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Décembre 2017 | n° 338 | Comment prévenir le radicalisme violent ? Des questions derrière la question
Radicalisme violent et travail social Entre risques et opportunités
Daniel Martin Imprimer Réagir
Au-delà de l’horreur, de l’inacceptable et de la condamnation sans équivoque, nous avons un devoir d’analyse et de compréhension. En tant que formateurs et intervenants sociaux, comment avoir un avis et exercer un rôle constructif sans un minimum d’analyse ?
Depuis 2015 à Paris, la vague d’attentats terroristes à caractère religieux a ouvert sous les pieds de tous les citoyens européens, et donc de tous les Belges, un précipice au fond duquel se mêlent la terreur, la peur, mais aussi la sidération et l’incompréhension. Notre société est ébranlée dans tous les éléments qui la constituent au point de peut-être vaciller sur ses fondements.

Si, dans un premier temps, les réactions d’urgence et de protection sont évidentes et légitimes, il convient ensuite de tenter de comprendre ce phénomène d’une extrême complexité. Mais comme un " bonheur " n’arrive jamais seul, la guerre, la famine ont précipité des milliers de réfugiés vers nos contrées qu’ils imaginaient erronément accueillantes. Hasard ou coïncidences, les réfugiés ressemblent à s’y méprendre aux auteurs d’actes terroristes, à ceux que nous nommons les radicalisés ou encore djihadistes.

Nous nous trouvons donc devant une crise d’une ampleur telle que les travailleurs sociaux sont en proie à un profond questionnement, tout en étant en contact permanent et direct avec les populations les plus concernées par tous ces phénomènes sociaux.

Liberté d’expression, espace public, cohésion sociale, intégration, citoyenneté, justice sociale… tous ces piliers de notre société démocratique sont en question. Et en plus, cette situation sociale est à placer au centre d’une crise de confiance politique qui fragilise le processus de décision. Les mesures sécuritaires d’urgence étouffent les tenants d’une vision plus sociale souvent décriée et qualifiée de laxiste, naïve, voire complice.

C’est donc bien dans ce contexte que le travail social et le rôle des travailleurs sociaux au sens large sont à requestionner. Certes, certains points de comparaison existent avec d’autres évènements tragiques (tueries du Brabant, affaire Dutroux, CCC, conflits armés). Mais cette fois, nous sommes devant une telle complexité, un tel nombre de paramètres que le phénomène est incomparable et, qu’on le veuille ou non, remet en question notre propre vision du travail social au sens large. La grande spécificité de la situation actuelle réside probablement dans le fait majeur que les protagonistes sont nos concitoyens, souvent jeunes, issus de nos quartiers, nés dans nos villes, fréquentant nos écoles et souvent principaux usagers de nos services sociaux tous secteurs confondus. Force est de constater sans être grand clerc que c’est de l’édifice qui est en danger, la construction sociale dans son ensemble.

Cette analyse extrêmement succincte sans autre prétention que d’introduire une réflexion permet de relever aussi toute une évolution de la rhétorique publique, politique avec l’utilisation de vocabulaire guerrier inscrit dans une vision à caractère sécuritaire. Qu’est-ce qui nous permet d’en parler ? Quelle est la légitimité du CERSO et la mienne en particulier pour en parler ? Au nom de quoi ? Au nom de qui ? N’y a-t-il pas déjà assez de paroles, de discours, d’avis, d’opinions sur la radicalisation violente ? A un moment où les experts font la file avec des présences médiatiques qui frôlent l’addiction, comment avoir encore une parole qui porte ou apporte ?
 
Un regard pluriel : comprendre, analyser, agir

Le CERSO[1], émanation de la Helha[2] qui forme des assistants sociaux depuis des décennies, pouvait-il décemment éluder la question et la réflexion ? Comment imaginer une seconde que l’entièreté des travailleurs sociaux au sens large n’est pas concernée par ce phénomène de radicalisation ? Ainsi le CERSO et des partenaires comme le CRVI[3] et le CRIC[4] ont décidé de mettre sur pied une formation spécifiquement axée sur la tentative de compréhension du radicalisme violent et de son impact sur le travail social[5]. Car depuis 2015, nous baignons dans une mare de slogans, de positionnements idéologiques, de jugements hâtifs, d’invectives, de décisions à l’emporte-pièce... Bref, un climat qui ne peut absolument pas convenir à l’accomplissement d’un travail social digne de ce nom.

Notre parti pris est de faire l’effort de la compréhension, de l’information, de la confrontation des idées avant de proposer d’agir. Nous partageons d’abord les constats :
• une violence aveugle inacceptable et en tous points condamnable ;
• une polarisation sociale, une absence de mixité sociale, un espace public fragmenté ;
• un amalgame entre terrorisme, radicalisation, islam, migration, intégration ;
• un climat social de peur parfois légitime parfois fantasmée, de méfiance, de stigmatisation, de repli, de victimisation ; etc.
 
Mais c’est bien dans la recherche des causes que la difficulté réside ! Or, après avoir rencontré des professionnels via des sensibilisations, des animations, des formations courtes, nous nous sommes rendu compte de leur faible maîtrise quant aux matières à connaître.

La radicalisation confronte les professionnels aux limites de leurs compétences, de leurs moyens d’action et de leur rôle social. Aborder la radicalisation violente avec les travailleurs sociaux, c’est presque immédiatement parler d’embrigadement, de phénomène sectaire, d’interculturalité, d’islam, de la place de la religion, de laïcité, de justice sociale, d’émancipation, de discrimination, de racisme. C’est aussi se positionner face à un phénomène social d’une telle ampleur alors que la définition même du problème est au cœur d’un débat qui fait rage et qui divise les intellectuels, les académiques, les politiques.

La radicalisation est une ligne de fracture au sein de notre société tant les angles d’approche politique, économique, sociale, idéologique, philosophique sont multiples. Pas un service social, pas une association, pas un intervenant social n’échappe à cette problématique sociale fondamentale. Notre rôle consiste donc à outiller les travailleurs sociaux en les informant sur les fondements de l’islam, sur les processus de radicalisation, sur l’histoire du terrorisme, sur le profil des djihadistes, sur les nouvelles lois promulguées en raison des attentats, sur les dispositifs d’intégration et d’accueil des populations…

Comme tous les évènements sociaux majeurs, après la souffrance, l’indignation et la gestion de l’urgence, il est de notre responsabilité de saisir les opportunités réelles de changements, d’ajustements sociaux dont les travailleurs sociaux sont porteurs ou se doivent de l’être. Or, malgré la pression sociale, la destruction du tissu social, il existe des ouvertures qu’il faut savoir saisir et dont le CERSO et ses partenaires ont fait une mission. Il s’agit aussi d’une question fondamentale pour l’avenir du travail social. Jamais le débat entre travail social, contrôle social, vision sécuritaire, vision émancipatrice n’aura été aussi virulent. En soulevant la triple question de la détection, de la responsabilité et du secret professionnel, le législateur pose ni plus ni moins la question de la place du travail social dans notre société.

La lame de fond sécuritaire, par ailleurs traduite par un renforcement quasi frénétique des dispositifs militaires, policiers et de surveillance, a aussi ouvert le débat sur la détection de personnes potentiellement dangereuses, car radicalisées ou en voie de l’être. Ce concept même de détection contient des gènes destructeurs de travail social. Premièrement dans sa définition dont on saisit mal l’enjeu. Que faut-il détecter ? Que signifient les signaux faibles de radicalisation ? Comment les interpréter ? Personne ne s’entend sur la définition de ce qu’est la détection et de ce qu’il faut détecter : une barbe ? Un refus de poignée de main ? Un refus de manger à la cantine ? Un foulard nouvellement porté ?...
 
Comment faire la part des choses entre un isolement social naissant, une crise d’adolescence, une crispation identitaire et un engagement vers un processus de radicalisation menant à la violence ?
 
" Dictature de la transparence "

Cela plonge les travailleurs sociaux dans une grande perplexité, car dénoncer un danger potentiel sans aucun élément objectivable est quasi mission impossible. Ne pas déceler un danger conduit à une mise au ban de la société pour le travailleur social, et commettre une erreur de détection conduit un citoyen et sa famille à une mise au ban de la société. C’est bien la quadrature du cercle que contient la responsabilisation qui sème le doute, mais aussi la peur de prendre les risques nécessaires.

De plus, le législateur en décidant de lever le secret professionnel (dans les cas de terrorisme ?) des travailleurs de CPAS se dédouane d’une partie de son rôle régalien de sécurité publique qu’il ose demander aux assistants sociaux d’assumer. En portant ainsi le débat sur le secret professionnel, les décideurs politiques induisent à la fois que les terroristes présumés fréquentent les services sociaux et que les assistants sociaux doivent les dénoncer.

Le métier de travailleur social n’est pas en évolution, n’est pas en mutation, n’est pas en réflexion… il est complètement remis en question ! Faut-il s’arc-bouter sur le secret professionnel, pierre angulaire de la relation de confiance entre un travailleur social et ses usagers ? Faut-il accepter de devenir des relais d’une vague de détection du radicalisme ? Si oui comment ? L’enjeu pour le travail social est colossal et aura un impact sur un grand nombre d’usagers bénéficiaires de l’action sociale au quotidien dans bien des domaines. Cette forme de " dictature de la transparence " balayant d’un revers de la main secret professionnel, respect de la vie privée et rapport à l’intime modifie en profondeur la relation entre les travailleurs sociaux et leur public, jetant le trouble sur leurs rôles et missions.

Les travailleurs sociaux aujourd’hui plus qu’hier ont un devoir d’information et de formation. Aucun cursus de formation ne préparait à la problématique de la radicalisation. Cela ne suffira évidemment pas et il faut probablement une transformation de la place du travailleur social dans ses réseaux d’intervention. Le climat dans lequel les travailleurs sociaux évoluent actuellement est extrêmement difficile, complexe, voire hostile aux missions et valeurs qu’ils défendent.
 
Et si le vrai débat était ailleurs ?

Ne serait-il pas utile de repenser la définition même de travailleur social en intervenant de première ligne ? A savoir les professionnels qui sont en contact direct avec les populations, et ce de façon transversale et non plus segmentée, corporatiste. Il n’y a pas une formation, une réunion, une rencontre, un colloque sans que la plupart des protagonistes, qu’ils viennent de services sociaux, d’associations, de services communaux, de service de police, d’hôpitaux ne finissent par se dire qu’ils ne se connaissent pas, qu’ils ignorent les responsabilités des autres. Or le radicalisme violent et les attentats ont irrémédiablement touché et impacté toutes les pratiques professionnelles. Comment les intervenants de première ligne peuvent-ils travailler ensemble ? Comment partager des informations ? Quelles informations, avec qui et selon quelles modalités les intervenants de première ligne peuvent-ils échanger ? Et si une des réponses était dans le défi du réseau de première ligne ?

Il est probablement temps de se réapproprier le champ du travail social, mais aussi les paradigmes et concepts, car ils ont été largement dévoyés et dilués dans un discours mêlant slogans, stigmatisation, idéologie sécuritaire. Il est important pour les travailleurs sociaux d’accepter, de réaccepter le risque comme partie intégrante de leur travail ; le risque de se tromper, le risque de s’opposer, le risque de partager et de se dévoiler avec tous les doutes que cela comporte

A l’heure où s’écrivent ces lignes, on parle déjà moins de radicalisation, comme si nos sociétés se refermaient sur leurs problèmes comme de l’eau après un jet de pierre. A chaque séisme social, tout le monde clame " plus jamais ça ", "c’était prévisible ", " il y a des causes sociologiques inscrites dans nos inégalités structurelles "… La banalisation est-elle plus forte que notre envie de justice sociale ?

Les problèmes sociaux soulevés par la radicalisation ne datent pas d’hier, sont loin d’être résolus, les travailleurs sociaux associés aux autres intervenants de première ligne ont peut-être une partie de la réponse pour contribuer à une meilleure justice sociale. Il va nous falloir lutter plus que jamais à contre-courant, car les politiques actuelles ne vont clairement pas vers une réelle prévention des problématiques sociales, vers une réelle recherche de réductions des inégalités. Si après l’horreur, le radicalisme permet cette reprise en main du secteur social par lui-même, il aura été au moins utile in fine. Sinon, que faudra-t-il attendre pour que les démocraties comprennent que c’est dans les injustices sociales que naissent les plus grands fléaux sociaux ? Faute de quoi, l’Etat Sécuritaire Actif, la fabrique des surnuméraires, la polarisation communautaire, la discrimination et le racisme, en ce compris d’Etat, au quotidien ont encore de beaux jours devant eux…
 
Et si déjà les mouvements sociaux actuels des jeunes à Bruxelles étaient des " répliques " du tremblement social qu’est la radicalisation… ? Les frontières urbaines ne deviennent-elles pas aussi des frontières dans les esprits ? Et cette fois, on sait qu’on sait !
 
Daniel Martin est un collaborateur au CERSO, Centre de ressources pour le social
 
Notes
[1] Centre de ressources pour le social http://cerso.helha.be/presentation-3/
[2] Haute école Louvain en Hainaut www.helha.be/#1.
[3] Centre régional de verviers pour l’intégration https://crvi.be/.
[4] Centre régional d’intégration de charleroi www.cricharleroi.be/.
[5] Certificat interdisciplinaire : radicalisation violente et travail social somerhausenm@helha.be