fil rss

Décembre 2017 | n° 338 | Comment prévenir le radicalisme violent ? Des questions derrière la question
Ça va tanguer !
Entretien avec Michaël Privot Imprimer Réagir
Nous nous sommes intéressés au sous-titre du livre de l’islamologue et musulman converti Michaël Privot, "Parcours vers un islam des Lumières". Sans ambages, il dénonce un certain imaginaire musulman "hautement toxique" et "rétrograde" qui peut devenir le terreau d’une radicalisation violente. Il propose aussi : un chambardement intellectuel pour construire son propre islam adapté à la société contemporaine.
AI : Vous décrivez sans ménagement certaines pratiques de l’islam : l’islam code de la route, le halal bas de plafond, la pureté obsessionnelle… Par où commencez-vous et avec quelle méthode pour d’abord déconstruire ces comportements qui polarisent, et explorer ensuite " les potentialités nouvelles de l’islam " ?
 
Michaël Privot : Il faut avoir la modestie de se dire qu’on ne va pas apporter la révolution à soi tout seul, ni du jour au lendemain. Nous sommes face à l’implosion d’un paradigme d’approche du texte coranique, de la tradition, et de l’élaboration d’une jurisprudence théologique constitués à partir du VIIe siècle. Cette énorme machine est en train de craquer de partout parce qu’elle n’arrive plus à faire face à la modernité libérale et anthropologique, dans le sens du rapport que la femme et l’homme musulmans ont au monde aujourd’hui, en dissonance complète avec le modèle élaboré à l’époque médiévale et jamais remis en question parce que sacralisé.

La théologie musulmane est à des années lumières de questionnements contemporains. Dans ce tableau d’ensemble, Daesh, et al-Qaida avant, sont les pointes les plus extrêmes auxquelles cette théologie peut mener en justifiant l’injustifiable par rapport à la morale humaniste commune d’aujourd’hui. Une orthodoxie qui veut revenir à " la source la plus pure " impose un copier-coller sans véritablement questionner le sens que les propos rapportés au Prophète pourraient avoir ici et maintenant. Dans cette recherche de pureté, on est prêt à apprendre des recettes aliénantes qui vont bloquer le vivre ensemble dans notre société.

Pour montrer à quelle absurdité un imaginaire peut mener, je me base sur l’approche de l’anthropologie historique telle qu’elle est développée par Jacqueline Chabbi et Rachid Benzine dans les pas de Mohamed Arkoun, pour ne citer qu’eux. Certes ce sont des hypothèses de travail mais qui ne sont pas plus farfelues que d’autres hypothèses sur la tradition prophétique que l’on essaie de faire passer pour des histoires factuelles. On ne connaît pas grand chose du Prophète : sa vie a été rapportée par des sources 200 à 300 ans postérieures à lui. On est donc bien dans la réécriture de l’histoire.
 
AI : Peut-on dire que cette réécriture et cette utilisation des imaginaires est le mode de fonctionnement de Daesh ?
 
Michaël Privot : Daesh est au cœur du raisonnement islamique. En mettant les jeunes filles en esclavage, en brûlant le pilote jordanien, Daesh cite la jurisprudence islamique la plus classique. La différence avec les Salafistes, c’est que non seulement il cite, mais il agit.

Dire que Daesh n’a rien à voir avec l’islam, c’est se mentir à soi-même. Daesh cite les mêmes grands auteurs de la jurisprudence classique que les oulémas " mainstream ". Qui le croyant lambda doit-il croire ? Nous sommes face à un problème herméneutique de fond si, à partir des mêmes sources, les uns arrivent à un message de paix et les autres à la violence.

Je pense qu’en tant que croyant au XXIe siècle, nous avons le droit de nous approprier la parole du Prophète en " je ", de la relativiser au point qu’elle ne soit valable peut-être que pour moi, en résonnance avec ma situation, avec mes propres interrogations, sans avoir aucune prétention d’articuler l’islam dans son absolu. Prendre conscience de notre intrinsèque subjectivité est l’enjeu fondamental. Et pour éviter de recoller une subjectivité sur des tonnes de subjectivités cumulées, il s’agit de lire le Coran selon une approche critique d’un point de vue historique, linguistique et anthropologique.
 
AI : Vous ne cachez pas que les musulmans ont du mal à vous suivre. Comment votre livre a-t-il été accueilli dans les différentes communautés ?
 
Michaël Privot : Jusqu’à présent, j’ai peu de retours sur la deuxième partie de mon livre où je développe ce défi à relever. On me donne au moins le bénéfice d’ouvrir au questionnement même si on ne sait pas où il va mener.

Je sens qu’il y a un public intéressé et en attente de remises en question. Parce qu’on se rend compte que ce qu’on a appris sur l’islam n’aide pas à vivre de manière apaisée et ne correspond pas à nos réalités ni aux interactions avec les non musulmans. La théologie classique enseigne que les non musulmans brûleront en enfer. Pourquoi eux et pas nous ? Ce questionnement a bien sûr été accéléré avec Daesh : beaucoup se sont demandé ce qu’il avaient avoir avec " ça ".

Des musulmans qui essayent de vivre de manière non aliénée avec leur entourage et qui, souvent, ne fréquentent pas les mosquées, se posent beaucoup de questions sans recevoir de réponses. Pour le moment, nous sommes dispersés, mais les médias sociaux vont aider à nous connecter. Et peu importe si les gens nous suivent ou non dans une relecture historico linguistique ; tout le monde n’est pas théologien. Par contre si nous réussissons à ouvrir au questionnement sur des idées reçues, je pense que nous aurons gagné. Ça va tanguer, mais en attendant, nous passons pour des rigolos qui n’iront pas bien loin…
 
AI : A propos des enjeux identitaires, le fait que vous soyez un converti blanc qui n’a pas besoin de se servir de l’islam comme " bouclier identitaire ", pour vous citer, facilite-t-il votre approche frontale ?
 
Michaël Privot : Il est vrai que je ne suis pas perçu comme faisant partie de la communauté musulmane. De plus, il n’existe pas de communauté de convertis. C’est définitivement un avantage car, n’étant qu’un corps rapporté, je ne serai jamais perçu comme un traître aux yeux de la communauté. Je suis donc ainsi épargné de la violence qui peut s’exercer contre ceux considérés comme traîtres en interne. Vu ce peu de pression, je bénéficie d’une grande liberté de critique. Par contre, vu ma situation périphérique, on essaye régulièrement de me délégitimer, mais c’est de bonne guerre.

Selon moi, ne pas être passé par le statut de colonisé/décolonisé me permet une certaine liberté par rapport aux arguments d’autorité. J’en discute beaucoup avec des musulmans qui essaient de s’approcher de la réforme et qui sont issus de la communauté : ils me disent que les questionnements leur parlent mais qu’ils viennent " de beaucoup plus loin " que moi, en ce sens qu’ils doivent compter avec leur tradition. Tout cela ne veut pas dire que mon regard est meilleur ou pire. Il est juste différent. Mais il a sa légitimité en tant quel tel et il permet d’ouvrir d’autres espaces.
 
AI : Vous considérez la sécularisation comme un levier pour inclure les musulmans dans la société. Participe-t-elle aussi à prévenir indirectement le radicalisme violent ?
 
Michaël Privot : L’islam subit la sécularisation malgré lui. Le problème avec l’islam traditionnel, c’est qu’il continue à penser le monde en situation de domination, à l’époque où il était la religion du pouvoir et imposait son modèle de société.

Si on veut permettre à l’islam de devenir cohérent avec nos sociétés, il faut qu’il sorte de ce paradigme de domination. Il doit reconnaître que les musulmans vivent dans une société diversifiée où ils sont un parmi d’autres. Il nous faut donc penser l’islam dans cette diversité et quitter cette position où le musulman s’est placé au sommet de la pyramide de l’évolution théologique et regarde les autres d’en haut. Cette posture est intenable. Comment gérer la tension entre le fait de se croire le sommet de l’humanité en même temps que l’on vit une situation de minorité, qui plus est d’exclusion et de difficultés socioéconomiques ?

Notre vérité ici bas est relative et on ne peut prétendre à rien. Le Coran n’est qu’un petit morceau de vérité de rien du tout, et en plus : l’a-t-on bien compris ? Certes, ces remises en question ne vont pas régler la radicalisation, phénomène plurifactoriel composé d’enchaînements complexes de causes et d’effets. Il n’empêche que travailler à la remise en question de l’islam traditionnel représente une partie du puzzle de la prévention au radicalisme violent. Ce faisant, on tire le tapis sous les pieds de ceux qui utilisent l’islam comme idéologie politique, on délégitimise leur discours qui se veut ancré dans La Vérité.

Nous ne convaincrons pas les plus radicalisés car ils sont tellement absorbés par l’idée de détenir la vérité qu’un dialogue est impossible. Nous pouvons par contre aider " le gros des troupes ". Notre travail de remise en question agit un peu comme un antidote qu’on essaye de répandre dans l’imaginaire des communautés.
 
Propos recueillis par N. C.