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Mars 2018 | n° 339 | Peut-on (se) déradicaliser ?
Quel accueil pour les enfants du Califat ?
Pascaline Adamantidis Imprimer Réagir
Depuis fin 2012, des jeunes sont partis combattre en Syrie ou en Irak, à la suite de processus de radicalisation. Suite au recul de Daesh dans les zones de combat en ce début  2018, une nouvelle vague de retours de combattants est attendue en Belgique, particulièrement des jeunes, voire des mineurs, dont le nombre est difficilement estimable. Comment la Belgique accueille-t-elle ces returnees mineurs d’âge combattants ou nés là-bas ?
Selon l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace (OCAM), environ 137 Belges mineurs se trouvent encore en Syrie, dont trois quarts sont nés là-bas et ne sont pas répertoriés comme combattants terroristes puisqu’ils ont moins de 12 ans, selon les estimations des services de renseignement. Ces enfants sont globalement considérés et traités en tant que victimes par les autorités, mais " une petite minorité pourrait constituer dans le futur une menace sécuritaire ", pointe le rapport récent publié par l’Institut Egmont[1]. " Avec la chute du Califat et le recul militaire de Daesh, il y a de fortes chances qu’un grand nombre de combattants meure ou soit arrêté et condamné sur place, explique Thomas Renard[2], l’un des auteurs du rapport. Mais la troisième vague pourrait cependant avoir lieu : elle concernerait plutôt les enfants et les femmes, qui seront probablement traités avec plus de clémence par les milices et autorités locales ". Il est connu des autorités qu’un groupe d’environ 30 combattants et 22 enfants ont annoncé leur retour probable en Belgique, même si, concrètement, personne ne sait s’ils vont y parvenir.
 
Des chiffres très relatifs

La situation des mineurs returnees est difficilement chiffrable en l’état. Il est important, dans ces chiffres précités, de discerner deux types de mineurs : ceux qui sont, en effet, de probables combattants qui reviennent et qui seront, dès lors, pris en charge par les IPPJ (Institutions publiques de protection de la jeunesse), et les enfants nés des combattants, considérés comme des victimes, qui feront alors l’objet d’une attention particulière de protection. Il n’y aurait, à l’heure actuelle, qu’un seul dossier de retour d’enfant en cours, selon le cabinet du ministre des Affaires étrangères[3].

Ces chiffres sont surtout des estimations et proviennent essentiellement de l’OCAM. Des enfants peuvent naître de combattants belges sur place et personne ne dispose de ces informations. Le chiffre du nombre d’enfants du Califat (les 137 enfants) devra sans doute être revu à la hausse en 2018. En effet, peu de mineurs (et même d’adultes) reviennent en Belgique. C’est qu’ils doivent aller avec leurs propres moyens à la frontière turque et prouver leur identité par un test ADN ou grâce à leur carte d’identité à l’ambassade belge. C’est seulement à partir de ce moment-là qu’ils peuvent revenir en Belgique. Mais la Belgique ne va pas aller les chercher. Une autre possibilité est qu’un membre de la famille belge aille à la frontière turque et paie un passeur pour récupérer le membre de la famille. Par ailleurs, en cas de combat des parents ou de la famille élargie pour récupérer des enfants, la Croix-Rouge en Belgique peut être sollicitée pour identifier les combattants, mais elle n’a pas forcément la possibilité de les rapatrier.

La situation est donc très compliquée si l’on considère qu’il existe quand même une série de mineurs d’âge sur place, belges et en danger (en dessous de 10 ans, l’Etat considère qu’ils doivent être protégés). En cas de retour, ils peuvent être présumés coupables d’avoir combattu auprès de l’Etat islamique, mais il faut encore pouvoir le prouver auprès de la justice. Selon Bernard De Vos, le Délégué Général aux Droits de l’Enfant, " il n’y a pas de volonté politique de coordonner des actions concertées des différents pays européens sur la façon de travailler à ces retours. Pourtant, cela concerne très peu d’individus, mais avec une très forte intensité autour d’eux, tant médiatique qu’au niveau des budgets nécessaires à leur rapatriement".
 
Quel accueil pour les returnees mineurs ?

Il est problématique de constater qu’il n’existe pas de structure d’accueil adaptée pour ces mineurs de retour du combat. Actuellement, l’accueil se fait au sein de dispositifs existants.

" Comme pour d’autres problématiques, il n’y a pas de solution toute faite, de parcours préétabli, ou encore de prédétermination, mais bien une aide personnalisée et qui évoluera en cours de prise en charge en fonction de l’évolution du jeune ", a indiqué Rachid Madrane[4], ministre de l’Aide à la jeunesse à la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Depuis un an, il existe le CAPREV, Centre d'Aide et de Prise en charge de toute personne concernée par les Extrémismes et Radicalismes Violents, qui a mis en place un numéro vert spécifique et qui dépend de la Communauté française. A la demande volontaire des bénéficiaires potentiels et selon une approche confidentielle, le CAPREV vient en aide aux familles et aux personnes radicalisées. Parallèlement, il existe tous les dispositifs de protection de la jeunesse et d’aide à la jeunesse (Service d’Aide à la Jeunesse-SAJ, Service de Protection Judiciaire-SPJ, etc.). S’il est question d’infractions, alors l’accueil sera pris en charge par les IPPJ.

Au niveau local, des Cellules de Sécurité Intégrée Locales (CSIL) ont été mises en place au sein des communes belges mais travaillent surtout les questions de prévention au radicalisme. Ces CSIL sont aussi chargées du suivi des personnes qui reviennent, ce qui fait émerger des inquiétudes par rapport au contrôle qu’elles effectuent sur les populations et interrogent le fait que les returnees tombent alors sous un régime de suivi répressif. Ce sont des dispositifs communaux mis en place par le ministère de l’Intérieur avec un effet pernicieux, puisque ces plateformes vont réunir des travailleurs sociaux de première ligne (qui devraient fournir des informations) et des autorités administratives et judiciaires, ce qui fausserait donc le caractère social de l’accompagnement. Il existe à ce niveau un risque de confusion des genres : s’agit-il d’un dispositif de contrôle ou d’accompagnement ? Veiller à ce que ces returnees ne deviennent pas un danger public diffère d’un accompagnement psychologique de jeunes traumatisés par des violences indicibles.
 
Gestion des traumatismes

Ces enfants ont été tellement exposés à la violence extrême que le Délégué général aux Droits de l’Enfant s’accorde à dire qu’un encadrement psychologique spécifique devrait être organisé, au cas par cas, en fonction du vécu de chaque returnee. Bernard De Vos explique que " même des enfants de 9 ou 10 ans ont peut-être participé à des actes de violence, ne fût-ce que pour surveiller une porte d’entrée ou tenir une arme. Il leur faut une prise en charge psychologique adéquate, directe, pluridisciplinaire et sur mesure pour pouvoir gérer l’éventuel stress post traumatique lié à cette exposition à la violence ". L’objectif est de normaliser le mineur à son arrivée le plus rapidement possible grâce à une scolarisation, des activités culturelles, des loisirs et l’inscription rapide au sein d’un réseau social (famille, amis, etc.). Des formations ont été organisées pour les professionnels de l’Aide à la jeunesse sur la question du radicalisme, mais elles semblent insuffisantes car les compétences manquent en termes d’accompagnement psychosocial.

Aucune structure en Belgique n’existe donc pour l’accueil spécifique de ces enfants returnees, ou même, au-delà de ce problème, pour n’importe quel enfant soldat migrant ou MENA (mineurs étrangers non accompagnés) ayant fui une zone de conflit meurtrier. Il est donc nécessaire et urgent d’outiller les professionnels pour organiser et gérer ce type de traumatismes, qui d’ailleurs, se manifestent souvent beaucoup plus tard. Et Bernard De Vos d’ajouter le souci de " protéger à tout prix les enfants des médias. Comme ils sont peu nombreux, et même s’il existe des dispositions spécifiques à l’égard des mineurs, ils restent très vulnérables. L’affaire récente de la jeune Firdaous a été scandaleusement médiatisée. Les journalistes ont montré son école, une partie de sa vie privée, ça doit être terrible pour elle. C’est ajouter des couches inutiles à un parcours déjà très compliqué ".
 
Un dispositif global à normaliser

Que ce soit pour des mineurs d’âge returnees, des enfants soldats réfugiés, ou simplement des enfants prédisposés à de petites délinquances, aucune structure n’est apte à organiser cette frange de notre jeunesse. Plus spécifiquement vis-à-vis des enfants du Califat, à quel point ont-ils été formatés ? Sont-ils sévèrement endoctrinés ? Ne sont-ils pas des bombes à retardement s’ils ne sont pas correctement pris en charge ? La Belgique est si découpée institutionnellement que la transversalité pourtant nécessaire à ces différents domaines et l’intersectorialité des dispositifs existants sont difficilement mis en place. A cela s’ajoutent les compétences spécifiques aux niveaux communautaires et régionaux.

Par exemple, des personnes " référentes " en radicalisme ont été formées au sein des IPPJ, mais quelle efficacité dans un contexte aussi confus ? " Il existe une réelle bienveillance par rapport à des cas de returnees, mais la prise en charge de situations aussi complexes nécessitent un peu plus de créativité, de coordination et surtout, un peu moins d’angoisse par rapport à ces jeunes ". Bernard De Vos revient sur son rôle en tant que Délégué Général aux Droits de l’Enfant : " Nous dépendons de la Communauté française et cela ne nous donne pas forcément autorité au niveau fédéral ou régional. En revanche, nous pouvons vérifier dans quelle mesure les droits des enfants et leurs différences de traitement par rapport aux adultes sont respectés, la spécificité de l’accompagnement, que ce soit aux niveaux judiciaire ou social concernant l’enseignement par exemple. Ensuite, nous portons une attention particulière aux familles, qui sont souvent très démunies. Elles ne comprennent pas l’engagement de leurs jeunes enfants et sont aussi confrontées à l’inertie du politique et aux difficultés institutionnelles concernant le radicalisme. Tout ce circuit institutionnel est tellement flou à leurs yeux. C’est pourquoi nous préconisons plus de transversalité dans les approches en renforçant des dispositifs déjà existants ".

Cette question du retour des mineurs d’âge sollicite donc beaucoup de différents niveaux de compétence au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les différents pouvoirs manquant de coordination et travaillant peu ensemble, ils risquent de se retrouver devant les faits accomplis à cause d’une inertie de fait.
 
Pascaline Adamantidis
 
Notes
[1] Thomas Renard & Rik Coolsaet, Retunees : Who are they, why are they (not) coming back and how should we deal with them ?, Egmont Institute, February 2018, 76 pp.
[2] et [3] Flandreinfo.be, Eric Steffens, Sans prévention, un nouveau mouvement djihadiste n’est pas à exclure, en Belgique, 6 février 2018.
[4] www.rtbf.be/info/belgique/detail_les-mineurs-belges-de-retour-de-syrie-seront-pris-en-charge-au-cas-par-cas-dit-madrane?id=9845552