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Mai 2017 | n° 336 | Migrants adoptés
Comment on bricole pour combler un vide de cinq ans
Nathalie Caprioli Imprimer Réagir
En une série BD de quatre tomes et un film, Jung-Sik Jun décline l’abandon, le déracinement, la résilience, les appartenances identitaires. L’artiste triture ces questions dans son autobiographie d’enfant coréen adopté. A la fois thérapie de reconstruction et récit miroir, "Couleur de peau : miel" nous emporte dans une quête d’amour. Rencontre avec son "personnage" principal.
Qui n’a pas connu dans son entourage plus ou moins proche un enfant adopté coréen ? Un petit Kim ou une Vanessa ? Comment expliquer ces nombreuses adoptions depuis la Corée du Sud ? Quelques chiffres d’abord, afin de prendre la mesure d’un phénomène unique : entre les années 1950 et 2010, 500 000 enfants ont été adoptés dans le monde hors du pays où ils sont nés1. Parmi eux, 200 000 Coréens ! La moitié est partie "pour l’exportation" vers les Etats-Unis – c’était souvent des enfants nés de mères coréennes et de soldats américains ou européens, présents durant la Guerre de Corée (1950-1953) sous la bannière de l’ONU. La Belgique accueillera quelque 3 700 enfants; et dans une banlieue francophone de Bruxelles, le village de Jung comptera une dizaine de jeunes "comme lui". Une situation qu’il raconte dans le tome 1 de Couleur de peau : miel : "Pas facile de croiser son image dans la rue. C’était pas l’adoption en tant que telle qui était gênante, mais plutôt le fait d’avoir été abandonné. Je vivais ce rejet comme une honte."
 
L’inacceptable abandon

Car ce ne sont pas que des "enfants de soldats" qui ont été adoptés mais aussi des enfants de mères célibataires, lesquelles, sous la pression d’une société conservatrice et machiste, devaient choisir entre l’ostracisme ou l’abandon de leur bébé. Il y avait également des victimes de l’extrême pauvreté d’après-guerre, délaissées par leur famille, livrées à elles-mêmes, tel Jung qui faisait les poubelles dans les rues de Séoul jusqu’au jour où un policier le prit par la main pour le conduire dans un orphelinat américain.

Il a cinq ans et son dossier #8015 le recommande pour l’adoption. Deux mois plus tard, le 11 mai 1971, il s’envole pour la Belgique, chez les "longs-nez". "Le côté positif de l’abandon, c’est aussi les voyages !", mentionne-t-il dans sa biographie, mi-crâneur, mi-cynique.

Jung entre dans une fratrie de quatre enfants. Entre eux, ils ne feront pas de différences : ils s’aiment pareil, et connaissent les mêmes jalousies ou connivences. L’arrivée d’un poupon renommé Valérie, également adoptée en Corée du Sud, changera la donne un moment puisque Jung met quelques mois à l’accepter. "J’étais jaloux car même si je n’aimais pas mon statut d’adopté, j’aurais bien voulu rester le seul Asiatique de la famille."

Quant aux parents les aiment-ils aussi pareil tous les six ? "Mon père m’a adopté car il voulait sortir un enfant de la misère. En tout cas, c’est ce qu’il m’a dit. Quant à ma mère, elle explique ses raisons à la fin de mon film. C’est elle qui est à l’initiative de mon adoption." Sa mère lui confie en effet la perte de son premier enfant à sa naissance – une place vide dans son cœur qu’elle a voulu donner à Jung.
 
Des trous dans son histoire

" Enfant, on s’adapte, même dans l’adversité. J’ai l’impression d’être né à cinq ans. Je n’ai gardé aucun souvenir de Corée, sauf quelques flashes qui ne sont peut-être pas de vrais souvenirs. "[2] Oublier pour se protéger… tout en sachant qu’on n’oublie jamais. " Toutes ces petites choses sont cachées quelque part, dans les méandres de notre esprit. " La silhouette de la dame à l’ombrelle traverse ainsi toute son œuvre… une image auréolée, une souffrance silencieuse. " Toi petite maman, où te caches-tu ? " Cette histoire dont il est l’intrus, il la rêve et la réécrit, pour nous la transmettre dans de belles pages et séquences oniriques.

Très tôt, Jung se pose des questions complexes et douloureuses sur son identité, qui nous valent cependant quelques planches hilarantes dans sa BD. " A huit ans, lorsque je me regarde dans le miroir, je voyais bien que j’étais différent. Je savais que j’avais été adopté mais j’avais du mal à accepter mon reflet. J’aurais voulu être un autre. Pourquoi ne suis-je pas Blanc ? " Honteux de venir d’un pays qui abandonne ses enfants, ce nouveau Belge de Wallonie se tourne alors vers la culture japonaise, comme une double revanche puisque le Japon est non seulement l’Etat qui a tenu tête à l’Occident en 1917 mais aussi l’ennemi historique de la Corée. " Je respirais japonais, j’apprenais le japonais, ma chambre était devenue un mini centre culturel japonais. Ce report d’affectivité s’est prolongé jusqu’à mes 19 ans ". C’est-à-dire jusqu’à ce qu’il confronte ses fantasmes aux réalités lors d’un voyage au Japon. Le choc culturel lui fait soudain comprendre qu’il n’est pas japonais et ne le sera jamais. Le château de cartes construit pendant des années s’effondre soudain.
 
Autodestruction au Tabasco

Il ne décolère toutefois pas contre la Corée. " J’acceptais ma culture occidentale mais pas mes racines. J’ai fait des bêtises. J’ai triché, j’ai menti en crescendo, ce que mes parents ne supportaient pas. J’avais peut-être besoin de les provoquer. J’ai aussi volé à l’école. " Lors de cet épisode, Jung se souvient des paroles de la mère, plus dures qu’un coup de massue : " Tu es une pomme pourrie dans un seau de pommes mûres ". Plus tard il comprendra que ces mots prononcés sous le coup de la colère avaient échappé à sa mère. En attendant, il sombre. Et tente un suicide inédit au Tabasco qui se solde par deux semaines à l’hôpital... et la première déclaration d’amour de sa mère qui lui permet de se reconstruire. " Je n’aurais pas eu besoin d’imaginer ma mère biologique si j’avais eu une relation normale avec ma mère adoptive envers qui je cherchais son amour. "

Si l’adoption est l’apprivoisement d’un être humain par un autre, c’est surtout un processus qui va dans les deux sens. Ce que l’auteur des bandes dessinées évoque dans une page émouvante : " Mes parents adoptifs étaient sévères et exigeants. Ils ont commis quelques maladresses qui ont froissé ma susceptibilité d’enfant adopté, blessé mon amour-propre. Cependant, ils m’ont aimé à leur manière et je n’ai jamais manqué de rien. Peut-être que je leur en demandais trop aussi, et qu’ils n’avaient pas plus à offrir. "
 
Lui rendre son passé

Celui qui, dans les années 1970, changeait de trottoir lorsqu’il apercevait un autre Coréen adopté de son village, celui qui s’était juré de ne jamais sortir avec une Asiatique tant le déni de son origine était blindé, a épousé… une Coréenne adoptée.

Suivra l’immersion dans son pays d’origine où son apparence passe enfin inaperçue... pour peu qu’il ne parle pas. " Se réconcilier avec mes orgines passe par ce voyage. J’avais envie de me confronter au regard des Coréens. Comment me perçoivent-ils en tant que Coréen adopté ? Me voient-ils comme un vrai Coréen ? Ou comme un étranger ? Certains m’ont dit que j’étais un enfant du pays, d’autres un étranger parce que je ne parlais plus la langue et que je ne partageais plus les mêmes valeurs. Où que j’aille, on me perçoit comme étranger. Ça m’a posé pas mal de problèmes quand j’étais jeune, maintenant j’en rigole ! J’ai toujours ressenti cette ambivalence identitaire ". Il se rend à l’orphelinat où il réussit à consulter son dossier médical mais ne tient aucun élément qui permettrait de remonter jusqu’à sa famille. Il trouve juste des commentaires sur son bon appétit et son transit aisé, sa vision et son ouïe normales – des mots auxquels il est sensé donner sens.
 
Mères célibataires d’hier et d’aujourd’hui

A ce jour, Jung est retourné quatre fois en Corée du Sud, notamment pour la sortie de son film d’animation. " A travers mon film, je porte un regard sur l’adoption internationale coréenne. Ce qui est fait est fait, on ne peut pas réécrire l’histoire. Maintenant, c’est au gouvernement coréen à prendre les dispositions nécessaires pour que les abandons s’arrêtent définitivement et pour réhabiliter les Coréens adoptés qui le souhaitent. Je pense que le gouvernement coréen a une dette vis-à-vis de nous. Je ne suis pas contre l’adoption, au contraire, mais elle ne devrait plus exister sous cette forme-là. L’adoption internationale coréenne est unique en son genre. A une époque, deux adoptions internationales sur trois étaient d’origine sud-coréenne. Ensuite il faut aussi penser aux mères célibataires qui, durant toutes ces années, ont autant souffert de cette situation que les adoptés. C’est un problème culturel, les mentalités doivent changer. Une mère célibataire ne devrait jamais être forcée d’abandonner son enfant… c’est totalement contre nature. "[3]

" Les adoptés ressentent tous le vide laissé par l’abandon et se posent la question s’ils ont été désirés. Je ne préfère pas savoir qui sont mes parents biologiques "... même si le tome 4 se referme sur cette question en suspens.
 
Une boucle bouclée

L’autobiographie graphique de Jung-Sik Jun n’est pas un règlement de comptes ni un défi qui ressemblerait à " Perdu de vue ". Sans se victimiser, sans verser dans le misérabilisme, Jung joue la carte de la sincérité : " Comment on bricole pour combler un vide de cinq ans ? La bande dessinée a permis de nourrir mon intériorité, d’aider mes émotions à s’exprimer. Quand vous voyez mon film ou lisez ma BD, vous participez à ma thérapie. Mon intention première était de dessiner pour moi. Ce n’est qu’avec les réactions d’adoptés qui me remerciaient, rassurés de voir qu’ils n’étaient pas seuls à avoir ce même vécu, que j’ai pris conscience de l’utilité de mon travail pour les autres ". Parmi les gens qui ont vu son œuvre, citons une jeune mère coréenne, qui renonça à abandonner son bébé après la projection de Couleur de peau : miel à Séoul. " En l’apprenant, j’étais bouleversé car c’est comme une boucle qui se bouclait : j’ai été abandonné mais, grâce à mon film, une maman gardera son enfant ! "

Aujourd’hui, Jung-Sik Jun prépare un cinquième voyage à Séoul avec, à la clef, un projet de film sur les mères célibataires.
 
Nathalie Caprioli
 
Notes
[1] Dominique Dessertine, Des enfants venus de loin. Histoire de l’adoption internationale en France, Paris, Armand Colin, 2013, p. 208.
[2] Propos recueillis le 17 mars 2017 à Bruxelles lors de la conférence débat organisée par l’asbl Octoscope en collaboration avec la Direction de l’adoption ACC.
[3] Interview de Jung-Sik Jun à la télévision KoreAm, le 14 octobre 2013.