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Mai 2017 | n° 336 | Migrants adoptés
Le métissage de l’identité des enfants adoptés
Aurélie Harf, Mayssa’ El Husseini, Sara Skandrani Imprimer Réagir
Dans le cadre des consultations d’adoption internationale que nous proposons à la Maison des Adolescents de l’Hôpital Cochin (Paris), les préoccupations des familles et de leurs enfants soulèvent la question de leurs différences, de l’altérité de l’enfant et de ses affiliations. Ces questions ne font pas seulement référence à une différence de patrimoine génétique mais aussi d’apparence physique, venant rappeler et parfois symboliser le pays et la culture de naissance. La question de la conceptualisation de l’identité s’est également posée pour nous.
Dans notre approche de l’identité des enfants adoptés à l’international, nous nous sommes appuyés sur les critiques transnationales et postcoloniales de l’identité ethnique ainsi que sur les conceptions de l’identité et du métissage de l’ethnopsychiatrie, et principalement de Marie-Rose Moro et de François Laplantine. Nous définissons ainsi l’identité comme processus dynamique de négociations, processus en perpétuel mouvement, toujours à renouveler dans la relation à l’autre. Elle est multiple, plurielle et hautement subjective. Elle ne peut être corsetée dans une catégorie identitaire prédéfinie ou simplement positionnée sur une échelle d’intensité de l’expression identitaire.

Le métissage des enfants adoptés n’a pourtant pas la même dynamique que celle des enfants de migrants, et ceux dont l’appartenance à plusieurs univers est une évidence, comme les personnes de pays anciennement colonisés (Skandrani 2011). En effet, l’évocation du lieu d’origine de l’enfant adopté peut se résumer à un lieu, celui parfois appauvri d’une institution, à un premier prénom et à une histoire marquée par le vide. Le métissage (dont le mé- est un suffixe privatif) naît alors de l’absence d’une transmission. Il nécessite la (re)création et la redécouverte (Rolland 2006). C’est pourquoi les affiliations seront très importantes, car c’est en dehors de la famille, et grâce à l’ouverture qu’elle permet, que l’enfant adopté pourra construire une altérité positive et métissée, avec des identifications multiples et variées. Le métissage sera fait " de diversité chaotique interprétée par des imaginaires individuels ". Cette expression empruntée au poète Patrick Chamoiseau (2011) célébrant la créolité, s’appliquerait aux enfants métis de nos consultations : leur métissage psychique et culturel s’élabore également avec une diversité chaotique, des représentations, des symboles et des lacunes avec lesquelles il faut, aux parents comme aux thérapeutes, de l’imagination pour tisser des narrations, des pratiques, des images pour reconstruire voire transformer ce qui a été délabré et déchiré, pour créer, co-créer du sens.
 
A quelle(s) culture(s) s’identifier ?

L’identité culturelle est définie dans la littérature anglo-saxonne comme l’ensemble des croyances, comportements sociaux, rites, coutumes, traditions, valeurs, langues, institutions d’une culture donnée[1]. Pourquoi parler d’identité culturelle chez les enfants adoptés ? Car les enfants adoptés dans un cadre d’adoption internationale, qui représentent la grande majorité des adoptions actuellement, viennent d’ailleurs. Leur première partie de vie s’est déroulée dans un autre pays, immergée dans un autre bain culturel. En outre, il existe le plus souvent une différence d’apparence physique entre l’enfant et ses parents, ce qui met sur le devant de la scène la notion d’altérité, altérité que l’enfant lit dans le regard d’autrui, le qualifiant de différent et d’étranger. L’enfant adopté est porteur d’affiliations multiples et sa construction identitaire se tisse à travers cette multiplicité de sentiments d’appartenance.

Quelle est la culture des enfants adoptés ou plutôt à quelle(s) culture(s) s’identifient-ils ? Dans les familles migrantes, les parents transmettent leur héritage culturel à leurs enfants. Parents et enfants partagent une même apparence physique étrangère et les enfants peuvent s’identifier à leurs parents et à leur culture. Mais qu’en est-il chez les enfants adoptés dans un autre pays, qui sont élevés dans le bain culturel de leurs parents adoptifs et peu exposés à la culture de leur pays de naissance ? Les enfants adoptés dans le cadre d’une adoption international migrent seuls et sont, pour une majorité d’entre eux, confrontés à ce que Lee appelle le "paradoxe de l’adoption visible" : appartenir à un groupe minoritaire par leur apparence physique et appartenir au groupe majoritaire du fait de leur milieu familial (Lee, 2003).

Les familles que nous rencontrons à la consultation adoption de la Maison des Adolescents de l’hôpital Cochin (service du Pr. Moro) déposent la question culturelle en consultation. La question culturelle peut être abordée dans le discours des parents, au sein duquel émergent les représentations parentales du pays de naissance de leur enfant et de sa culture. Certains parents peuvent nous interroger sur l’importance ou la pertinence d’aider leur enfant à maintenir des liens avec cette "autre culture", exposant des positions parentales diverses.

Mais la question des appartenances culturelles surgit aussi dans le discours des enfants et des adolescents. Certains peuvent revendiquer leurs sentiments d’appartenance à leur pays de naissance et se rapprochent de façon active d’éléments culturels de ce pays. D’autres racontent leurs expériences de discrimination, les forçant à prendre position devant ces affiliations imposées par le regard de l’autre, que ce soit pour les rejeter ou se les approprier en s’affiliant par exemple à des enfants de migrants.

Les familles nous aident donc à ne pas occulter la question des appartenances culturelles des enfants adoptés dans le cadre d’adoptions internationales, avec toute sa complexité.
 
De quel désir, de quelle histoire ?

Parler de culture du pays de naissance permet de parler des origines de l’enfant. D’où vient-il ? Les représentations de la culture du pays de naissance et les représentations des parents de naissance s’entremêlent. Appartenances culturelles et patrimoine génétique se confondent parfois dans le discours des familles.

Lorsque les enfants, notamment à l’adolescence, revendiquent leurs appartenances au pays de naissance, s’affilient à des enfants de migrants ou demandent à retourner dans leur pays de naissance, ils questionnent leur statut d’altérité visible mais également la question de leurs origines et des parents de naissance. Cela peut passer par une revendication des liens du sang, paradigmatique de l’intrication entre filiation "biologique" et sentiments d’appartenances culturelles. Passer par l’étape du voyage de retour dans le pays de naissance ou s’intéresser à la culture du pays de naissance devient alors une étape dans le processus long, douloureux et chaotique de la quête des origines, de l’accès au premier paragraphe de son histoire.

Les familles adoptives parlent de culture. Mais lorsque l’on parle de culture, on parle d’autre chose, aussi. À travers les représentations familiales de cet ailleurs, la multiplicité des affiliations, la revendication ou le déni de l’altérité de l’enfant ou encore la culture du pays de naissance comme support de projection de la question de l’origine, il paraît fondamental que la question culturelle puisse être complexifiée, malaxée, étirée, pour que se construisent ou plutôt se co-construisent les multiples sens dissimulés sous la question de la culture.
 
Source de souffrance et de richesse

L’approche transculturelle a alors comme objectif de pouvoir parler d’altérité, de migration et de métissage sans que cela ne constitue une menace pour le nouveau lien filiatif ou un manqué de loyauté à l’encontre des parents adoptifs. La question culturelle viendrait comme support de la question de l’altérité de l’enfant adopté. L’appropriation psychique d’un enfant venu d’ailleurs est un enjeu présent lors de l’arrivée de tout enfant, mais demandant une créativité infinie lorsqu’il s’agit d’adoption. L’enfant adopté est un enfant métissé, car porteur d’appartenances et d’identifications multiples. Comme dans toute situation de métissage, cette complexification des questionnements identitaires et cette multiplicité des sentiments d’appartenance peuvent être sources de souffrance mais aussi de grandes richesses (Moro, 2002 ; Moro et al., 2004), lorsque les différentes affiliations peuvent coexister et permettre le déploiement de l’éventail identitaire. Ni tout à fait comme mes parents adoptifs, ni tout à fait comme ce que mon corps laisserait entendre, un paradoxe source de souffrance et de richesse, entre deux mondes.
 
Aurélie Harf, Pédopsychiatre, Maison de Solenn- Maison des adolescents, Hôpital Cochin, Paris. Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité, Paris, France.
Mayssa’ El Husseini, Psychologue clinicienne – PhD, Maison de Solenn-Maison des adolescents, Hôpital Cochin, Paris.
Sara Skandrani, Maître de conférences, LASI-Centre de Recherche Didier Anzieu, Université Paris Ouest.
 
Note
[1] Baden et Steward, 2000 ; Thomas et Tessler, 2007 ; Vonk, 2001 ; Lee et al., 2006.