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Décembre 2017 | n° 338 | Comment prévenir le radicalisme violent ? Des questions derrière la question
L’éducation au fait religieux comme solution
Hicham Abdel Gawad Imprimer Réagir
Comment détecter les signes de radicalisation violente ? Une question difficile… mal posée quand on sait que la discrétion est une qualité majeure chez les recruteurs et que les signes sont souvent trompeurs. Au lieu de théoriser sur la détection de ces signes, la prévention passera par l’enseignement du fait religieux.
En matière de radicalisation violente, il semble qu’une part non négligeable des politiques de prévention mise sur la détection plus ou moins précoce de " signes de radicalisation ", tellement précoce qu’il peut arriver d’en détecter chez des enfants de maternelle[1]. Sans aller jusqu’à dire que de tels signes n’existent pas ou que leur détection n’est pas pertinente, on peut questionner ce paradigme, surtout quand il concerne la radicalisation violente. En effet, des éléments scientifiques et des témoignages d’ex-radicalisé(e)s poussent de plus en plus à une revisite de cette idée que les actions violentes sont annoncées par des signes à reconnaître.

On peut en ce sens rappeler les travaux des sociologues Gérald Bronner et Farhad Khosrokhavar. Le premier a déjà mis en évidence, dans son étude " La pensée extrême " [2], le caractère incrémentiel des processus d’entrée dans une idéologie extrême. On peut résumer l’essentiel de son idée comme suit : l’adhésion à une idéologie extrême et/ou très exotique[3] ne se fait pas du jour au lendemain mais par entrée progressive, une idée après l’autre, nécessitant à chaque fois un effort d’acceptation accru. Dit autrement, les premières idées peuvent être très " light " mais elles ne sont que des paliers vers des idées plus difficiles à accepter, voire extrêmes et qui auraient été rejetées si on les avait " infligées " dès le départ à l’aspirant.
 
Des signes trompeurs

Ce modèle d’explication corrobore des données statistiques qui ont tendance à exclure un autre modèle. En effet, il a été mis en évidence, en ce qui concerne des adhérents à Daesh ou Al Qaïda, que ces derniers s’inscrivent dans " la distribution normale en termes de caractéristiques psychologiques "[4]. Autrement dit, l’adhésion à une pensée extrême n’est pas (forcément) le fruit d’un dérèglement psychologique et/ou psychiatrique, contrairement à un modèle d’explication relativement intuitif. Ceci implique que des gens tout à fait normaux peuvent adhérer à des idées tout à fait extrêmes. L’explication de cet apparent paradoxe se trouve dans ce modèle rappelé par le professeur Bronner : adhérer à des idées extrêmes est l’aboutissement d’une adhésion progressive. Dans un autre registre, Farhad Khosrokhavar avait dès 2014 fait remarquer qu’il n’existe pas d’exemple de " radicalisation éclair " dans les cas connus d’autoradicalisation[5]. Cette absence empirique remet en question l’idée selon laquelle " on peut se radicaliser en quinze jours ".

Pourtant, il existe bel et bien des exemples qui font penser à des radicalisations rapides : des adeptes de boîtes de nuit et autres personnes peu, voire pas pratiquantes. On a ainsi l’impression qu’ils sont passés en très peu de temps du statut de " jeunes normaux " à " fous de Dieu ". Il s’agit de trompe-l’œil découlant du fait que l’on parte du principe que des signes de radicalisation doivent obligatoirement annoncer un passage à l’acte violent. C’est ainsi qu’on a pu rencontrer des témoignages du type " la veille il était en boîte de nuit ". Pour comprendre ce qui est en jeu, il faut prendre au sérieux ce que rapportent des ex radicalisé(e)s comme Laura Passoni : les recruteurs insistent sur la discrétion[6]. Ce que l’on prend pour des radicalisations éclairs sont en fait des radicalisations classiques mais qui se sont faites en " catimini "[7].

Ceci mène à une idée somme toute assez contre intuitive : plus il y a de signes de radicalisation, moins il y a de chance que la personne suspectée soit effectivement en train de préparer un acte violent. C’est tout à fait logique d’un point de vue stratégique. Cet état de fait met un véritable coup de canif sur toutes les stratégies de prévention basées sur l’idée de détection de signe de radicalisation.
 
Dérives et polarisation

Si un projet d’attentat est mené jusqu’au bout, la radicalisation violente a ainsi toutes les chances de relever du phénomène " sous-marin "[8]. Alors que faire ? Il me semble que le temps passé à théoriser des signes de radicalisation que l’on s’évertuerait ensuite à détecter est du temps perdu. D’une part, il y a un risque de stigmatisation dangereux pour le vivre ensemble. En effet, si l’on devait décréter que, par exemple, le port de la barbe longue est un signe de radicalisation, ne jetterait-on pas la suspicion sur toute personne arborant une telle barbe ? De même, si l’on devait décréter que l’isolement et la perte de lien avec la famille est un signe de radicalisation, ne risquerait-on pas de voir de la radicalisation là où il n’y a qu’une crise d’adolescence ? D’autre part, et indépendamment du fait que les recruteurs imposent explicitement la discrétion aux aspirants jihadistes, à partir de quand décide-t-on qu’une opinion ou une attitude est radicale ?

Si je prends un exemple issu de mon propre terrain à l’époque où j’étais professeur de religion islamique, comment interpréter la question d’une mère m’ayant demandé, lors d’une rencontre entre parents et professeurs, si l’islam permettait à sa fille de suivre des études d’avocate ? Devais-je y voir un signe de radicalisation ? Et si oui, que faire ? Il semble, de mon point de vue, que le concept de signes de radicalisation soit tellement vague qu’il crée plus de problèmes qu’il n’en résout et, de fait, toute action de prévention basée sur ce paradigme est à mon sens inopérant.
 
Parler de religion autrement

En conséquence, j’estime qu’il est beaucoup plus efficace de miser sur la prévention primaire. Comme j’ai l’habitude de le dire : puisque le virus est dans l’air, le remède doit aussi être dans l’air. Pour continuer sur cette métaphore médicale, le diagnostic de la radicalisation est trop compliqué à établir en raison de symptômes volontairement discrets. La solution la plus efficace consiste donc à arrêter de chercher des moyens de diagnostic et à miser sur un vaccin qui rendra inopérant le virus en amont. Pour arriver à un tel résultat, il faut miser sur une édification précoce des jeunes au fait religieux. Comment lire un texte religieux ? Qu’est-ce qu’un texte sacré ? Qu’est-ce qu’une religion ? Quelle place tient la religion dans l’histoire de la pensée humaine ? Qu’est-ce qu’une théologie ? Que peut-on dire sur le plan historique de l’islam et des autres religions ? Qu’est-ce qu’une pensée fondamentaliste ? Pour la sécularisation ? Pourquoi la séparation entre le religieux et le politique ? Autant de questions et jusqu’au double qui ne trouvent que trop peu de place dans les milieux scolaires. Pourtant, il serait judicieux de se rappeler que l’Europe a su gérer le défi des religions parce que des Max Weber, des Emile Durkheim, des Mary Douglas, des Mircea Eliade, des Jonathan Z. Smith et bien d’autres se sont évertués à caractériser la part d’activités humaines dans les religions, dépossédant ainsi les seuls théologiens du discours sur les religions. Une société séculière n’a jamais été une société dans laquelle on ne parle pas de religion, mais une société dans laquelle on parle de religion autrement.

À bon entendeur.
 
Hicham Abdel Gawad est Auteur de " Comment réagir face à une personne radicalisée " (avec Laura Passoni, 2017) et " Les questions que se posent les jeunes sur l’islam. Itinéraire d’un prof " (2016), parus aux éd. La Boîte à Pandore.
 
Notes
[1] lesoir.be/110100/article/2017-08-21/flandre-des-signes-de-radicalisation-detectes-chez-les-enfants-dune-ecole, consulté le 29/11/2017.
[2] Gérald Bronner, La pensée extrême, PUF, 2016.
[3] Le professeur Bronner donne l’exemple d’un groupe convaincu que leur chef pouvait faire léviter des éléphants par le seul pouvoir de la pensée.
[4] Bronner, 2016, p. 6. 
[5] On désigne par là des personnes entrées par elles-mêmes dans l’idéologie islamiste, sans dynamique de groupe ou emprise sectaire.
[6] Hicham Abdel Gawad & Laura Passoni, Comment réagir face à une personne radicalisée ?, La Boîte à Pandore, 2017.
[8] Peut-on omettre de faire référence ici à la pièce de Rachid Benzine, intelligemment intitulée Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ?