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Décembre 2017 | n° 338 | Comment prévenir le radicalisme violent ? Des questions derrière la question
Pour continuer à vivre, il faut muer
Frédéric De Corte et Laurent Stas Imprimer Réagir
Suite à l’émergence de politiques de prévention du radicalisme violent et de l’accompagnement des personnes radicalisées, quels sont les enjeux et les limites des dispositifs dans le champ du travail social et de ses relations avec les services de sécurité et de police ?
Si le concept de " radicalisation " est utilisé dans le domaine politique et relayé à foison par nos médias depuis environ deux décennies, nous assistons depuis peu à l’émergence de cette problématique dans le champ du travail social. Cette émergence étant engendrée non seulement par la récente problématique des jeunes Belges partis combattre en Irak et en Syrie, le retour de ces derniers en Belgique ou l’allégeance à Daesh de certains restés au pays. Les services de sécurité et de police vont également subir une muance2 dans les politiques de prévention et de lutte contre la radicalisation violente.

On assiste à une prise d’intérêt croissante au niveau des parcours individuels ainsi que sur la détection de signaux de " radicalisation " tant chez l’individu que dans un groupement. La collecte et l’échange de l’information semblent occuper une place de plus en plus importante dans les politiques de prévention et de lutte contre la radicalisation violente et le terrorisme.

"La Belgique n’est pas un Etat défaillant, la commission d’enquête constate toutefois certains dysfonctionnements au niveau de l’architecture de la sécurité. " Extrait de la première page du troisième rapport intermédiaire de la Commission d’enquête sur les attentats du 22 mars 2016. Plus loin : "Il faut toujours veiller à préserver l’équilibre entre la sécurité, la vie privée et d’autres libertés fondamentales ". Nous pouvons tous nous poser légitimement la question de savoir quelles sont les limites de cet équilibre face aux enjeux de ces politiques de prévention et de lutte contre la radicalisation violente.

Pour tenter de prévenir le phénomène de " radicalisation ", Etat, entités fédérées et communes mettent en place des centres de " contre-radicalisation " pour améliorer les interactions et relations entre partenaires et acteurs concernés. L’amélioration du partenariat et de l’échange d’informations, associés au suivi individuel (au cas par cas), devrait garantir pour certains la " contre-radicalisation ", la prise de distances vis-à-vis de certaines idéologies, et pour d’autres le désengagement vis-à-vis de la reconnaissance et légitimation de l’usage de la violence pour défendre une cause3.
 
Mieux transmettre l’info

Toujours dans le rapport intermédiaire, la Commission d’enquête sur les attentats du 22 mars 2016 explique que l’action administrative de la police locale et des pouvoirs locaux est cruciale dans le cadre de la prévention et du suivi. "La commission d’enquête constate aujourd’hui une trop faible interaction et coopération entre les autorités judiciaires, comme la police judiciaire et le parquet, d’une part, et ces autorités administratives, d’autre part. Les bourgmestres font état d’une transmission insuffisante des informations, bien qu’ils doivent assurer la sécurité sur le territoire de leur commune."

La fonction de police de quartier " service de proximité " avec ses fonctionnaires de proximité ne sont pas en reste face à cette quête de l’information. Ce même rapport de la commission d’enquête aborde le sujet : " Quant à la police, elle se concentre souvent sur des actions répressives, risquant de ce fait de négliger des missions essentielles, comme le travail de quartier. Le plan Canal et les CSIL [cellules de sécurité intégrales locales] illustrent parfaitement la coopération interdisciplinaire entre les services judiciaires et administratifs et ce, à différents niveaux. Le centre de crise et les autorités locales doivent veiller à maintenir les équilibres de manière à ce que le travail régulier et, en particulier, le travail de quartier ne soient pas excessivement mis en péril. La police locale a un rôle important à jouer dans la lutte contre le terrorisme. Elle dispose d’une position d’information privilégiée sur le terrain qui doit être pleinement mise à profit. Le travail de quartier constitue une source d’information non négligeable, concernant la radicalisation par exemple, et il doit être revalorisé. "
 
Travailleur social ≠ agent de renseignement

Cette muance engendrant de nouvelles formules de maillage institutionnel n’est pas sans effet sur les missions demandées aux travailleurs sociaux œuvrant dans les nouvelles structures mises en place par les Régions et communes ou dans les structures existantes. Les relations entre les travailleurs sociaux et fonctionnaires de police amenés à collaborer devraient également engendrer des effets au niveau des attitudes et comportements des acteurs concernés.

Quand on sait que la base d’un suivi individualisé d’une personne par un travailleur social est principalement axée sur la confiance, il serait hasardeux de transformer les travailleurs sociaux en agents de renseignement de l’Etat ou des pouvoirs locaux. Un cadre bien précis doit être mis en place pour ce partenariat et les missions dévolues à chacun, afin de ne pas transformer de façon contre-productive le travail social et ainsi nuire à la cohésion sociale. L’enjeu est d’optimaliser les chances de réussite des actions mises en œuvre en complément d’une approche au niveau des causes profondes.
 
Approche intégrale et intégrée ?

Un plan d’action a vu le jour initié par les autorités pour s’attaquer à la problématique du radicalisme et du terrorisme. L’objectif étant de viser une approche commune, intégrale et intégrée, et ce à tous les niveaux de pouvoir. L’ensemble s’est inscrit dans une stratégie globale de lutte pour réduire l’impact du phénomène de radicalisme4 par l’institution de trois organes, à trois niveaux de pouvoir.

La Taskforce nationale (TFN) : au niveau fédéral, il s’agit d’un organe stratégique et politique. Cette taskforce se réunit tous les mois et se décline en groupes de travail permanents et/ou thématiques.

Les Taskforces locales (TFL) sont des plates-formes de concertation opérationnelles et stratégiques destinées notamment aux services de police et de renseignement et sont installées au sein d’une zone géographique délimitée. Elles constituent un niveau supra local (à l’échelon des arrondissements) et sont le trait d’union entre le fédéral et le local :
• elles suivent les Belges partis dans les zones de combat, les Returnees et les personnes prêtant allégeance à Daesh en Belgique, cela au niveau local sur leur territoire ;
• elles échangent des informations, renseignements et analyses, les font concorder et entretiennent des contacts structurels et/ou ponctuels avec les autorités locales et leurs services ;
• elles offrent un appui aux intervenants de première ligne (services sociaux et services de prévention) confrontés aux signes d’une éventuelle radicalisation et peuvent proposer des mesures.

Les Cellules de Sécurité Intégrale Locale (CSIL) : cette structure peut se décliner en une, deux ou trois formes complémentaires :
• la table stratégique définissant les priorités politiques, la régie et la coordination ;
• la table tactique travaillant sur la gestion opérationnelle en priorisant les dossiers ouverts, elle définit les tâches, compétences et responsabilités de chacun. Elle développe également des modèles de réaction quant à la proactivité, la prévention, le curatif et les réactions dans le suivi des groupes cible ;
• la table opérationnelle conduisant à des accords de travail avec les acteurs concernant la collecte de l’information entre les services, elle œuvre sur l’accompagnement des personnes.

La formation constitue la préoccupation première à la mise en place des CSIL afin, sans doute, d’apporter le plus grand dénominateur commun sur la thématique entre des acteurs de terrain provenant chacun d’univers différents avec un rôle spécifique.

Le public cible est prioritairement celui des jeunes. En effet, par la construction de son identité, ce type de public est particulièrement à la recherche d’informations. La facilité de l’accès à celle-ci, sans filtre ni accompagnement, représente donc un réel danger pour les usagers du net. Autant par le passé le jeune pouvait se forger son identité au travers d’une valorisation au sein du groupe, autant aujourd’hui la société confine l’individu à un repli sur soi. Les risques sont majeurs pour le jeune seul dans sa chambre face à internet. Aider à façonner cette identité est donc une priorité essentielle pour la co-construction du jeune dans la société.

Dans l’état actuel et à l’analyse des documents examinés, la partie curative dans ce qu’il est possible de développer dans l’accompagnement une fois une situation problématique détectée nous semble insuffisamment rencontrée.

Même si les projets ne mentionnent pas tous explicitement des indicateurs comme " améliorer la qualité de vie " ou " la cohésion sociale ", ils sont un facteur prévalent dans ce qui constitue un objectif commun, le vivre ensemble en toute sécurité.

Le besoin d’aide et d’accompagnement des individus concernés par toute radicalisation violente et leurs proches n’est pas remis en cause et les centres d’aide et de prise en charge semblent avoir leur légitimité à ce niveau. Il faudra se laisser le temps d’analyser ce qui est mis en place à moyen terme à l’aide de bilans intermédiaires comme c’est le cas au Québec5. Le travail effectué par la police trouve également sa place dans cette approche multidisciplinaire et les frontières entre les différents services ne sont pas imperméables : " Une travailleuse sociale pourrait devenir une bonne inspectrice de police et inversement, un policier pourrait tout aussi bien devenir un bon travailleur social ", comme le démontre la réalité du travail policier au quotidien, dans lequel le travail social peut occuper une place importante.

Toutefois, le nouveau maillage institutionnel et les dispositifs mis en place ne constituent pas une solution miracle au traitement de la problématique de la socialisation des jeunes dans le radicalisme violent. Cette approche doit être une plus-value à apporter aux questionnements sur les causes profondes de la radicalisation. Ce que vient appuyer le rapport de la commission d’enquête des attentats du 22 mars : " (…) la commission d’enquête épingle également le rôle préventif majeur joué par les entités fédérées, au niveau de l’enseignement, de la jeunesse, de l’intégration et du bien-être par exemple. "
 
Tutelle et rapport de force

L’émergence de la question de la socialisation des jeunes dans l’extrémisme violent et la mise en place de structures devant y répondre nous amènent à nous intéresser aux questions éthiques et aux limites que ces structures rencontrent dans leurs relations avec leurs partenaires.
Les enjeux engendrent des tensions, tant au niveau de la population, qu’au niveau politique, des professionnels du champ du travail social et des métiers de la sécurité. Cette nouvelle formule de maillage institutionnel est-elle fondée sur le décloisonnement, l’échange réciproque, la convergence d’intérêts ? Ou s’agit-il d’un établissement des rapports de partenariat avec les différents niveaux d’exercice du pouvoir sur le mode de la tutelle, autrement dit de la reproduction de rapports de forces6 ?

" La Fédération Wallonie-Bruxelles comme partenaire incontournable, occupe une position centrale. Les autorités communales font le lien entre les instances régionales et partenaires locaux (publics, privés et associatifs) concernés. "7 Des tensions peuvent surgir de ce nouveau maillage institutionnel, car si la Région assure une tutelle sur les communes par les subsides, les autorités communales quant à elles ont renforcé, par le biais de leurs politiques de proximité, leur implication incontournable et leur légitimité vis-à-vis de l’entité fédérée. Certaines initiatives menées au niveau local peuvent être un contrepoids au rapport de force de la tutelle de l’autorité fédérée.

Ces rapports de force sont-ils source de perte d’efficacité, ou source d’évolution au niveau du travail effectué dans le cadre de l’aide et de l’accompagnement des personnes concernées par le radicalisme violent ? La tutelle par le subside dans cette autonomie relative semble être un outil de poids dans ces nouveaux rapports de force. Les subventions accordées le sont sous certaines conditions, comme un cahier des charges à respecter, ainsi que l’obligation de rendre des comptes. La collecte et l’échange d’informations entre les associations, administrations et les services de sécurité seront-elles dans les cahiers des charges des points qualifiants ou disqualifiants pour l’octroi des subsides ? Les associations et acteurs sociaux devront-ils vendre leur âme pour assurer la pérennisation de leurs activités ou lancer des projets ? La qualité de l’accompagnement ne va-t-elle pas en souffrir ?

Les appels à projets et leurs financements semblent parfois déboucher sur une sorte de course aux subsides permettant de créer ou pérenniser un projet. Dans cette course aux subsides, non seulement des professionnels ou structures s’improvisent spécialistes de la " contre-radicalisation ", sans en avoir les compétences requises8, mais les entités locales ne vérifient pas toujours les compétences de ces personnes ou structures, car la priorité est de donner une réponse dans l’urgence face à cette problématique émergente.
 
Le secret professionnel

Pouvons-nous penser le partenariat entre les différents acteurs, y compris avec les acteurs judiciaires, sans mettre à mal un pilier de notre démocratie : le secret professionnel, garant du principe de confidentialité indispensable à l’établissement d’un climat de confiance entre le travailleur social et la personne aidée ?

Ces derniers mois, au nom de la lutte contre le terrorisme, nous assistons à une remise en question par les pouvoirs politiques des règles régissant le secret professionnel. La Chambre a été saisie d’une proposition de loi déposée le 21 juin 2016 pour permettre de lever le secret professionnel en cas de connaissances d’informations relatives au danger grave d’infractions terroristes en insérant un paragraphe supplémentaire à l’article 458 du code pénal. La loi du 17 mai 2017 a modifié le Code d’Instruction criminelle et organise, par l’ajout de l’article 46bis/1, la levée du secret professionnel dans le champ de la lutte contre les infractions terroristes.

La voie sécuritaire semble prendre le dessus sur celle de la raison et de la réflexion démocratique. Les travailleurs sociaux peuvent-ils être des surveillants acteurs d’un pouvoir répressif et en même temps être des personnes de confiance auprès des personnes en quête de socialisation et d’ancrage ? Selon le député fédéral cdH Georges Dallemagne : " Nous sommes extrêmement attentifs au secret professionnel mais nous sommes également attentifs à ce que la lutte contre le terrorisme soit efficace. Nous avons vu à quel point la question de la transmission des informations avait fait défaut (lors des attentats de Bruxelles et de Paris). Cette question constitue un enjeu central pour l’avenir. Elle doit
concerner les services publics, le renseignement et la police, mais également les acteurs sociaux et les institutions de sécurité sociale"9.

Les travailleurs sociaux, visés par la proposition de loi, ne sont pas des experts en détection de processus de radicalisation. L’histoire nous a montré que même les experts chargés de la détection de personnes se radicalisant sont souvent passés à côté de terroristes. Comment exiger des travailleurs sociaux qu’ils en soient capables et comment maintenir la confiance nécessaire à tout dialogue entre ces derniers et les bénéficiaires s’ils deviennent des informateurs de la police et des services de renseignements ?

De telles mesures ne seront pas sans incidences sur la relation de confiance : quel citoyen ou quelle organisation va contacter un service d’accompagnement de personnes concernées par la radicalisation violente, s’il sait que ses propos vont être relayés sans filtre vers l’autorité judiciaire ? Le " flicage ", sur base de relevé d’indicateurs de radicalisation, met à mal le travailleur social dans sa mission d’aide individualisée. Les enjeux du secret professionnel sont énormes et les effets de la nouvelle loi ne vont certainement pas faciliter le partenariat entre les centres de d’aide et d’accompagnement des personnes concernées par le radicalisme violent, ce qui va incontestablement freiner les motivations des personnes désirant faire appel à ces centres, craignant d’éventuelles représailles envers eux et leurs proches. De plus, l’échange d’informations avec les autorités judiciaires peut avoir des conséquences sur la socialisation de l’individu et son accès à l’emploi.

Les CSIL sont un exemple des dispositifs mis en place dans un cadre institutionnel pour favoriser la coopération entre les services administratifs, sociaux, de renseignements et judiciaires dans la collecte et l’échange de l’information. La question de la transformation des travailleurs sociaux et de la collaboration avec le monde sécuritaire reste néanmoins encore à ce jour un sujet sensible.
 
Revaloriser le travail du terrain

Les initiatives mises en place tant à l’échelle des administrations et associations à vocation sociale, qu’à l’échelle de la police structurée et intégrée à deux niveaux, doivent être évaluées de façon multidisciplinaire en connexion avec la réalité. Ces évaluations peuvent-elles se déconnecter de la réalité sans aller au contact des acteurs de terrain et des usagers ? En tant que chercheurs, pouvons-nous nous contenter de ne nous adresser qu’aux échelons supérieurs de ces métiers pour dresser une image conforme à la réalité et en tirer des enseignements ? Ne devons-nous pas quitter de temps à autre le monde calfeutré des auditoires pour nous confronter à la réalité quotidienne vécue par les acteurs de terrain engagés dans l’accompagnement de l’autre ? La voix des travailleurs sociaux, inspecteurs de police, cadres de base et cadres moyens n’a-t-elle pas autant de crédibilité et de poids que celle d’un directeur ou commissaire de police ?

Ne brûlons pas les étapes, faisons confiance aux projets porteurs bien cadrés institutionnellement, à condition qu’ils tiennent compte de l’expertise " par la pratique " des travailleurs sociaux et autres acteurs impliqués. Le développement des connaissances en la matière, par la pratique et la formation, ne peut se faire que par une approche intégrale. C’est ensemble, non sans résistances, mais sans sombrer dans le business de la " déradicalisation ", que nous y arriverons, y compris avec les autorités judiciaires, sans tomber dans le " tout sécuritaire ", ni dans l’angélisme et sans attendre une commission d’enquête pour accepter de muer !
 
Frédéric De Corte, est docteur en Science sociales et politiques ULBLaurent Stas, doctorant en Philosophie et Sciences sociales ULB
 
Notes
[1] Préface de Gabriel Ringlet, dans l’ouvrage de Jacques Rifflet, Les mondes du sacré, Editions Mols 2009.
[2] État de la voix d’un enfant qui mue, http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/muance/53079.
[3] Réseau de prise en charge des extrémismes et radicalismes violents – https://extremismes-violent.cfwb.be. http://bravvo.be/-A-propos-de-BRAVVO. http://www.anderlecht.be/fr/prevention-radicalisation.
[4] Voir à ce sujet les principales mesures adoptées par le conseil des ministres du 19 avril 2014 in http://joellemilquet.be/wp-content/uploads/2014/06/1406-annexes.pdf.
[6] Mejed Hamzaoui, Travail-Emploi-Formation n° 9/2010.
[7] Idem.
[8] Asiem El DifraouiI, in Le Monde du 14/01/2016-http://lemonde.fr/article/2016/01/14/un-marche-opaque-de-la-deradicalisation.