fil rss

Décembre 2017 | n° 338 | Comment prévenir le radicalisme violent ? Des questions derrière la question
Les adolescents peuvent aussi se mobiliser
Yves Collard Imprimer Réagir
Un certain nombre de traits spécifiques aux adolescents rendent ceux-ci plus fragiles face au radicalisme. Les méthodes de lutte contre la propagande de Daesh en tiennent-elles compte ? Les jeunes sont-ils en mesure, eux-mêmes, de lutter contre les messages de haine diffusés sur les Réseaux ?
Même si les stratégies de recrutement de nouveaux adeptes voués au combat ou au départ pour la Syrie saturent souvent le débat sur les processus propagandistes de Daesh, les opérations médiatiques lancées par l’autoproclamé État islamique sont de natures variées, se déploient sur des supports divers et poursuivent des objectifs multiples1.
 
Attention, fragiles

Certaines caractéristiques générales de l’adolescence rendent cette tranche d’âge a priori plus sensible ou fragile à la propagande de Daesh.Un enjeu fondamental de cette période de vie repose sur la construction d’une identité adulte, spécifiquement sexuée. Pour l’écrire simplement : les adolescents cherchent à devenir femmes et hommes. Une entreprise parfois complexe quand, partout autour d’eux, les principes universalistes s’affirment. Pour certains jeunes hommes, la quête de masculinité est liée à une vision héroïque de leur existence future. Ils y sont sensibles en inversant la haine persécutrice que la société est dite leur vouer, selon les discours propagandistes. La victimisation rancunière qui y est décrite légitime leurs tentations violentes. Posés comme justiciers potentiels au service d’un intérêt supérieur, ils peuvent être intégrés dans une sorte de ritualisation morbide vers l’âge viril, du premier contact avec le recruteur jusqu’au départ, y incluant des épreuves symboliques comme le visionnage de scènes de décapitation.

Pour les jeunes filles, la situation est comparable et parallèle. Selon les propagandistes, les conquêtes du féminisme assèchent le modèle traditionnel du féminin complémentaire au masculin. Le passage au djihadisme, accompagné de messages prétendument humanitaires, promet entre autres aux jeunes filles l’amour avec un combattant, la création rapide d’une famille structurée et rassurante. Bref, un passage rapide à l’âge adulte, qui manifeste en quelque sorte une rébellion contre l’adolescence prolongée dans laquelle nos sociétés vouent sa jeunesse.

Dans les réseaux sociaux numériques, cette nouvelle identité adulte s’élabore dans le partage d’idéaux religieux qui permettent aux unes et aux autres de commenter le monde ou le refaire, de partager ou conforter des valeurs à la fois nihilistes (détruire le monde tel qu’il est) et humanitaires (lutter contre les injustices en Syrie). Le message est souvent évident : il faut aimer et défendre son frère ou sa sœur de religion, ce dont il découle de manière simpliste qu’on a le droit de haïr les autres.
 
Leviers d’adhésion communautaire

Deuxième trait spécifique : la recherche et la construction identitaire partagée. La propagande de Daesh propose aux jeunes de s’inscrire dans une société répressive, mais qui met à leur disposition un puissant ancrage, celui de la umma, communauté indépendante de la langue ou de la nationalité, un fort levier d’adhésion lorsqu’il s’adresse à des jeunes livrés à une forte indistinction sur le plan de leur appartenance binationale ou biculturelle.

A certains moments de leur vie, les adolescents se voient très forts, et à d’autres moments, ils ont une image très dévalorisée d’eux-mêmes. Tout cela génère un mal-être tenace, une déstabilisation, une tendance au repli sur soi, de vifs emportements qui peuvent être des moments choisis par les recruteurs ou les prosélytes pour porter leurs messages. L’adolescence est également une période de tests, de défis, de transgressions, et parfois, de mises en danger extrême. L’adolescent en quête de limites cherche et trouve via le djihad armé et, surtout, les manifestations publiques d’adhésion à celui-ci, une forme de reconnaissance, un accès au contrôle de lui-même. Le renoncement ou la haine de soi, nécessaire à la haine de l’autre, est un moteur d’adhésion récurrent au djihadisme guerrier.

Ces mises en péril poursuivent d’autres objectifs : attirer le regard de l’entourage sur ses difficultés, défier les prescrits de la société, voire de l’école de la famille, ou de l’imam, accomplir ce qui est permis chez les adultes guerriers inlassablement héroïsés par la propagande tout en étant exhibés comme des monstres par la société adulte. Autre trait spécifique : l’angoisse d’abandon. Les adolescents quittent volontairement la sphère familiale, font le deuil de leurs attachements infantiles. Ils éprouvent dès lors le besoin de s’intégrer à un autre groupe. Ils vont le trouver chez leurs pairs, les camarades de classe ou d’école, une famille bis… Et dans le cas du djihad, des frères d’armes ou d’exil.

Enfin la propagande terroriste exploite un dernier filon. Il repose sur les injonctions paradoxales d’une société du contrôle collectif, mais très individualiste, exerçant sur les jeunes une forte pression identitariste, les enjoignant à être rapidement capables de déterminer ce qu’ils sont et à le promouvoir, tout en étant mis en concurrence entre eux, notamment sur le plan de la popularité parmi les pairs. L’engagement djihadiste permet aux jeunes adeptes de construire une pseudo autonomie, de trouver rapidement un renforcement, mortifère, de l’image de soi, aux dépens de la formation de soi, sous la forme de réponses rapides plutôt qu’à travers un véritable questionnement sur l’ordre du monde.
 
Des stratégies adultes

Dans ce paysage, diverses stratégies d’action sont mises en œuvre. La plupart tiennent faiblement compte du paysage sociopsychique adolescent. L’arsenal juridique répressif renforcé, s’il se justifie pleinement aux yeux du grand nombre, échoue à convaincre ceux qui précisément tirent gloire à braver la loi. Le témoignage des returnees ? Il est sans doute l’un des plus efficaces. Il critique Daesh et ses mystifications propagandistes. Mais qu’en est-il si le califat est discrédité au nom des valeurs que celui-ci défend ? La critique identifiant les contradictions entre la réalité du califat et ses propres affirmations paraît adaptée à ceux que, de manière illusoire, l’aventure humanitaire attire, ainsi qu’à ceux qui s’estiment pouvoir en retirer plaisirs et bénéfices matériels au combat. Mais comment convaincre les jeunes pour qui prendre le risque de tuer et de mourir est précisément ce qu’ils désirent ? Le travail de contre-idéologie, notamment sur le terrain religieux, constitue une autre piste. Comment amener les jeunes se voyant en guerriers martyrs à se joindre à une communauté démocratique et tolérante ? Si la société devrait pouvoir accepter de lever le tabou, ne pas laisser aux seuls religieux le soin de désigner la place de la religion dans la société, un certain nombre de jeunes justifient précisément la violence des attentats terroristes par les diverses offenses faites à leurs croyances.

Du côté des autorités publiques, notamment en France, des sites comme http://www.stop-djihadisme.gouv.fr/, sensés démonter les mécanismes de manipulation propagandiste, pourraient même être contre efficaces quand ils s’adressent à des candidats moudjahidine qui entendent venger les crimes des gouvernements occidentaux en Syrie et n’admettent d’autre autorité que celle de Daesh. Les perspectives sont-elles sombres et le combat contre le radicalisme sans espoir ? Dans la foulée de Stuart Hall, il faut prendre en compte le fait que l’information propagandiste ne produit pas toujours les effets escomptés, et principalement si elle s’adresse à un public qui n’est pas en affinité avec l’idéologie qu’elle défend et met en œuvre. Il faut ajouter que la circulation des informations sur Internet, dans les réseaux sociaux, permet de détourner facilement la forme et le contenu d’un message. Tout comme les caractéristiques psychiques des adolescents les entrainent tout aussi facilement à adhérer et à propager des contre-discours.

Nombreux sont ceux qui se lancent désormais dans une vaste entreprise de dérision. Sur les réseaux sociaux se répandent les images d’Isis Chan, petite fille au look manga, vêtue comme une combattante de Daesh, tenant un grand couteau dont elle ne se sert que pour couper des melons. On note également de nombreuses parodies rap de chants martiaux de Daesh. D’autres clips circulent, ridiculisant les soldats de Daesh en montrant qu’ils ne savent pas se servir des armes. L’usage des réseaux sociaux se décline en arme du rire, à l’instar de l’opération " canards de bain ", dans laquelle certains utilisateurs se sont amusés à détourner les images de combattants de l’État islamique pour les transformer en canards jaune vif.

De plus en plus, les jeunes internautes libèrent la parole sur Youtube pour exprimer la haine du califat : c’est ainsi que le clip " Marseille répond à Daesh " a été visionné près de 800 000 fois sur Youtube. Sans doute, est-ce quand les jeunes parlent aux autres jeunes que la lutte contre le radicalisme se révèle-t-elle la plus efficace.
 
Yves Collard est formateur à Média Animation et professeur invité à l’IHECS
 
Note
[1] Pour une vision plus détaillée  des différentes stratégies de propagande de Daesh et de ses objectifs, lire : Djihad radical, le théâtre des opérations média, https://media-animation.be/Djihad-radical-le-theatre-des-operations-media.html, de l’auteur.