de préparation aux écoles nationales de théâtre pour donner la possibilité aux jeunes d’être sélectionnés.
 
AI : Vous travaillez donc sur deux tableaux à la fois : la diversité sur scène et dans le public ?
 
Serge Rangoni : Sur trois tableaux à la fois car il faut ajouter les sujets, les compositions. Avant Lettres à Nour de Rachid Benzine, nous avons été les seuls à accueillir Ismaël Saidi pour sa pièce Djihad qui a principalement tourné dans des lieux d’éducation permanente. C’est quand les politiques ont décidé que son spectacle était d’utilité publique qu’ils ont loué le Public, le National, etc., lesquels se sont contentés de mettre leur salle à disposition. Rares ont été les directeurs venus voir Djihad, m’a dit Ismaël. Je comprends ce désintérêt : Saidi n’est pas sorti d’une école artistique, il ne fait pas partie de notre monde. C’est pour cette raison que j’ai voulu lui ouvrir notre Théâtre.

Les thématiques qu’il aborde et l’expression sont extrêmement fortes. Djihad m’a enthousiasmé tant sur le fond que sur la connexion avec un public que nous ne voyons jamais au Théâtre de Liège, un public qui n’est pas dans notre champ, un public qui s’arrête moins à la qualité formelle. Cela doit nous faire réfléchir. Dans notre monde des arts de la scène, la forme est primordiale. Dans Djihad, la forme passe après la pertinence du sujet : le radicalisme. Ismaël Saidi est revenu en janvier avec Géhenne qui décline aussi le thème du radicalisme. Il nous a fait voyager dans un monde où l’antisémitisme, la haine de l’autre, l’intolérance religieuse, le racisme, la violence laissent subitement la place à la rencontre.

Autre illustration de notre ouverture : avec Tatjana Pessoa, c’est l’immigration portugaise et la deuxième génération qui étaient abordés dans sa mise en scène de Lucien. Nous avons aussi programmé Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien du poète haïtien René Depestre qui évoque les rituels vaudou mais aussi la traite négrière, le colonialisme, le Ku Klux Klan, le Christ. Voilà comment nous essayons de nous ancrer sur la diversité culturelle. Nous sentons que ça bouge au niveau du public, d’autant plus lorsque nous travaillons avec le monde associatif.
 
AI : Plus imprévisible est votre Philostory où " on n’arrête jamais de se demander comment faire pour vivre ensemble ", lit-on sur votre site. Des philosophes dialoguent avec les artistes sur des enjeux politiques brûlants. Ça donne quoi ?
 
Serge Rangoni : Ce projet remonte à l’ouverture du nouveau bâtiment en 2013. A nouveau, je voulais que toutes les couches de la population et toutes les cultures puissent se retrouver, en journée comme en soirée, dans un endroit accessible. Le théâtre est l’un des seuls lieux qui le permet. Cela demande un minimum d’effort. Nous profitons aussi de l’opportunité d’être situés juste en face de l’université. En Belgique, la philosophie n’est pas particulièrement bien considérée. Avec le Philostory, nous voulons donner à entendre des philosophes qui, au lieu de présenter des théories difficiles d’accès, parleront au monde. Ce que le spectacle fait à sa façon.
 
AI : Vous utilisez les moyens artistiques pour poser des questions de société. Apportez-vous des réponses spécifiques ?
 
Serge Rangoni : L’artistique touche plus à l’émotion et à l’ouverture. Nous ne nous situons pas au niveau intellectuel où il faut avoir les connaissances pour prendre part à un débat.

Le bilan de la saison 2014 était excellent en termes de reconnaissance du public. Mais pourquoi ne touchons-nous qu’une partie de la société ? Il se fait que nous avons tous reçu une éducation selon laquelle un lieu culturel qui fonctionne se reconnaît à son public varié en termes d’âges, de statuts sociaux, de cultures. Cette espèce d’idéal n’existe que dans notre pensée : aujourd’hui, parce que nous vivons dans des espaces urbains difficiles d’un point de vue culturel, social, économique, les gens se sont de plus en plus organisés en ce que j’appelle des tribus. C’est un sujet sur lequel la Belgique n’aime pas trop se poser de questions. Quoi qu’il en soit, je suis devenu très favorable à ce que le théâtre travaille en ciblant des communautés d’âges, d’origine ou de classes sociales. C’est un impératif !
 
Propos recueillis par Nathalie Caprioli
 
Note