fil rss

Mars 2018 | n° 339 | Peut-on (se) déradicaliser ?
Peut-on (se) déradicaliser ? Ou la métaphore de la plasticine
Entretien avec Serge Garcet et Alain Grignard Imprimer Réagir
Deux experts de l’Uliège et du CETR (Centre d’étude sur le terrorisme et la radicalisation) décortiquent la question d’une possible déradicalisation : Alain Grignard, islamologue, et Serge Garcet, docteur en psychologie et professeur au Département de criminologie. L’un et l’autre observent la fragilité conceptuelle de la notion de déradicalisation et l’absence de preuves empiriques en faveur de ce processus. 
A partir de quel moment peut-on affirmer qu’une personne est déradicalisée ? Pour Alain Grignard et Serge Garcet, les programmes de déradicalisation menés en Belgique ou ailleurs, notamment au Danemark ou en France, ne sont pas encore convaincants, faute d’abord d’un recul historique – sans parler de manœuvres de merchandising où des gens auraient intérêt à faire croire que leur projet marche puisque c’est leur gagne-pain.

En France, le centre de déradicalisation de Pontourny lancé en septembre 2016 avec un budget de 2,5 millions d’euros a dérapé en " fiasco total "[1] avant de fermer un an plus tard. Et Alain Grignard ne cache pas son scepticisme à l’évocation du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam, créé en juillet 2014 par l’anthropologue Dounia Bouzar : " Un projet complètement hérétique au niveau scientifique. Les résultats de Dounia Bouzar sont tronqués à partir du moment où son programme s’adresse à des gens qui viennent volontairement à elle. Quid des autres ? "

Quant au modèle danois de déradicalisation et de réintégration des djihadistes initié depuis déjà dix ans (après l’affaire des caricatures de Mohamed), Serge Garcet prend ses distances : "Il faut être prudent par rapport aux programmes de déradicalisation. On attend tous les résultats actualisés d’Aarhus. Sur les 16 returnees identifiés en 2014, 10 ont accepté de participer au programme de réinsertion sociale et d’accompagnement psychologique. Ils se promènent avec un mentor… Le mentor n’est pas une nouveauté. Chez nous, il fait partie de l’arsenal du tribunal de la jeunesse. Quel impact a-t-il ? N’est-il pas réduit à être instrumentalisé par le jeune ? Bref, on nous présente des recettes comme s’il s’agissait de nouveautés par rapport à la radicalisation. Or, fondamentalement, nous n’avons développé aucune méthode spécifique pour la population radicalisée, en comparaison à ce qui est mis en place pour la délinquance ordinaire. Finalement, on reste dans une même logique de contraintes paradoxales où la réaction sociale exige de l’individu qu’il transforme par lui-même son propre système de pensées, renonce à ses croyances cognitives porteuses de sens à ses yeux, le tout au profit de valeurs caractéristiques d’un système qu’il conteste. "
 
D’où vient le fondamentalisme violent ?

Alain Grignard va plus loin : non seulement on tâtonne, mais en plus " lorsque les choses nous dépassent, feignons de les organiser ", lance l’islamologue en citant Cocteau. Il propose donc de revenir aux fondamentaux. Avant d’expliquer ce que recouvrent le désengagement et la déradicalisation, en quoi ils se différencient et en quoi ils seraient illusoires, il s’agit d’abord de définir d’où vient le fondamentalisme violent. Et parce qu’un petit schéma vaut mieux qu’un long discours, l’islamologue matérialise deux droites.

La première représente le projet politique ou l’utopie sociale, le monde auquel on rêve et sa compatibilité avec la modernité. La deuxième représente les moyens utilisés pour arriver à ses fins.

Sur la première droite. L’alpha du projet politique est occupé par les réformistes : ils veulent vivre l’islam de leur prophète, à savoir : un projet révolutionnaire pour lequel Mohamed avait fabriqué la religion en même temps que la politique. Toutefois, les réformistes ont conscience que les temps ont changé et qu’ils peuvent, voire qu’ils doivent moderniser l’islam.

L’oméga célèbre le retour à l’époque du prophète et de ses compagnons avec pour objectif de vivre exactement comme eux. Le monde moderne doit s’adapter à l’islam du VIIe siècle. Il s’agit de déconstruire le monde actuel détesté pour le remplacer par une construction simple qu’est le salafisme.
Entre les deux, se décline une infinité de degrés. Par exemple, les Frères musulmans se situent peu après les réformistes, non pas représentés par un point mais par une nébuleuse. Plus on se rapproche des Salafistes, plus on se radicalise.

Sur la deuxième droite. L’alpha ou " pas de contrainte en religion ". Les adeptes arrivent à leurs fins par la prédication et l’appel, dans la non violence – ce que les auteurs appellent " l’islamisation par le bas ".

L’oméga vise à imposer le projet de l’islamisme avec l’aide de Dieu et par la violence s’il le faut. C’est " l’islamisation par le haut " via un système qui édicte la norme pour le bien de tous.

Entre les deux, on croise à nouveau toutes les variations possibles, comme le musulman qui se dira " non violent… sauf en cas d’attaque ".
 
Déradicalisation, désengagement

Alain Grignard précise : " Ce n’est pas parce qu’on est salafiste, qu’on est mécaniquement violent. Par ailleurs, des réformistes peuvent être très violents. Ceux qui nous intéressent conjuguent les mauvais points sur ces deux droites : ils sont à la fois fondamentalistes et violents. " Et de conclure : parler de déradicalisation, c’est agir sur la conception du projet politique. Parler de désengagement, c’est agir pour sortir de l’usage de la violence.

Pourquoi agir auprès d’une personne sur sa façon de fonctionner idéologiquement semble-t-il difficile, voire impossible ? " Nous n’avons pas de système mécaniste pour empêcher les gens de délinquer et de récidiver. Pourquoi en existerait-il dès lors pour un phénomène qui, de surcroît, intègre une dimension par essence non rationnalisable ? Je ne dis pas qu’il ne faut rien faire, mais il faut rester prudent sur les résultats ", avertit A. Grignard, en soulignant qu’on ne connaît aucun paramètre de mesure de la déradicalisation, comparant le cas des djihadistes à celui des toxicomanes : l’individu a beau être désintoxiqué depuis des années, certains soirs il pense à l’héroïne. Ce qui veut dire que le moindre accident de la vie pourrait entraîner une rechute.
 
La boule grise ne redeviendra jamais blanche

Non seulement aucun élément mesurable ne garantit la déradicalisation, mais en outre l’individu ne pourra jamais rétropédaler vers un état antérieur qui fut sien. C’est la métaphore de la plasticine que nous explique Serge Garcet pour saisir la notion de processus de radicalisation dans sa dimension temporelle.

" La boule noire, c’est le contenu idéologique radical. La boule blanche, c’est le jeune ou moins jeune, en tout cas la personne supposée être vierge de cette radicalisation et cependant déjà imprégnée d’un parcours de vie qui entraînera, à un moment donné, une ouverture cognitive et une sensibilité à cette boule noire – sans quoi cette personne passerait à côté. Dans un processus temporel, ces deux boules s’influencent l’une l’autre selon un principe de déterminisme réciproque, pour ne faire plus qu’une, laquelle ne sera ni noire ni blanche, mais entre gris clair et gris foncé. "

" Comment réagir à partir de ce moment ?, questionne alors Serge Garcet. Selon le politique, il faut déradicaliser, comme s’il suffisait de reformater un disque dur à coup de " résilience ". Or ce mélange gris ne saurait jamais revenir à l’état antérieur ; tout se transforme. La seule piste serait de se mélanger à d’autres couleurs. Mais pour que ces autres couleurs rencontrent cette boule grise, il faut que la boule grise ait envie de rencontrer ces couleurs. Sinon il n’y aura pas de restructuration cognitive ni de transformation intellectuelle des choix posés par la personne. C’est là que réside la difficulté de la déradicalisation : on ne peut pas l’imposer. Les solutions partiront des individus qui voudront se désengager et se déradicaliser, pour de bonnes raisons c’est-à-dire liées à des choix existentiels qui induiront des changements que l’on peut espérer profonds, ou pour de mauvaises raisons, instrumentales, en vue de donner le change face au système judiciaire en proposant le discours attendu en matière de désengagement. Pour l’instant, nous ne disposons pas d’autres solutions que de proposer d’autres boules de couleur. Donc autant essayer. Mais cela signifie-t-il que ces jeunes ne (re)basculeront pas dans des comportements délinquants ou radicaux ? Nous n’en savons strictement rien. Sont-ils des bombes à retardement ? On n’en sait rien ! "

Serge Garcet ajoute un argument : " La question de fond est celle-ci : n’ayant pas tant qu’à présent de modèle pertinent et validé en termes de fonctionnement sur le processus de radicalisation, comment peut-on arriver, si ce n’est dans une logique pragmatique sur le plan politique et cosmétique, à parler de déradicalisation ou de désengagement ? On est dans la même logique qu’avec le délinquant. Pourquoi le délinquant doit-il avoir un suivi psychologique ? Pour lui dire quoi, pour lui faire dire quoi : qu’il n’aura plus de comportement violent ou qu’il n’aura plus envie d’abuser sexuellement des enfants ? C’est ce qu’on appelle la désirabilité sociale : la société lui demande de dire ce qu’elle veut entendre pour accéder par exemple à une libération conditionnelle. Et quelle personne incarcérée ne serait pas prête à tenir un discours de regrets pour sortir de prison ? On peut, en tant qu’intervenant, être absurde mais on ne peut pas être dupe, comme le rappelait Montherlant… " Pour en revenir aux djihadistes, la société veut qu’ils changent leur façon de penser et de se comporter. Or on ne change pas la pensée des gens malgré eux. Les gens changent parce qu’ils ont envie de changer. Ils vont peut-être s’adapter en proposant le discours de surface attendu. " Tant qu’il n’y a pas cette remise en question de son fonctionnement par l’individu lui-même, nous ne pourrons rien faire, rappelle le docteur en psychologie. Et s’il veut remettre en cause son fonctionnement, lui seul sera responsable du travail de réinterprétation impliquant de questionner son parcours pour supprimer la dissonance cognitive entre là où il est arrivé et comment en sortir. Il devra faire fi de tout ce qui a renforcé la radicalisation de son système de pensée. C’est une remise en question extrêmement coûteuse en termes psychologiques."
 
Que se passe-t-il dans leur tête ?

Avant tout, Serge Garcet cherche à comprendre le système affectif et interprétatif d’un individu, dans une approche de compréhension sociocognitive de la radicalisation : comment intègre-t-il les informations et interagit-il avec son environnement pour renforcer des cognitions qui l’amènent vers une radicalisation de sa pensée, puis vers un engagement qui peut devenir violent ? " Mieux comprendre ce processus me paraît essentiel parce que ce sont ces mécanismes qui nous permettront peut-être d’inverser la radicalisation. "

La posture victimaire fait également partie du champ d’étude de Serge Garcet : " Elle permet une revendication et une légitimation de comportement violent sur la base d’un sentiment de frustration et de privation. C’est la théorie de la privation relative en criminologie : comment la conviction de faire l’objet d’une injustice, sans avoir les moyens personnels ni le cadre institutionnel de modifier cette injustice perçue subjectivement, amène la légitimité du passage à l’acte violent ? Ces dynamiques m’intéressent parce que, au départ des représentations en termes de privation relative aux conditions socioéconomiques (" Je suis exclu de la société de consommation "), il y a un glissement vers un sentiment de privation et d’exclusion par rapport à une identité définie sur un mode religieux (" Je n’ai pas accès à l’expression de mes signes identitaires ") ". Dans un de ses articles, le docteur en psychologie précise : " L’appropriation du message fondamentaliste et la conversion à l’islam des jeunes issus de l’immigration seraient l’expression d’une tentative de résolution de ces conflits identitaires qu’engendre la confrontation entre une culture individualiste occidentale et des repères portés par la tradition religieuse de la communauté d’origine"[2].
 
Reconnecter les neurones

Il semble en effet essentiel de comprendre qui sont ces gens partis se battre ou ayant tenté le départ, avant de lancer quelque déradicalisation que ce soit. " Ces individus sont le résultat d’une rencontre avec un produit dans un contexte, nous dit Alain Grignard, qui a le sens de la formule et qui, surtout, se base sur des centaines de personnes rencontrées dans le cadre de sa fonction de commissaire à la division anti terroriste de la Police fédérale. Le produit, c’est le salafisme sans lequel rien n’aurait été possible. Le contexte : toutes les spoliations et frustrations réelles ou supposées dont souffrent les musulmans. Dès lors la violence contre la société sera non seulement légitimée mais rédemptrice. On le voit, tout le monde est démuni par rapport à la déradicalisation. Selon moi, il faudrait d’abord sortir de l’émotion pour se reconnecter au rationnel. Il faudrait aussi revenir à l’abc : l’éducation. C’est l’éducation qui permet de faire des choix, de s’informer correctement, de se responsabiliser, de sortir de l’éternel complot. Les programmes de déradicalisation ont leurs limites. Il vaudrait mieux réorienter les moyens et les efforts vers les causes des frustrations, pour développer une société plus égalitaire ".

Serge Garcet en appelle aussi à sortir des réponses émotionnelles. " Le politique à tous les niveaux de pouvoir, des entités fédérées au fédéral, a dû réagir vite et aménager des mesures – certaines pertinentes, d’autres moins – pour répondre à l’angoisse de la population, cela dans une lecture électoraliste. Tout le monde a produit son petit quelque chose d’une façon incohérente et peu concertée, mais il le fallait pour ne pas être pris en défaut. "

Bien sûr, l’ultra violence des djihadistes décapiteurs a frappé les esprits. Bien sûr, les attentats aveugles ont sidérés. Il n’empêche que le psychologue comme l’islamologue convoquent la raison, quitte à déplaire ou à choquer : la violence dans la société a toujours existé, vivre avec un risque zéro ne serait possible que dans des systèmes anti démocratiques à la Big Brother. Et si la sécurité parfaite est illusoire, il est bon de prendre également conscience que la probabilité d’être victime d’un attentat ici est archi faible.
 
Nathalie Caprioli
 
Notes
[1] Déradicalisation : pourquoi le modèle français a échoué, in Le Courrier international, 12/10/2017.
[2] Adolescence, et "double identité". Quand l’engagement radical violent devient une réponse à un questionnement identitaire, mars 2016. Accès soumis à autorisation de l’auteur, sur https://orbi.uliege.be
Lire aussi "Une approche psychocriminologique de la radicalisation : le modèle de «transformation cognitivo-affective de la définition de soi et de la construction du sens dans l’engagement radical violent", octobre 2016. https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/203319/1/RFDL%202016_3.pdf