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Décembre 2017 | n° 338 | Comment prévenir le radicalisme violent ? Des questions derrière la question
"Pas question de voir des radicaux à tous les coins de Bruxelles!"
Entretien avec Toria Ficette Imprimer Réagir
Depuis février 2016, Toria Ficette est coordinatrice du dispositif régional de prévention contre la polarisation et le radicalisme[1], une mission prévue dans le Plan global de Sécurité et de Prévention de la Région de Bruxelles-Capitale. Un poste à la charnière entre le sécuritaire et le socio préventif. Est-ce tenable ?
AI : Un enseignant, une directrice d’école ou un assistant social qui se pose des questions sur le comportement d’un élève ou d’une personne, ou qui est en demande d’un accompagnement de prévention au radicalisme violent : à qui s’adresse-t-il ? Comment trouve-t-il son chemin dans votre structure complexe composée de plateformes, de cellule, de comité… ?
 
Toria Ficette : La complexité que vous percevez à la lecture du Plan global de Sécurité et de Prévention est liée au fait que ce document est une note stratégique, davantage destinée aux parlementaires, au gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale et aux chercheurs, qu’au grand public qui risque de la trouver plutôt indigeste. Ce plan vise à définir les axes d’action. La difficulté est de traduire la transversalité, de montrer quels partenaires s’engagent dans le développement de nouveaux processus concrets en lien avec notre Plan global de Sécurité. Bref, l’enjeu est de déterminer qui joue quel rôle à quel moment.

Pour la prévention Polarisation-Radicalisme, je peux dégager deux types d’acteurs dont les missions sont tout à fait différentes. Il y a ceux qui travaillent dans une perspective sécuritaire : la sûreté de l’Etat, éventuellement les renseignements militaires, l’OCAM (Organe de coordination pour l’analyse de la menace), les Affaires étrangères, la police intégrée, les maisons de justice, le parquet. Il y a aussi ceux qui travaillent dans une perspective socio préventive : les services de prévention et toutes les asbl actives sur le terrain. Si nous juxtaposons la pyramide de la radicalisation à celle de la prévention, le haut de la pyramide concerne les individus ayant basculé dans la violence et relèvent donc du domaine de la prévention tertiaire. L’acteur « dominant » est sécuritaire. Le bas de la pyramide concerne des individus vulnérables ou en voie de radicalisation, ils relèvent donc du domaine de la socio prévention. Au milieu de la pyramide, nous avons une zone grise en ce sens que nous ignorons si la personne relève du sécuritaire ou de la socio prévention.

Un climat de panique – justifié par les attaques terroristes en mars 2016 – a fait que nous ne savons plus très bien qui fait quoi ni où. J’espère que nous sortons de la phase où des acteurs rejettent la faute sur d’autres ou considèrent ne pas avoir de rôle à jouer. Depuis deux ans que je travaille avec des acteurs locaux associatifs ou communaux, je constate qu’on ne parle pas toujours de la même chose, qu’on n’a pas les mêmes attentes (justifiées ou non) les uns vis-à-vis des autres, et qu’il existe parfois des malentendus, notamment sur l’obligation de divulguer des informations confidentielles reçues dans le cadre d’un suivi psychologique ou social.

Les acteurs socio préventifs ont un rôle de safeguarding community [mise en place de mesures de protection communautaire], tandis que les services de sécurité ont sans conteste un objectif de sécurisation. Les missions des uns ne peuvent pas porter ombrage aux missions des autres, cela dans les deux sens. Pour structurer l’action, nous essayons de connecter les différents acteurs, ce qui ne signifie pas qu’ils doivent échanger leurs rôles. Nous voulons qu’ils comprennent les perspectives de chacun pour qu’ils arrivent à accorder leurs violons.

Jusqu’où peuvent-ils aller l’un et l’autre ? Quelles sont les difficultés et que peuvent-ils mettre en œuvre pour les dépasser ? Il n’est pas question d’être « bisounours » ni de voir des radicaux à tous les coins de Bruxelles. Malheureusement les acteurs travaillent souvent avec leur prisme particulier. Notre objectif est d’entendre d’abord beaucoup de voix puis d’ajuster. Mon rôle est aussi de rechercher l’expertise là où elle est : chez les académiciens mais aussi parmi les acteurs de terrain.
 
AI : Une de vos missions est de veiller à faire connaître le phénomène dans toute sa complexité en analysant les causes plurielles, sans focaliser sur une cause unique comme l’islam. Le bagage idéologique du fonctionnaire ou du partenaire associatif qui assiste à vos formations va bien sûr peser dans le débat. Dès lors, comment aboutir à cette lecture dans toute sa complexité ? Je reviens à mon exemple : un directeur inquiet du comportement d’un élève vous contacte. Mais se pose-t-il toutes les bonnes questions qui permettent une vue d’ensemble ? Notamment : quelle est la place de cet élève dans l’école ?

Toria Ficette : Nous passons par un module d’objectivation où nous travaillons avec les personnes en demande de formation – que ce soient des gardiens de la paix, éducateurs de rue,… – sur les éléments à prendre en considération face à une situation donnée. Nous partons des éléments apportés par les participants eux-mêmes. Ainsi une formatrice les invite à partager des exemples vécus de radicalisation. Un éducateur intervient en mentionnant le cas d’une jeune femme renvoyée de l’école parce qu’elle avait porté le voile dans un stage. La question concrète est posée… Or l’enjeu ne relève pas forcément de la radicalisation ! C’est là qu’intervient la formatrice pour déconstruire ensemble ce cas. Elle utilise une méthode qui permet à chacun d’objectiver les faits, d’être plus impartial dans son approche. Pas parce qu’il faut être aveuglément neutre, mais parce que ne pas être impartial ne vous rendra pas efficace.

Nous ne cherchons pas à laver les cerveaux ni à dire ce qu’il convient de penser ; nous cherchons à introduire la curiosité ou le doute. Par exemple, sur la question sensible des théories du complot, également évoquée dans un des modules de formation, il arrive qu’un ou deux participants soient complètement aveuglés. Dans ce cas, on prend le temps de questionner leurs certitudes. Quand les participants ressortent en doutant, alors nous avons gagné notre pari parce que nous leur avons montré que si les complots existent, les théories du complot existent aussi.
Nous voulons fournir une réponse concrète à des situations concrètes amenées par les participants dans le cadre de leurs missions spécifiques. Il n’existe pas de module qui apprendrait aux éducateurs de rue comment contacter la sûreté de l’Etat ! En revanche, nous passons ce message : les travailleurs sociaux qui veulent vraiment aider les gens doivent pouvoir poser des limites, parce que le lien pour le lien n’a pas de sens. Ils travaillent dans un cadre légal et la sécurité publique est l’affaire de tous. Il s’agit surtout de bien recentrer les missions de chacun pour donner des réponses concrètes à des questions concrètes sans être ni alarmiste ni naïf.

Nos formations ont l’avantage de provoquer un échange dans une réelle diversité puisque les groupes sont composés de personnes issues de communes différentes dont les perceptions, les rôles et les réalités varient.
 
AI : Avec la multiplication des acteurs professionnels de tous niveaux (local, communal, régional), il y a forcément une multiplication de l’interprétation de vos missions. J’imagine que vous ne pouvez pas obliger tous les bourgmestres à fonctionner de la même façon… Jusqu’à quel point parvenez-vous à coordonner la prévention ?
 
Toria Ficette : Vous mettez le doigt sur le défi. Un défi qui ne me concerne pas uniquement mais que doit relever l’ensemble du Plan global de Sécurité et de Prévention de la Région de Bruxelles-Capitale qui vise une cohérence sans imposition mais par cooptation via l’expertise et le soutien. Et je souligne vise parce que je ne pense pas que cette cohérence soit réellement acquise.

C’est un fait que les acteurs ne sont pas identiques : chaque bourgmestre (dont l’autonomie reste parfaite), chaque service sont face à des réalités différentes. Il y a encore beaucoup à faire pour que leur collaboration soit rôdée. Qu’un travailleur local agisse de manière micro locale sur les questions liées à la prévention et à la sécurité spécifiques de son terrain d’action ne me dérange pas, mais cela manque encore de transversalité pour des questions éminemment transversales, tels que la polarisation ou les radicalismes. Je ne peux pas comprendre par exemple que des communes limitrophes ne mènent que trop rarement des concertations et des projets ensemble, notamment sur la question des FTF [Foreign Terrorists Fighters, les combattants belges partis en zones de combat]. J’ai ma responsabilité de coordination mais je suis aussi confrontée à cette limite que je ne peux forcer.
 
AI : Dans quelle mesure la Plateforme régionale radicalisme aide-t-elle à décloisonner les acteurs ?
 
Toria Ficette : Huit fois par an, nous réunissons au sein de la Plateforme régionale radicalisme les 19 fonctionnaires communaux responsables de prévention (chacun désigné par son bourgmestre), les référents radicalisme des six zones de police, plus le directeur coordinateur de la police fédérale de l’arrondissement judiciaire. Deux fois par an, j’y joins les associations que nous voulons soutenir. Sans vouloir les noyer dans trop de réunions.

Mon défi comme coordinatrice est d’arriver à ce que les communes s’engagent clairement et davantage ensemble. Parce que le sujet que nous traitons a des incidences au-delà de chaque commune. Pour le cas des FTF, on a observé une contagion par quartier, en lien avec le noyau familial ou avec l’entourage de la personne, qui n’a rien à voir avec le fait que la personne soit inscrite à 1080 Molenbeek ou à 1020 Laeken. Je voudrais donc voir plus de liens et de mises en commun. Ce qui est très dur, même si les premiers effets sont perceptibles. Il faut préciser que moins de deux mois après mon entrée en fonction avaient lieu les attentats à Zaventem et à Maelbeek, un drame qui a encore plus tendu les différents acteurs.

La Plateforme radicalisme permet aussi un accès à une connaissance commune sur des thèmes à la demande, auxquels j’ajoute ceux qui me semblent pertinents. Nous ne traitons pas que de « djihadistes », nous faisons aussi le point sur les clivages entre des communautés subsahariennes, les tensions internes aux communautés turque et kurde, l’extrême droite, l’extrême gauche et le phénomène anarchiste à Bruxelles, mais aussi sur le secret professionnel un sujet important au lequel nous n’avons pas hésité à associer des experts de tout bord. Via cette plateforme, plusieurs acteurs ont pu acquérir des outils et faire certaines économies dans leur propre développement par le biais de ces synergies. Aujourd’hui, les gens se parlent et les bonnes pratiques me viennent tant de la couronne riche que du croissant pauvre de Bruxelles, pour caricaturer. Et surtout j’observe que tout le monde se sent concerné et plus seulement quatre communes.
 
AI : Le dispositif régional Polarisation-Prévention propose des mesures conjoncturelles qui ressemblent à des réparations transformées soudain en politique… un peu comme si on venait de découvrir quarante ans de wahhabisme en Belgique. Que pensez-vous de cette lecture ?
 
Toria Ficette : Conjoncturel, ça ne peut que l’être de manière globale. Toutefois, je voudrais remettre l’église au milieu du village. La sixième réforme de l’Etat qui prévoit des compétences en prévention et en sécurité pour la Région de Bruxelles-Capitale date de juillet 2014. La prise de conscience de la nécessité de mener une action, à partir du moment où des nouvelles compétences sont dévolues à la Région, nécessite du temps dans un pays démocratique. De plus, le Conseil Régional de Sécurité s’était réuni à peine trois ou quatre fois qu’il se retrouvait face à des attentats, un niveau 4 de sécurité et une anxiété absolue. Tout le monde a travaillé d’arrache-pied pour chercher des solutions intelligentes. Donc oui, les mesures sont parfois conjoncturelles mais pas forcément dans le sens négatif du terme.

Quand vous dites qu’on a l’air de découvrir quarante ans de wahhabisme, tout est une question de contexte. En 1969, ça avait du sens de donner une concession à l’Arabie saoudite – et au Royaume chérifien – ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Comme les premières migrations n’avaient pas pour but de s’établir ici, le politique ne s’est pas préoccupé des mosquées. Ce n’est pas une critique, je dis juste qu’il n’y avait probablement pas de besoin à cette époque d’organiser ce culte (il ne sera reconnu que 5 ans plus tard) et que nous n’en n’avions pas de connaissances suffisantes. On évolue avec le temps. J’ai moi-même été analyste stratégique dans le domaine de la gestion des conflits. Au faîte de l’actualité, je n’ai pourtant rien vu venir des Printemps arabes, et je suis très perplexe lorsque j’entends que certains annoncent les avoir prédits!

Par rapport au wahhabisme ou aux Frères musulmans, il ne s’agit pas de mouvements homogènes et je pense que peu de personnes sont capables de faire réellement les nuances qui s’imposent. En Belgique, d’une part, ces tendances se sont syncrétisées et, d’autre part, les personnes que nous qualifions de salafistes ne se considèrent souvent pas comme telles. L’orthodoxie religieuse s’articule aussi au phénomène culturel : l’islam n’est pas vécu pareillement dans une famille marocaine, turque ou pakistanaise.

Probablement qu’on aurait pu mieux faire mais je trouve plus intéressant d’aller de l’avant.
 
Propos recueillis par N. C.
 
Note
[1] La polarisation est définie comme le renforcement des oppositions entre des personnes ou des groupes dans la société qui résulte ou peut résulter en une augmentation des tensions entre ces personnes ou groupes et engendrer des risques pour la sécurité sociale. La radicalisation est un processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel.