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Mars 2018 | n° 339 | Peut-on (se) déradicaliser ?
La détention et puis rien. Ou presque
Nathalie Caprioli Imprimer Réagir
Comment les personnes condamnées pour faits de terrorisme sont-elles aujourd’hui accompagnées en vue de leur réinsertion sociale ? En répondant à la question, Vincent Seron, criminologue à l’ULiège, également chercheur au CETR (Centre d’étude sur le terrorisme et la radicalisation), met le doigt sur la faiblesse du système pénitentiaire dans son ensemble.
Pour préciser l’ampleur de la question de la réinsertion sociale, voici d’abord quelques chiffres émis par l’OCAM1 et le ministre de la Justice Koen Geens : 210 personnes (dont 44 returnees) sont actuellement en prison, en détention préventive ou condamnées pour faits de terrorisme. De plus, la Sûreté estime entre 300 et 400 le nombre de détenus radicalisés[2].

Une fois privés de liberté, que leur arrive-t-il ? A partir de quand, comment et avec quels moyens sont-ils encadrés, à leur demande, pour préparer leur sortie de prison ? Vincent Seron élargit la problématique à l’ensemble des situations carcérales du pays : " De manière générale, le processus d’individualisation de la peine [c’est-à-dire un accompagnement au cas par cas] est un leurre en Belgique. On place en détention mais on ne traite pas. "

Concernant les personnes radicalisées, il existe trois niveaux de régime pénitentiaire. Le premier niveau intègre des détenus (ayant fait l’objet d’un screening par CELEX[3]) dans les sections ordinaires, pour autant que l’on estime que le processus de radicalisation peut être maîtrisé. Au deuxième niveau, des individus condamnés ou en détention préventive sont répartis dans cinq prisons satellites (Andenne, Lantin, Saint-Gilles, Bruges et Gand) où le personnel a été formé pour " une meilleure capacité de contrôle et d’observation ". Enfin, les détenus estimés les plus radicaux et dont le potentiel de contamination des autres détenus est jugé préoccupant sont séparés pour éviter que les prisons ne deviennent des " universités du djihad ". Ils se retrouvent dans les sections D-Rad:Ex, à Hasselt et à Ittre. " Par rapport à ces trois catégories, on observe une mise à l’écart de la société et une prise en charge psychosociale inexistante", résume Vincent Seron.
 
Droit dans le mur

" Le fait d’isoler quelqu’un à un moment donné parce qu’il pourrait jouer une influence majeure sur d’autres détenus a un sens. Mais à partir de là, il faut prévoir un accompagnement. Car mettre à l’écart pour établir simplement un cordon sanitaire ne résoudra la situation que de manière très temporaire, à savoir dans le cadre de la détention. Il faut partir du principe que les détenus sortent un jour de prison, soit à fond de peine soit de manière anticipée. Or ce principe est peu pris en considération. Si l’on considère que la prison résoudra quelque chose, on va droit dans le mur. Si la prison avait un réel effet positif par rapport à l’état délinquant et à l’évitement de la récidive, ça se saurait ! " Aux yeux du criminologue, la réalité carcérale des condamnés pour faits de terrorisme est " un catalyseur des lacunes que le système pénitentiaire connaît depuis de nombreuses années ".
 
Ils l’ont bien mérité !

Et si ce sujet sensible et médiatisé des radicalisés déjà ou bientôt libérés agissait comme levier auprès des décideurs politiques pour davantage investir dans la réinsertion ? Vincent Seron ne croit pas trop à ce sursaut, citant l’exemple manqué de l’affaire Dutroux qui avait aussi touché beaucoup la société : " Les professionnels s’étaient dit que le traitement des délinquants sexuels en prison allait pouvoir s’améliorer grâce à l’affaire Dutroux. Au contraire, nous avons observé un durcissement des conditions de détention. " L’opinion publique, cette reine et cette catin comme l’écrivait Tocqueville, garderait ainsi une cohérence dans ses réactions épidermiques : ils sont en prison, ils l’ont bien mérité, et en plus on ne va pas commencer à s’occuper d’eux !

C’est que les thèmes liés à la réinsertion sociale ou à la libération conditionnelle ne sont pas électoralement porteurs. Les autorités politiques préfèrent investir dans le sécuritaire et la construction de nouveaux établissements. " Certes, la prison doit être un lieu sécurisé, mais n’est-ce que cela ? , pose Vincent Seron, expliquant comment les projets d’élargissement de la libération conditionnelle ont rétréci au lavage politique : les projets à venir au cours des prochaines années considèrent que tous les détenus seront mis sur le même pied ; il n’y aura donc plus de distinction entre détenus primaires et détenus récidivistes. De plus, il faudra avoir purgé au minimum la moitié de sa peine, reculant ainsi la date d’admissibilité de la libération conditionnelle, alors que le système actuel admet – pour les condamnés primaires – une liberté conditionnelle à partir d’un tiers de la peine purgée. " Régression pour la société ? Oui car les statistiques montrent que le taux de récidive à la sortie du circuit carcéral est d’autant plus élevé que les condamnés vont en fond de peine, et diminuent pour les cas de liberté conditionnelle.
 
Des plans, mais quelles actions ?

Revenons à notre point de départ sur les programmes de réinsertion des détenus pour radicalisme violent. Quelques initiatives existent cependant. Il y a la vingtaine d’imams qui tentent de colmater des brèches. Il y a les Services d’aide aux détenus et d’aide aux justiciables (lesquels prennent le relais à la sortie de prison) qui dépendent de la Fédération Wallonie-Bruxelles et forment des professionnels disponibles, à la demande des personnes radicalisées. " Mais objectivement, ils réalisent exactement le même travail social que ce qui existe jusqu’à présent, en s’adressant juste à un sous-groupe de personnes incarcérées", observe Serge Garcet, professeur au Département de criminologie et membre du CETR à l’Uliège. Directions et personnel pénitentiaire reçoivent aussi des formations pour développer un encadrement spécialisé des personnes radicalisées pendant leur détention, " même si, à ce jour, la pertinence et l’impact de ces formations en matière de désengagement, de déradicalisation ou de réinsertion reste encore à démontrer ", ajoute Serge Garcet.

Les plans d’action de divers services publics ne manquent pas non plus, au niveau fédéral et régional. Celui du Service fédéral de la Justice du 11 mars 2015[4] épinglait déjà parmi ses dix priorités : de meilleures conditions de vie dans les établissements pénitentiaires en s’attaquant à la surpopulation et en améliorant le bien-être des détenus, un encadrement spécialisé en vue d’une approche individualisée, des programmes de déradicalisation et de désengagement[5]. De nobles résolutions. Pourtant la grève des agents pénitentiaires en février, le Rapport sur les returnees édité par l’Institut Egmont[6], les interviews publiées entre autres dans ce dossier nous rappellent unanimement que l’urgence est là, notamment en termes de travail à la réinsertion sociale des détenus qui le souhaitent.

Les citoyens sont-ils prêts à l’entendre ?, s’interroge Vincent Seron : " Nous évoquons les prisons, mais il ne faut pas oublier toutes les modifications législatives qui touchent notre vie quotidienne, et à certains égards les libertés citoyennes. Les citoyens sont enclins à accepter de plus en plus de restrictions, même par rapport à leur propre vie, au motif qu’elles pourraient, à un moment donné, influencer de manière positive la lutte contre le terrorisme. Aujourd’hui, plus personne ne s’étonne d’être fiché, d’avoir à présenter sa carte d’identité à des personnes privées pour entrer dans tel lieu. Aurait-on eu le même comportement il y a dix ans ? Je n’en suis pas sûr. Les mécanismes coercitifs n’ont jamais empêché de commettre de nouvelles infractions. D’où l’intérêt de travailler plus en amont et de faire en sorte qu’on ne bascule pas dans le processus de radicalisation. La prévention ne résoudra pas tout, mais c’est l’une des clefs. "
 
Nathalie Caprioli
 
Notes
[1] Cités par Thomas Renard and Rik Coolsaet, Returnees : Who Are They, Why Are They (Not) Coming Back and How Should We Deal with Them ? Assessing Policies on Returning Foreign Terrorist Fighters in Belgium, Germany and the Netherlands, ed. Egmont Institute, February 2018, p. 23 et 30.
[2] Christophe Lamfalussy, La Belgique face au syndrome Oussama Atar, in La Libre Belgique 10/12/2017, pp. 12-13.
[3] CELEX (Communitatis Europeae Lex) : base de données liées à la Justice à l’échelle de l’Union européenne. 
[6] Lire l’entretien de Thomas Renard.