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Mai 2017 | n° 336 | Migrants adoptés
[Enquête] Du racisme chez les antiracistes ?
Entretien avec Mireille-Tsheusi Robert Imprimer Réagir
Mireille-Tsheusi Robert est impliquée dans l’associatif bruxellois depuis 1999. Avec son collègue Nicolas Rousseau, elle a sondé 85 acteurs belges de la lutte antiraciste. Réalisé dans le cadre de BePax [1] asbl, leur recherche pointe des paradoxes interpellants : les antiracistes connaissent très peu l’histoire de l’immigration postcoloniale et les institutions dans lesquelles ils évoluent seraient peu exemplaires en matière d’inclusion des Noirs dans leurs équipes de travail. 
AI : Vous venez de publier " Racisme Anti-Noirs. Entre méconnaissance et mépris ". Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Mireille-Tsheusi Robert : J’ai eu beaucoup de partenariats avec des associations belgo-belges, dont certains ne se sont pas très bien passés. Dans l’interaction humaine, il peut y avoir beaucoup de violence, symbolique surtout, qui peut nous mettre dans une situation de subordination. Souvent, ce sont ces confrères belgo-belges qui ont les budgets, le pouvoir décisionnel, le rôle d’évaluer les projets, même s’ils en savent moins à propos de la thématique abordée. Il semble qu’il y ait un préjugé de supériorité de leur part. Mais ces partenaires n’apprécient pas que cette incohérence soit verbalisée. Aussi, certains ont pu dire : " Tu es hypersensible, tu vois du racisme partout, tu es obnubilée par le racisme".
 
Parce qu’il leur est difficile de percevoir le racisme institutionnel. C’est notamment pour appréhender cette question du racisme structurel et invisible que j’ai voulu investiguer dans les organisations généralement qualifiées d’antiracistes, pour savoir si, au contact Afro-descendants, les institutions antiracistes parviennent à mettre en pratique ce qu’elles prônent.
 
AI : Comment avez-vous procédé ?

Mireille-Tsheusi Robert : Tout d’abord, nous avons délimité notre panel. Le choix s’est porté sur les organisations et leurs travailleurs sociaux, formateurs, éducateurs, agents culturels ainsi que des politiques; bref, tous ceux qui ont, de près ou de loin, travaillé sur des thèmes liés aux Afro-descendants et/ou à la déconstruction des préjugés. Nous les avons réunis sous un vocable générique : " les antiracistes ". Ensuite, nous avons construit un questionnaire sur base de trois critères :
• la connaissance que les acteurs du champ antiraciste ont de la sociologie de l’immigration belgo-africaine (raisons de leur venue, vécu du racisme, niveau d’étude, etc.);
• leur connaissance de l’histoire coloniale (dates clés, personnages déterminants, etc.);
• l’exemplarité des institutions en matière de mixité des équipes de travail (au-delà des métiers de soutien tel que technicien de surface ou secrétaire).
 
AI : Quels sont les principaux constats qui en émergent ?

Mireille-Tsheusi Robert : Cette recherche montre à quel point le racisme envers les Afro-descendants est plus une question de mépris que de peur. Il apparaît que, d’une manière générale, les professionnels rencontrés sont conscients de leur méconnaissance des Afro-descendants mais ils n’entreprennent – à titre personnel et institutionnel – que peu d’initiatives afin de changer cela. Il y a donc un certain " entretien " de leur méconnaissance, même si cette situation peut les amener à faire des méprises : par exemple, organiser une campagne de sensibilisation contre l’excision dans les milieux congolais de Belgique… une population qui n’est pas vraiment touchée par cette problématique. Je thématise cet " entretien de la méconnaissance " en la qualifiant de " mépris  social " pour faire référence à une certaine in-considération, une indifférence ou une ignorance des thématiques Afro-descendantes. Heureusement, ce n’est pas le cas de tout le monde !

Un autre constat important est que nous manquons de termes francophones pour exprimer certains phénomènes, et les emprunts à la langue anglaise renvoient à l’histoire particulière du racisme étasunien (" whitesplaining ", " blackfacing ", " whitewashing ", etc.). Au-delà des termes que l’ont peut simplement traduire (" intersectionality ", " colorism "), nous avons besoin de termes propres en français, pouvant décrire ce que nous vivons en Belgique, en tenant compte du contexte migratoire ou encore de l’histoire coloniale. J’en ai créé quelques uns concernant le racisme envers les Afro-descendants et qui sont inédits dans la littérature francophone : afrisme, négréquence, africide, racisme paradoxal, afrilience, etc.
 
AI : Pouvez-vous expliciter la notion de " mépris social " ?

Mireille-Tsheusi Robert : Oui, étant entendu que selon le dictionnaire Larousse, le mépris est notamment le " sentiment par lequel on juge quelqu’un ou sa conduite indigne d’estime ou d’attention ". Le contraire, c’est l’estime, l’égard, la considération, autrement dit, la " re-connaissance sociale ". Notre étude est une tentative pour objectiver cette carence d’intérêt. Je dirais que ce qui constitue le mépris, ce n’est pas tant la méconnaissance des Afro-descendants, c’est le fait que des acteurs – pas tous – censés être formés et informés, ne s’inquiètent pas de leur ignorance, qu’ils entretiennent parfois des années durant. Or, le travailleur antiraciste a une responsabilité professionnelle et politique : il ne peut pas se permettre de ne pas maîtriser a minima ces thématiques et de prétendre y travailler ou former les autres.
 
AI : Qu’est-ce que le " racisme paradoxal " ?

Mireille-Tsheusi Robert : C’est le racisme exercé par des professionnels ou des militants anti-racistes. Le paradoxe vient de l’idée de trouver du racisme dans un milieu où l’on n’est pas censé en trouver, où l’on souhaite justement le combattre, comme dans les organisations antiracistes.
 
AI : Selon vous, d’où vient ce que vous qualifiez de mépris social envers les Afro-descendants ?

Mireille-Tsheusi Robert : Des six siècles d’humiliation des Africains d’abord. Le début de l’esclavage par les Européens se situe à peu près au 15e siècle. Et on ne peut pas faire fi de l’histoire quand on parle de racisme. L’esclavage et la colonisation ont formaté " notre vision du Noir ".
 
L’histoire coloniale a, semble-t-il, injecté les ferments du racisme en nous, sur plusieurs générations. Et là, on n’a eu que soixante ans pour entamer une démarche de la même ampleur pour déraciner cette vision biaisée. Cela demande un travail de fond et un effort collectif de déconstruction du racisme. Et pose désormais la question de la rupture : à quel moment y a-t-il eu une rupture entre " le Noir " qu’on avait comme esclave, colonisé, méprisé et l’Afro-descendant d’aujourd’hui, celui que l’on veut respecter ? Par quel processus le " Noir " est-il devenu un égal ? A quel moment notre vision et notre lexique ont-ils changé ? A la décolonisation ? Non, cette rupture politique, n’a jamais vraiment été une rupture idéologique. En fait, il semble qu’il n’y ait pas eu de rupture… Aucun programme étatique d’une envergure aussi grande que la propagande coloniale n’a été mis en place pour décoloniser nos esprits. C’est pourquoi le racisme apparaît parfois malgré nous.
 
AI : Votre livre est emprunt d’ironie et d’autodérision. Pensez-vous que cette légèreté puisse décrédibiliser le propos ?

Mireille-Tsheusi Robert : C’est de l’autodérision parce que je fais aussi partie de l’associatif antiraciste. Nous avons retourné le miroir vers nous et nous rions de nous-mêmes. Mais cet humour aux accents ironiques permet aussi de baisser la pression tant le constat peut paraître pessimiste. Quoi qu’il en soit, à partir de cette modeste remise en question, nous espérons que des chercheurs académiques fassent aussi leur part du travail. Sinon, nous serons obligés de continuer sur cette voie volontairement impertinente et insolente.
 
AI : Les antiracistes sont-ils capables d’entendre vos propos sur le racisme paradoxal ?

Mireille-Tsheusi Robert : Ce n’est pas simple parce que les questions soulevées mettent mal à l’aise. D’aucuns sont dans un déni inconscient et ne pourront peut-être jamais ouvrir les oreilles. Mais une question demeure : au contact des Afro-descendants, les professionnels de la grande famille antiraciste parviennent-ils à donner l’exemple ? Car, quand on est une famille - je m’y inclus – on ne se méprise pas entre soi, on ne se rejette pas entre soi, on n’est pas raciste entre soi. Or, il subsiste une difficulté à intégrer les Africains dans les structures antiracistes. Se heurter au racisme devant un guichet, lors de démarches administratives ou face au directeur d’une association antiraciste, ce n’est pas la même chose.
 
Ce racisme invisible et paradoxal fait un mal fou et perturbe le combat commun pour l’égalité. Mais au vu de certaines dynamiques positives dans l’associatif bruxellois, j’ai bon espoir : une amélioration est possible.
 
Propos recueillis par Pascaline Adamantidis
 
Note
[1] BePax est une association d’éducation permanente qui travaille sur les enjeux du racisme et de l’importation des conflits au travers d’articles d’analyse, de conférences, d’outils pédagogiques, d’animations et de formations.