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Mai 2017 | n° 336 | Migrants adoptés
[+] Plasticité, souplesse
Entretien avec Jacqueline Spitz Imprimer Réagir
 
Supplément au dossier
 
Psychologue depuis 30 ans, avec une longue expérience dans l’aide à la jeunesse et l’accompagnement des familles, Jacqueline Spitz a rejoint l’asbl Octoscope il y a 4 ans où elle continue à travailler les questions du lien, de l’attachement et de l’abandon. Cette asbl propose notamment aux parents un soutien à la parentalité adoptive au travers d’ateliers thématiques ou de rencontres en groupe, et aux jeunes adoptés un espace créatif en groupe. Le sens et les enjeux des origines et de la double filiation chez les enfants adoptés sont au cœur des activités proposées.
AI : Quel sens peut prendre la recherche des origines pour le jeune adopté comme pour les parents ?

Jacqueline Spitz : Aujourd’hui, dès la sensibilisation auprès des candidats à l’adoption, la question des origines de l’enfant et de la double filiation est travaillée par les professionnels qui animent les groupes. Il ne s’agit nullement de s’instituer en donneurs de leçons, d’amener les « bonnes réponses » – ce qui est parfois le fantasme des candidats – mais d’ouvrir à la réflexion cette question spécifique de la filiation adoptive. En ce qui concerne le lien et l’attachement, un message est essentiel à faire passer : ce n’est pas l’adoption qui est une source de difficultés, qui est au cœur du problème pour le jeune et pour les parents, mais l’abandon que le jeune a vécu de manière précoce. Le jeune questionne l’abandon par ses parents d’origine et cette part inconnue de son histoire, dont il a besoin pour « grandir » et mener sa quête identitaire. Car pour se sentir entier dans son identité, chaque être humain a besoin de démarrer au jour zéro. On ne peut pas démarrer à 6 mois ou a fortiori à 5 ans, sans quoi risque de persister une impression de vide, de béance.

Au niveau psychique, l’abandon, a fortiori précoce, laisse des traces au niveau de l’image de soi, de l’estime de soi ainsi que de la représentation du monde. Un sentiment de ne pas avoir été digne d’être pris en compte peut s’insinuer dans les représentations du jeune. Ces traces, pas toujours mobilisables en termes de pensée parce que peut-être enfouies dans la mémoire sensorielle, conditionnent la « manière d’être au monde », peuvent conditionner des réactions plus problématiques par après D’où l’importance de pouvoir sensibiliser les candidats à l’adoption et ouvrir la réflexion à cette question de manière préventive.

L’abandon est la blessure dont il reste une trace, même si elle paraît cicatrisée. Et c’est en ça qu’elle peut refaire mal. Je prends souvent l’image d’un bras cassé. L’os peut être ressoudé mais, à l’occasion, l’ancienne fracture se rappelle à notre souvenir. La blessure d’abandon a cette caractéristique : elle peut, par des réaménagements au travers de liens « réparateurs », laisser penser qu’elle a disparu mais étonnamment refaire mal à l’occasion d’un événement particulier, entrainant parfois des réactions surprenantes. Voici un exemple où cette blessure est venue entacher un après-midi en famille, à travers l’histoire d’une jeune dame dont la vie se passe bien avec son compagnon et ses parents adoptifs. Le couple a le projet de déménager et son compagnon prend le temps d’expliquer les démarches en cours à ses beaux-parents, qui se montrent attentifs. Subitement, la jeune femme se fâche et s’en va en claquant la porte. Elle en veut à tout le monde mais ignore dans un premier temps pourquoi. Personne n’y comprend rien. Décodage : elle s’est sentie exclue en croyant que ses parents s’intéressaient plus à son compagnon. Si ce n’est pas son abandon qui parle à ce moment, qu’est-ce que c’est ? Elle a pu l’identifier elle-même une fois le calme retrouvé. Mais ce genre d’épisode peut provoquer des drames si la famille (enfant adopté inclus) n’est pas capable d’ouverture et de compréhension.

Le message que j’essaie de faire passer aux futurs adoptants est que l’enfant va les confronter à une situation éminemment humaine, qui est le cheminement développemental de n’importe quel enfant et adolescent voulant se réapproprier son histoire familiale. Il fait le tri dans les éléments qui le constituent pour pouvoir devenir adulte. C’est la période où l’on raconte l’histoire familiale, où l’on questionne les grands-parents, où l’on retourne dans les photos. Mais dans la spécificité de la filiation adoptive, la situation devient plus complexe vu qu’il y a deux histoires à se réapproprier : l’histoire d’origine de laquelle on s’est parfois fait « débarquer sans crier gare », et l’histoire qui s’est élaborée avec ses parents adoptifs. Ce sont les deux - pas l’une ou l’autre - qui doivent être métabolisées pour pouvoir se construire une identité entière dans toute sa complexité. Parce que le jeune ne peut pas dire : je suis ceci ou je suis cela. Il est les deux !

Le plus souvent, le jeune est en tension avec ces deux identités, la nécessité de (se) métisser s’impose à lui comme une tâche ardue et parfois longue. Le métissage identitaire est un véritable processus, et en cela il nécessite du temps et des réaménagements. Quel que soit l’âge, la double appartenance se marque par le physique, des habitudes, des choses dont on se souvient ou non, on vient d’ailleurs, on a une existence qui a commencé ailleurs. Il y a lieu de la reconnaître et de lui laisser de la place. Il y a lieu aussi de reconnaître la complexité pour l’enfant de se construire avec cette donne. N’oublions pas non plus que, quelle que soit la connaissance qu’il a de sa mère biologique, des choses se sont passées entre eux au niveau sensoriel. Il ne vient pas de nulle part. Il faut qu’il fasse avec les deux origines, en prenant sans cesse le risque d’être confronté à ceux qui veulent le cantonner à une identité unique. Pour créer son identité, il doit arriver à métisser les deux, et on doit le lui permettre. Les parents ont ce rôle d’envoyer à l’enfant un message clair, une espèce « d’autorisation morale » qu’il est possible d’interroger sa double appartenance. Ils resteront vigilants à ce que ces questions ne soient pas un tabou.

AI : Quand on veut se lancer dans la recherche de ses origines, par où commence-t-on et quelles sont les filières ?

Jacqueline Spitz : Pour les démarches concrètes et pratiques (au niveau des orphelinats ou des autorités sur place), le contact doit plutôt être pris avec l’Autorité centrale communautaire (ACC)1 ou un des organismes d’adoption agréés (OAA). Dans la procédure d’adoption actuelle, les parents sont informés qu’ils pourront bénéficier du soutien de l’organisme d’adoption pour ce genre de démarche. Les personnes concernées connaissent les relais utiles. Pour les adoptions antérieures à la mise en place de la législation actuelle, les démarches peuvent se révéler plus compliquées et l’accès aux archives peut être plus aléatoire. C’est notamment le cas lorsqu’un CPAS a géré la procédure d’adoption ! Retrouver aujourd’hui les traces de ce dossier est quasi peine perdue.

Au niveau d’Octoscope, nous pouvons accompagner le jeune et/ou les parents dans leur réflexion et leur questionnement sur ces thématiques.
 
Les parents ont parfois beaucoup plus de questions, d’inquiétudes que le jeune qui, lui, n’est pas toujours prêt à rencontrer un psy pour en parler. A Octoscope, l’approche groupale nous apparaît une richesse, dans la mesure où elle permet un partage d’expériences, un enrichissement mutuel mais aussi une dédramatisation et une décentration. Le fait que le jeune rencontre le psy ne doit pas être un impératif; cette démarche ne doit être entreprise que si elle fait sens pour lui.

Dès la sensibilisation, les candidats adoptants sont invités à réfléchir la question de la filiation et des origines de l’enfant. Penser la place du parent adoptif, du parent d’origine, de l’enfant adopté, de la famille élargie … autant de questions pas toujours faciles à aborder … et avec lesquelles ils vont cheminer. Se décentrer de ses propres représentations est intéressant dans le sens où cela mobilise des questionnements nouveaux et même insoupçonnés. Les participants sont invités à se projeter dans une situation vers laquelle naturellement ils n’iraient peut-être pas. Puis la vie suivra son cours et ils expérimenteront ! Je recommande aux parents de faire preuve de souplesse et de plasticité par rapport à la question des origines et de l’appartenance. Il ne faut jamais oublier de saisir les occasions qui s’offrent dans la vie quotidienne, ces moments précieux où le jeune laisse entendre implicitement ou parle explicitement de ses besoins.

La question des origines confronte les parents adoptifs à des situations qui peuvent aussi être délicates. Il en est ainsi de l’absence d’informations dans le dossier ou d’informations avec lesquelles ils se sentent mis en difficulté. Bien sûr, on ne va pas en parler à un enfant de 3 ans dans les mêmes termes qu’à un enfant de 10 ans ou à un adolescent. Mais y a-t-il des secrets qui doivent être tus à jamais ? Encore et toujours, l’important est de cheminer avec le questionnement de l’enfant. Car il ne faut jamais oublier que l’enfant a vécu l’événement et qu’il a une longueur d’avance sur ses parents. Dans l’accompagnement thérapeutique, on observe régulièrement que le secret dévoilé ne « surprend » pas l’enfant ou le jeune autant que l’adulte ne l’imaginait. La peur est souvent beaucoup plus présente chez les parents que chez les enfants.

AI : Tous les enfants de l’adoption internationale n’entreprennent pas cette démarche de connaître la part invisible de leur histoire. Pourquoi ?
Jacqueline Spitz : Certains fonctionnent en mettant leur curseur le jour de leur arrivée en Belgique : “C’est comme si j’étais né ce jour-là”. Ils vivent dans le déni d’une part de leur histoire et se protègent vraisemblablement de sentiments douloureux, dont on ne peut toutefois présumer du moment où ils pourraient revenir à la surface. C’est souvent lors d’événements de vie que la question de l’abandon vient tout d’un coup « faire effraction ». Classiquement chez les femmes, la première grossesse réinterroge le lien précoce et les précipite dans leur propre histoire “et moi, quand j’étais bébé... ?”. Un décès peut réactiver ces blessures, ainsi qu’une séparation brutale ou une rupture amoureuse. On observe aussi que la relation de couple peut être le terrain sur lequel se joue la question de l’abandon quand un message implicite est envoyé au conjoint tel que “Toi aussi vas-tu m’abandonner ?”. Ce qui peut conduire à des relations conflictuelles, pleines de provocations, ou au contraire à des relations de grande proximité avec la difficulté pour chacun de garder son autonomie parce qu’“il faut absolument que je le(la) colle sinon il (elle) va me larguer”.

Des adolescents peuvent considérer que cette question ne les intéresse pas. A titre d’exemple : à l’occasion de l’anniversaire de leur enfant adopté, des parents peuvent imaginer organiser un voyage en famille dans le pays d’origine. Cela peut être perçu par leur enfant comme une merveilleuse surprise mais aussi une réelle catastrophe. Seul le cheminement personnel de l’enfant doit conduire ou non à une telle décision. Refuser le voyage au pays s’apparente sans doute à une forme de déni de son histoire. Mais qui sommes-nous, l’un et l’autre, pour lui dire qu’il ne peut pas fonctionner comme ça à ce moment-là de sa vie ? En termes d’énergie psychique, c’est probablement ce qui est le moins coûteux pour cet enfant. Rien ne nous dit qu’il ne changera pas d’avis, qu’il n’aura pas ce souhait à un autre moment de son cheminement personnel, à un moment qui fera sens pour lui.

Autre situation : celle d’un jeune homme peu préoccupé par ses origines. Il fait des études, exerce la même profession que son père, tout va bien jusqu’à ce que sa mère décède d’un cancer. Le décès de sa mère agit comme un révélateur de la question des origines, vient poser la question de la légitimité de vivre en Belgique. « Qu’est-ce que je fous ici ? ». A 28 ans, il réinterroge l’adoption et part dans son pays d’origine, précisant à son père qu’il veut y vivre. Le père lui adresse le message clair : où qu’il décide de vivre, il restera son père. Au bout de trois mois, le jeune homme avait fait le tour de ses questions là-bas. Il est revenu en Belgique, a renoué avec son père, a repris sa profession.

Chacun suit un parcours singulier, se construit comme il peut, comme vous et moi. Avec parfois des blessures et des défenses, des stratégies de coping : on n’a pas vraiment résolu le problème, on ne l’a pas « métabolisé », mais on a développé des manières de faire qui permettent d’être fonctionnel au quotidien sans être trop encombré de ces questions. Sauf, à nouveau, quand des événements peuvent soudain venir le reflambler.
AI : Cette recherche de traces est-elle plus spécifique à l’âge adulte, ou est-elle déjà très présente chez les enfants ?

Jacqueline Spitz : Selon l’âge, ils ne questionnent pas dans les mêmes termes. Chez tout être humain, la question de l’histoire familiale nous accompagne en permanence. Avant d’accéder à un niveau d’abstraction suffisant, c’est un peu comme si cette question se présentait d’abord de manière très concrète : on voudrait voir des photos ou savoir comment on s’habillait, savoir ce qu’on mangeait quand on était petit. Les questions de l’enfant s’enchaînent. Il comprend qu’il « n’est pas né dans l’avion » et prend conscience qu’il existe une personne, sa mère, dont il ne sait rien. Il grandit, se regarde dans le miroir et se rend compte, s’il vient d’Afrique ou d’Asie, qu’il ne ressemble pas à ses parents adoptifs. Que s’est-il passé pour qu’il soit mis en adoption ? Le petit se demande, avec tristesse ou colère, en fonction de chacun : « J’étais méchant qu’on ne m’a pas gardé ? ». L’ado : « Qu’est ce qui a pu se passer dans la vie de mes parents, et de ma mère a fortiori, pour en arriver là ? » Mais ces questions ne veulent pas toujours dire qu’ils ont envie de creuser, d’avoir des réponses concrètes. Mais parfois, à l’adolescence, une demande plus claire surgit : on aimerait en savoir plus, voir l’orphelinat. Plutôt que d’avoir subi le moment où les parents sont venus le chercher, le jeune veut se réapproprier ce moment et tenter en même temps d’éclaircir ce qui précède.

AI : Ce n’est pas facile de trouver des éléments sur ce qui précède. Les recherches atteignent vite des limites ou provoquent des effets inattendus. Comment prévenir ?

Jacqueline Spitz : Il est important de cheminer avec ce que les parents ont reçu comme information. Si les parents n’ont pas d’information à propos de leur enfant au moment de l’adoption, on peut légitimement s’attendre à ne pas trouver un dossier hyper complet. L’accompagnement thérapeutique est peut-être alors indiqué afin de pouvoir commencer à se construire avec « quelque chose » qu’on met à la place du vide. Tel jeune pourra se dire que, tenant compte de ce qui s’est passé dans le pays à telle époque, les parents biologiques sont peut-être décédés. Sans refléter une réalité concrète et matérielle, ces hypothèses pourront peut-être momentanément suffisamment satisfaire le jeune pour que cette béance ne le fasse pas souffrir de manière excessive. Rien n’est toutefois figé dans la vie et l’être humain se repose les mêmes questions tout au long de sa vie.

D’un point de vue thérapeutique, pouvoir faire exister psychiquement un événement qui sera plus ou moins conforme à la réalité aide ces jeunes. A un moment donné, les hypothèses peuvent suffire. Il est parfois compliqué pour les parents d’apprendre à leur enfant à se construire sa propre représentation. Ils ont envie d’aller dans le réel, de lui apporter à tout prix des éléments factuels. Mais, il est des situations où il faut bien se résoudre au fait qu’on ne va pas trouver. Avec des promesses répétées de démarches pour permettre de trouver ses racines, on maintient l’existence d’un besoin qui vient freiner une nécessaire démarche de renoncement. Or, le cheminement vers la connaissance de son histoire passe pour certains jeunes par un processus semblable à celui du deuil : il y aura toujours des trous que je ne peux combler que d’un point de vue psychique.
 
Propos recueillis par Nathalie Caprioli
 
Note
[1] Sur le rôle de l’ACC, lire l’interview de son directeur Didier Dehou.