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Mai 2017 | n° 336 | Migrants adoptés
Une consultation psycho médicale adaptée
Pascaline Adamantidis Imprimer Réagir
Le Dr Oriane Stévart est pédiatre à l’Hôpital Saint-Pierre à Bruxelles. Suite à une formation en infectiologie pédiatrique à l’Hôpital de Montréal, elle constate qu’en Belgique, aucune consultation particulière en adoption internationale n’existe. Passionnée par la thématique de la santé internationale et sensible à la question de l’adoption, elle a créé cette consultation pour accueillir les enfants venus de l’étranger.
Aujourd’hui, Dr Oriane Stévart  accueille  un nouveau  couple de parents qui ont adopté le jeune Noé, un Colombien de 3 ans, arrivé le 17 avril dernier d’Armenia, une ville à 200 km à l’ouest de Bogota. Le Dr Oriane Stévart a accompagné les parents dans cette démarche longue de sept ans. Avant, les enfants comme Noé étaient exclusivement examinés par l’Institut de Médecine Tropicale d’Anvers via un bilan infectieux tropical classique. Les organismes d’adoption se chargeaient des aspects psycho relationnels mais la collaboration était quasi inexistante, malgré la forte demande à cette époque – entre 300 et 400 enfants par an arrivaient en Belgique en 2005. Or, selon le Dr Stévart, le constat était pourtant clair : les enfants adoptés nécessitent incontestablement une prise en charge spécifique, articulée autour d’une multidisciplinarité. "Il n’y avait pas du tout d’intérêt pour les problèmes de croissance, les difficultés psychologiques, la question de l’adaptation, etc. L’approche était cloisonnée, alors qu’évidemment, l’enfant n’est pas fractionné, il est une unité et nous pouvons nous nourrir mutuellement des apports de l’un et l’autre. Le corps médical s’est alors progressivement intéressé à l’état de l’enfant de manière plus globale. "

Elle crée donc en 2006, sur le modèle canadien, une consultation en adoption internationale – jusqu’alors inédite en Belgique – au sein de l’Hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola (HUDERF) tenant compte des caractéristiques propres à l’adoption. Le lien complémentaire entre les analyses médicales et les constats au niveau psychologique est désormais assuré par une infirmière de liaison, qui multiplie les échanges d’informations et le suivi entre tous les intervenants, avant, pendant et après le processus d’adoption. Cette complémentarité de profils est tout à fait exceptionnelle en Belgique. Depuis 12 ans, le Dr Stévart capitalise les expériences que lui offrent les parents adoptants et leurs enfants au sein de cette consultation.
 
La spécificité du suivi

Outre le bilan infectieux, il existe beaucoup d’autres aspects propres à l’adoption internationale pris en charge lors d’une consultation chez le Dr Stévart. Les enfants qui arrivent ici sont prématurés dans 40 % des cas, ou avec un petit poids de naissance. Ils entrent donc dans une catégorie d’enfants plus vulnérables pour certaines pathologies. En Belgique, les bébés nés prématurément font partie de conventions et font l’objet d’un suivi étroit notamment sur les éventuels problèmes visuels ou auditifs, mais aussi sur les aspects physiques et psycho développementaux. En revanche, les enfants adoptés, même s’ils pèsent 600 grammes à la naissance, ne bénéficient pas de ces suivis particuliers. Ils pourraient entrer dans les conventions puisqu’ils présentent des facteurs de risque indéniables, mais la situation ne le permet pas.

Les enfants adoptés rencontrent également beaucoup de retard de croissance et de malnutrition, ainsi que des maladies plus spécifiques comme les parasites intestinaux, la tuberculose ou l’hépatite B. Et il est clair qu’en Belgique, les médecins sont très peu habitués à soigner des enfants malnutris. Réalimenter l’enfant sur les conseils d’une nutritionniste permet d’éviter les problèmes d’obésité secondaire ou les pubertés précoces chez les petites filles adoptées. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle un enfant adopté doit être médicalement suivi jusqu’à son entrée en puberté.
 
L’art de contextualiser la santé

Au-delà des facteurs médicaux, et c’est là que le Dr Oriane appuie, il s’agit de considérer la dimension psycho relationnelle liée à l’adoption. Trois-quarts des enfants adoptés arrivent avec un retard psycho développemental, avec des problèmes d’ordre sensoriel ou des troubles de l’attachement. Pouvoir les référer précocement à des psychomotriciennes relationnelles, des psychologues ou des psychopédiatres est fondamental. Par ailleurs, les choses vont souvent de pair : un enfant né avec un petit poids a des besoins plus importants au début qui n’ont probablement pas été rencontrés, et a souvent des retards de croissance associés, des retards cognitifs associés et des retards psycho relationnels associés. « Il faut attendre un peu que l’enfant s’adapte, qu’il soit moins agité à cause de sa récente arrivée pour pouvoir le réorienter en fonction de son évolution. L’endroit d’où il vient et ce qu’il a reçu comme affects se voient dès la première consultation. Cela m’a donné une richesse immense de pouvoir expliquer aux parents de petites choses liées à leur enfant, de rechercher des conseils, de guider les parents dans des prises en charge adéquates et d’essayer de remettre l’état de santé d’un enfant dans un contexte. C’est une connaissance théorique qui s’associe à une expérience pratique. L’un sans l’autre ne fonctionne pas. " Il faut donc considérer tout ce qui est lié aux particularités du pays. Si les bébés n’ont eu que très peu de contacts avec des adultes, ils peuvent également développer des comportements presque autistiques : balancements d’avant en arrière, frottements répétés de la tête ou grincement des dents, ce qui peut compliquer l’établissement de liens affectifs avec ces enfants.

Et puis, il y a le choc culturel. Les enfants le disent peu, mais les parents, eux, en parlent. Les mêmes constats reviennent fréquemment et sont majoritairement d’ordre sensoriel, et particulièrement en lien avec les odeurs, qu’elles soient corporelles ou environnementales. Mais il peut aussi s’agir des sensations, comme les enfants qui ont le mal du transport car ils n’ont jamais pris la voiture. Ce peut être aussi la nourriture, qui n’a absolument pas la même saveur que dans le pays de naissance. Et puis il y a le bruit. Le bruit de la ville. Le moteur d’un camion ou d’un avion qui passe. Les enfants sursautent, bondissent ou se pétrifient. Beaucoup d’enfants adoptés sont sensibles aux bruits ou à la musique. Si les enfants viennent de pays où l’on chante beaucoup, certains réagissent vivement et montrent à quel point la musique a un rôle important dans leur vie.
 
Perspectives de la consultation

Beaucoup de choses ont changé ces dix dernières années. Le nombre d’enfants adoptés en international a chuté sensiblement, principalement parce que beaucoup de pays ont développé l’adoption nationale. Il existe toujours autant d’enfants abandonnés, mais un des objectifs des droits de l’enfant est qu’ils se fassent adopter dans leur pays de naissance. On remarque alors que les pays d’origine réservent leurs enfants en bonne santé à l’adoption locale, ce qui fait que les enfants proposés en adoption internationale souffrent souvent de pathologies plus ou moins graves. Même si, par la force des choses, elle est moins fréquentée, la consultation en adoption internationale (transférée entretemps à Saint-Pierre) reste un lieu d’accompagnement essentiel dans le processus d’adoption.

Désormais, le Dr Oriane Stévart s’intéresse à la santé des migrants : " Nous sommes en retard en Belgique avec les migrants. Nous sommes un pays très fractionné où chaque médecin fait de petites choses, mais chacun dans son coin. Lors du flux de migrants arrivés en 2015, nous avons pallié au plus urgent dans le Parc Maximilien, mais nous souhaiterions avoir un regard rétrospectif sur ce qu’il s’est passé afin de proposer un projet d’accompagnement. Par exemple en Suisse, quand les enfants de migrants sont arrivés, les professionnels se sont organisés pour que chacun passe à l’Hôpital universitaire de Genève et ont offert à chacun le même bilan, en améliorant forcément la prise en charge et l’état de santé de ces enfants ".

Actuellement, le Dr Stévart et ses collègues travaillent sur un protocole pour proposer une identification, une prise en charge ainsi qu’un suivi systématique des enfants migrants. S’emparant de la multidisciplinarité comme une plus-value indéniable, le Dr Stévart conclue : " C’est là qu’est la richesse. Je me sens originale lorsque je collabore ".
 
Pascaline Adamantidis