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Décembre 2017 | n° 338 | Comment prévenir le radicalisme violent ? Des questions derrière la question
La prévention ne date pas d’aujourd’hui
Nathalie Caprioli Imprimer Réagir
Si elle a émergé dans une urgence certaine, la prévention au radicalisme n’a pas été conçue à partir de rien. Elle puise dans des pratiques professionnelles qui ont fait leurs preuves sur le terrain, bien avant le contexte actuel. Focus sur quatre pratiques qui méritent d’être valorisées.
Il est important de s’accorder sur le sens des mots. Arrêtons-nous d’abord à la prévention. Que quoi parlons-nous ? En Belgique, les services de prévention générale se multiplient au début des années 1990 ; en particulier à la suite des émeutes de Forest en réponse au ras-le-bol d’une jeunesse qui demande l’égalité des chances. Depuis quelques années, la prévention cherche à renforcer la cohésion sociale et la solidarité entre les habitants. Dans les communes, elle se dit intégrée et intégrale, selon une pyramide découpée en trois niveaux. A savoir, la prévention primaire (visant un public très large, avec par exemple la présence de gardiens de la paix dans l’espace public), secondaire (à l’attention des publics vulnérables comme les jeunes en rupture familiale ou scolaire), et tertiaire (laquelle prévoit un accompagnement individuel).

Accordons nous aussi sur la définition des termes radicalisation violente, utilisés et repris à partir des attentats de Madrid de mars 2004 – un acte terroriste d’une ampleur que l’Europe n’avait plus connue depuis 1988 lors de l’explosion du vol Pam Am au-dessus de Lockerbie en Ecosse. " Il s’agit d’un processus par lequel un individu est amené peu à peu à légitimer l’usage de la violence, voire à penser qu’elle est nécessaire, dans un but idéologique. Il n’y a pas une seule manière de se radicaliser. Pour identifier correctement une situation, il faut non seulement prendre en compte les facteurs individuels, mais aussi les contextualiser en fonction de l’environnement familial, institutionnel, socioprofessionnel de l’individu... Il s’agit aussi de le protéger contre un mauvais diagnostic car il peut très bien entrer dans un processus de radicalisation puis faire marche arrière. Il est donc préconisé de ne pas avoir de certitudes en la matière et de privilégier une attitude réflexive face à ce phénomène labile. " Hadelin Feront, coordinateur de la Cellule PRE-RAD à BRAVVO (asbl parastatale à Bruxelles-Ville), poursuit : " Ce qui va faire la différence, c’est notre capacité à contextualiser, à ne pas se contenter d’une information fragmentaire, interprétative ni émotionnelle".
 
Un terrain connu

Face à une donne perçue comme inédite, beaucoup de travailleurs sociaux expriment une perte de repères et le sentiment d’être démunis. Ce qui questionne Hadelin Feront : " Ces constats viennent peut-être d’une mauvaise information. Car après tout, la plupart des travailleurs sociaux savent comment réagir face à un processus de rupture. Il est donc essentiel de redonner le pouvoir aux professionnels du secteur social en leur montrant que les mécanismes à l’œuvre dans les processus de radicalisation sont des mécanismes qu’ils connaissent depuis longtemps".

La démonstration en se tournant par exemple vers Vent Debout, une association à Wandre qui accompagne depuis plus de trente ans des jeunes vulnérables en difficulté et en souffrance, absolument sans aucun lien avec la prévention au radicalisme violent, et qui, pourtant, utilise des méthodes de prévention transposables. Thierry Deprez, coordinateur des séjours de rupture au Maroc, résume le projet pédagogique de cette asbl qui organise des expériences de rupture avec des adolescents pris dans une spirale de l’échec familial, scolaire, d’estime d’eux-mêmes, spirale qui les entraîne vers le décrochage, la délinquance, la drogue, le repli. " En pleine mer, à la montagne, ou en séjour au Maroc, hors de leur zone de confort, les éducateurs leur demandent de s’impliquer, de donner le meilleur d’eux. Ils leur apprennent aussi les conséquences de leurs actes. Sortis de leurs habitudes, les jeunes se découvrent dans une situation inconnue et parviennent à mobiliser en eux des ressources qu’ils ne soupçonnaient pas. Les relations peuvent atteindre des extrêmes, passer de l’affrontement aigu entre l’éducateur et le jeune, à un lâcher-prise où le caïd s’abandonne en pleurs sur l’épaule de l’adulte parce qu’il sait qu’il ne sera pas rejeté. " Ces ruptures sont vécues comme des expériences en laboratoire où il est possible de faire des pauses, d’analyser les tensions, les colères, le mal-être, pour en comprendre les ressorts.
 
S’inscrire en relation au monde

La capacité à globaliser la situation, évoquée plus haut par Hadelin Feront, fait aussi partie de la méthode de Vent Debout : le jeune est en connexion avec un environnement que les éducateurs ne peuvent ignorer. C’est pourquoi ces derniers cherchent à remobiliser les parents dans leurs compétences, en leur montrant de l’empathie. Ils privilégient également le travail en réseau. " Il faut que le jeune se sente entouré et non contrôlé. L’école, le PMS, la maison de jeunes, le médecin, le psychothérapeute réalisent leur part de travail selon leur spécialité. Je crois au réseautage ! Ça fait du bien à tout le monde : le jeune sent qu’on se soucie de lui, et chaque service se sent valorisé. "

Cette approche permet aux jeunes de gagner en maturité, d’avoir une meilleure compréhension du monde qui les entoure, de prendre leurs responsabilités et d’être conséquents. Des lignes de force déclinées dans le travail d’associations aux objectifs très différents, telle l’unité des Héritiers, affiliée à la Fédération Les Scouts et qui intègre une majorité de jeunes musulmans d’Anderlecht.
 
L’intelligence collective

Tawfik Abdelkhalak est responsable de cette unité dont le nom fait référence au patrimoine d’une culture multiple inscrite dans une transmission et un cheminement en lien à la migration des parents et à la citoyenneté. L’éducateur relève un questionnement identitaire omniprésent chez les jeunes : " Une question qui en entraîne d’autres : quelle est ma place dans la société ? Suis-je acteur ou cible ? Participant ou consommateur ? Quelles sont mes idées et puis-je me faire entendre ? Dois-je être l’un ou l’autre, ou puis-je joindre les deux ? Quelle est ma perspective d’avenir au niveau social et culturel ? Quelle est la part qui m’est permise de développer au niveau spirituel et intellectuel ?"
Pour travailler ces questions avec les pionniers (16-22 ans), les Héritiers ont lancé un dispositif basé sur l’intelligence collective. Objectif : développer le leadership positif. " Ce qui veut dire s’assumer en tant qu’acteur social en sachant qu’on a sa place. " Comme à Vent Debout, le groupe mixte expérimente le dépassement de soi. Dans un premier temps dans le cadre de la vie en communauté, " où l’on se rend compte qu’entre jeunes plus ou moins du même âge, du même quartier, de même culture, il existe déjà des variations, de la complexité, des sous-groupes ". Dans un second temps, la dynamique prévoit l’engagement et l’ouverture au monde. Ce qui fut réalisé à travers un projet écologique participatif en Amazonie. " Par la pratique, chacun apprend que son implication permet de contribuer à l’édification du projet, en quoi le je est utile au groupe et en quoi le nous est prédominant et bienveillant à l’égard du je. Cette expérience a révélé qu’on peut donner de soi et de son talent à un monde plus large que notre microcosme et nos propres représentations. Sans en avoir l’intention, nous participons à la prévention au radicalisme violent parce que nous nous positionnons dans un apaisement identitaire. Nous acceptons les différences et les nuances. Et surtout, le jeune n’est pas notre public cible ! A mes yeux, la cible est le problème, alors que le jeune est l’archer. En tant qu’accompagnateur, je me positionne comme l’arc, l’instrument qui va permettre au jeune d’exercer ses talents. Plutôt que de prendre le jeune comme le problème, on va coopérer pour mettre en valeur ses compétences et potentialités. "

Dans la même veine, nous avons rencontré Foued Bellali, animateur à l’asbl 2 Bouts à Forest qui lutte contre toutes formes d’exclusion, y compris les discriminations et le racisme, et travaille au rapprochement des communautés. " Cet objet social n’est pas anodin : il y a déjà vingt ans, on sentait qu’une partie de la jeunesse se refermait de plus en plus sur elle, préparant les prémices de facteurs qui pousseraient au radicalisme violent. Il ne s’agissait pas d’un rejet du politique, puisque ces jeunes ne s’intéressaient pas à la chose, mais d’un rejet du eux. Ils ont positionné le eux contre le nous, tout en réaffirmant leur identité à travers l’islam vu qu’ils n’ont pas été reconnus dans leur identité d’habitants de la cité. Ce n’est donc pas nouveau ! "

On le perçoit de plus en plus : les jeunes (et pas qu’eux) en ont marre d’entendre parler de radicalisation violente et de prévention, ils sont fatigués des tournées de témoins ou d’animateurs dans les écoles. Etre reconnus et encouragés dans leurs potentialités les intéresse plus.
 
Nathalie Caprioli