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Mai 2017 | n° 336 | Migrants adoptés
[Social] Le secteur non marchand au cœur du changement
Pierre Artois Imprimer Réagir
Un titre évocateur à l’aune des transformations d’un secteur d’activité clef en Belgique. Cet ouvrage fait suite à un colloque tenu à l’Université libre de Bruxelles en octobre 2014 et tente d’apporter des réponses face aux enjeux importants qui traversent les changements évoqués de manière inédite depuis quelques années. 
Dans un premier temps, les auteurs de cet ouvrage collectif ont abordé de diverses manières le positionnement hybride des organisations et institutions du secteur non marchand suite aux tensions vécues entre le contexte et le sens idéal donné aux pratiques. Contexte positionné suite aux stratégies des acteurs dans des séquences définies par les politiques publiques, et la redéfinition de la fonction publique, où les rapports sociaux sont marqués par l’engagement des individus et des formes de régulation étatique.
 
Vous avez dit partenariat ?

Bien que vantée, la logique de partenariat peut avoir des effets dévastateurs. Certains auteurs montrent combien nous sommes loin d’un partenariat envisagé comme lieu pluriel de confrontation et de négociation des conceptions, des politiques et des pratiques sociales en vue d’engagements réciproques. Le plus souvent, le partenariat se manifeste comme une simple juxtaposition de secteurs et fonctions professionnelles fermés sur eux-mêmes, dans laquelle les injonctions économiques sont prédominantes.

Cependant, et même heureusement, on constate que l’agir collectif se réinvente dans la dérégulation de l’Etat social suite à la crise de l’emploi, du travail et de ses institutions. Le renouveau de l’économie sociale traduit cette quête de sens, la recherche de modèle alternatif face au modèle économique dominant. Des innovations voient le jour et sont porteuses de nouvelles configurations des rapports entre individus. Cette manière de faire du social n’est pas nouvelle mais bien la configuration des rapports sociaux. Ce caractère inédit, faisant évoluer les cadres, est source de tensions, qui se cristallisent sous les vocables rationalisation, professionnalisation, innovation, reconfiguration, recomposition. Ces métamorphoses sont idéologiques, traduisant la complexification du travail social d’intervention dans un contexte de transformation du système d’emploi et de réorganisation de la division technique et sociale du travail.
 
Quelle qualité d’emploi ?

Dans un deuxième temps, ce livre s’est attaché à visibiliser un phénomène de recomposition des organisations associatives, dû au développement du salariat. Phénomène plus que complexe, car il y importe les enjeux sociaux associés dans une sphère qui avait toujours été appréhendée en dehors des mondes du travail. Les inégalités sont légion.

Bien que les rapports de la Fondation Roi Baudouin et de la Banque Nationale placent le secteur non marchand comme proportionnellement le plus grand créateur d’emplois des cinq dernières années, il convient d’analyser ce phénomène de manière nuancée. Travailler dans le secteur des soins de santé n’est pas travailler dans l’insertion professionnelle. La qualité d’emploi est bien à géométrie variable avec des discriminations nombreuses en termes de temps de travail, salaire, modalité organisationnelle et précarité des contrats selon les secteurs. Les auteurs approchent par des études de cas ces différents constats profitant de la visibilisation du travail salarial associatif, coopératif, communautaire… qui n’a jamais été aussi forte.

Malgré tout, le travail salarié associatif oscille encore entre travail et engagement. La dualisation couverte par le discours faisant l’apologie de l’engagement devient un non sens et un objet de lutte contre les inégalités sociales. Les mondes associatif et communautaire récoltent d’une part des droits sociaux ainsi qu’une valorisation sociale et sociétale. Et d’autre part, un espace de dialogue pour les relations professionnelles.

Enfin, les rationalisations des organisations, à travers les politiques du travail du secteur, posent la question de leur professionnalisation. Phénomène par trop souvent appréhendé comme une marche en avant forcée et désirable annihilant toute conflictualité des rapports sociaux de travail. Or, en filigrane de ce débat, c’est bien la question de la désinstitutionnalisation du travail qui se joue. Le travail comme institution sociale, symbolique, protectrice et intégratrice.
 
Quels effets pour les usagers ?

Enfin, dans un troisième temps, le tour d’horizon des auteurs s’est centré sur les bénéficiaires de ce secteur marqué par le travail social d’intervention : l’usager. Les différentes contributions soulignent la montée des inégalités et la progressive invisibilisation de ce public spécifique au sein des politiques et dispositifs mis en place alors que le projet même de l’économie sociale faisait référence à la pluralité des formes de démocratie afin de réinventer justement le social ; voire de " faire du social autrement ".
 
Les auteurs montrent en ce sens que la reddition de compte ou politique d’accountability entraine une fuite des dispositifs qui échappent aux travailleurs. Autrement dit, les travailleurs ne peuvent plus s’approprier les dispositifs ce qui entraine des conséquences, parfois dramatiques, pour les usagers. En effet, en partant de l’exemple des missions locales, on constate que des dispositifs créés au départ pour des personnes très éloignées du marché de l’emploi – désocialisées et qualifiées d’inemployables ou peu employables – se dérobent à eux de par une gouvernance par le chiffre. Ces catégories de publics se voient invisibilisées pour que les politiques menées soient jugées efficaces et répondent aux demandes d’atteindre un certain quota de remise à l’emploi.

Dans un autre contexte, français, celui d’une caisse primaire d’assurance maladie, les conclusions se rejoignent. La rationalisation du temps de travail s’apparente plus à une stratégie d’adaptation des travailleurs pouvant entraîner une dégradation des services, des formes de déprofessionnalisation et de relégation des publics.

Loin de jeter la pierre aux travailleurs sociaux, la question est alors de savoir si les organisations de l’économie sociale ont encore la possibilité de valoriser le projet originel, de générer des formes plurielles de démocratie. De s’investir dans les activités de l’Etat social afin de rester une " force de transformation ".
 
Pierre Artois est maître de conférences en Sciences humaines et sociales, ULB
Co-directeur avec Mejed Hamzaoui et Laetitia Melon de l’essai Le secteur non marchand au cœur du changement, Couleurs livres, 2016, 195 p.