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Mars 2018 | n° 339 | Peut-on (se) déradicaliser ?
[Portrait] Souvenirs et tendresse
Entretien avec Amidou Si M’Hammed Imprimer Réagir
"Tangellois, non peut-être ?" est l’histoire d’Amidou Si M’Hammed, qui retrace le parcours migratoire de sa famille. Il y décrit son enfance au Maroc, mais surtout son adolescence à Bruxelles. Aujourd’hui, il travaille dans un cabinet de la Région bruxelloise. C’est la petite histoire dans la grande, qui aide à comprendre les défis contemporains de la jeune génération, immigrée ou pas.
Né en 1959 dans une famille de sept enfants, Amidou Si M’Hammed a grandi dans un bidonville de la banlieue de Tanger. Son père Layachi était un ouvrier du bâtiment dans une grande firme jusqu’à ce que la crise économique s’abatte de plein fouet sur le Maroc dans les années soixante. C’est à ce moment que la question de l’immigration familiale va se poser : " C’est ma mère, une femme forte et dynamique, sans doute une des premières féministes de l’époque au Maroc, qui va pousser mon père à entreprendre les démarches pour rejoindre la Belgique.
 
Jusqu’à ce qu’il obtienne son passeport, elle l’attendait de pied ferme à la maison chaque jour avec un gourdin ! Une femme incroyable ! "
Le père Layachi part donc en 1965, laissant derrière lui une famille qui survit dans des conditions de plus en plus difficiles. A cette époque, Amidou fréquente l’école coranique mais aussi l’école officielle, " il y avait une telle misère, une telle pauvreté… l’école m’a laissé un mauvais souvenir tout simplement. On était comme des sardines, dans cette école pour les pauvres, et au sein de laquelle les enseignants exerçaient une véritable violence. Il fallait psalmodier des versets coraniques. Je peux encore lire le Coran, mais tout ce contexte m’avait ôté le goût de l’école. Si je dois aller au tréfonds de ma pensée, il y a encore des choses que je peux ressortir. Mais cette période correspond au moment où ma mère est restée toute seule à s’occuper de tout. L’immigration était d’abord une immigration masculine. Si l’homme avait une femme et des enfants, il laissait sa femme se débrouiller. Et elle était évidemment sur tous les fronts. Peut-être qu’inconsciemment, j’ai voulu biffer cette partie-là de ma vie tant elle était dure". La question de l’accès à l’école pour leurs enfants faisait partie du projet migratoire des parents d’Amidou, ce dernier percevant même cela comme " un sacrifice " de leur part. Il faudra attendre deux ans, le 6 décembre 1967, pour que la famille puisse rejoindre la Belgique ; " en tant qu’enfant, on garde plutôt des souvenirs positifs, entre guillemets, que des souvenirs négatifs. Je me souviens très bien de l’arrivée de mon père au Maroc. Il venait nous chercher pour aller en Belgique et on l’avait tant attendu. Je le vois encore arriver, je le vois bien. C’était l’espoir même ".

Adolescence bruxelloise

Amidou arrive donc en Belgique à l’âge de 8 ans, avec son bagage familial de culture arabo-musulmane. Il est dans les premiers enfants issus de l’immigration à fréquenter l’école en Belgique. " Je me souviens que mon père, après des journées harassantes de travail parvenait malgré tout à trouver du temps pour nous narrer des contes du pays, pour garder ces liens avec le Maroc, mais aussi sa trajectoire migratoire, qui n’a pas été simple. Je sentais beaucoup de non dits ; il y avait vraisemblablement des souffrances énormes dans les interstices de son histoire familiale. Il m’avait un jour raconté avoir eu faim, contraint à manger des morceaux de pain qui avaient été jetés mais il nous transmettait son histoire avec beaucoup de pudeur et de dignité dans ses récits ". Amidou est devenu très sensible à la question des trajectoires migratoires et de leur rôle dans nos sociétés ; faire le lien entre les enjeux et les défis que rencontrent des jeunes immigrés avec l’histoire de leurs parents et de leurs grands-parents, avec une nécessité de se réapproprier le passé pour parvenir à trouver un équilibre souvent fragile. En effet, cette partie de l’histoire reste souvent muette, car les parents étaient généralement analphabètes, privilégiant une culture de l’oralité. " Ma mère reconnaissait le tram 55 grâce à sa couleur rouge ! " C’était des " sans-voix ", d’où l’importance de publier ce type d’ouvrage et remettre en lien les réalités actuelles des jeunes immigrés bruxellois avec les (més)aventures qui les précèdent.

Raconter et transmettre

Le père Layachi décède très jeune, à 59 ans, en 1983. La moitié de la bibliothèque familiale s’éteint. Amidou, du haut de ses 23 ans ans, fraîchement entré à l’Université et déjà très actif dans la défense des personnes immigrées au niveau associatif, promet alors à sa mère de prendre un jour le temps d’écrire et de transmettre cette histoire.

Et puis, en 1996, cette mère qu’il adore déclare une thrombose. L’autre moitié de la bibliothèque familiale est en train de partir. Catastrophé par la nouvelle dramatique et bouleversé par cette grande dame qui est en train de partir, Amidou commence une course contre la montre, partagé entre la tristesse de sa perte et la source d’inspiration qu’elle représentait. Elle partira en 2000, laissant un énorme vide chez Amidou, qui mettra le projet d’écriture entre parenthèses pendant plus de dix ans. " Il a falu 17 ans pour que j’aille sur la tombe de mon père à Tanger. C’est lorsque j’ai enterré ma mère à ses côtés que je me suis réconcilié quelque part, avec mon père ". Désormais plus mûr, ayant fondé une famille et honorant sa belgitude, Amidou décide de reprendre alors la plume. Dans son livre, Amidou évoque son enfance, mais surtout son adolescence. " Je suis un miraculé de l’endroit d’où je viens. Après, à l’âge adulte, j’ai eu de la chance de faire l’université. Là, un autre monde s’est ouvert pour moi. Puis je suis entré dans le combat associatif. C’est une autre partie de ma vie, qui mériterait à elle seule de faire un second livre ".

L’enfance et l’adolescence sont une partie essentielle de la construction identitaire du jeune issu de l’immigration. C’est une période de construction identitaire. Le besoin de ces jeunes est de trouver une certaine harmonie interne. Et pour Amidou, fils d’ouvrier, l’école a été un lieu d’épanouissement et d’ouverture sur le monde. " L’école elle t’apprend quoi ? A analyser, à vérifier, à être cartésien, à douter, à construire, à déconstruire. Il se fait qu’à un certain moment, ça va à l’encontre de certaines valeurs familiales, auxquelles il ne faut surtout pas toucher. La question de la loyauté émerge quand des éléments sont contradictoires." L’adolescence est une période difficile pour n’importe quel jeune.
 
Mais pour ces jeunes en situation de biculturalité, cela génère des angoisses qu’ils doivent surmonter. En situation de migration, le parent immigré va chercher à reconstituer le lieu d’origine tant bien que mal. Mais certains n’y parviennent pas et cela crée des perturbations dans le processus de transmission d’une génération à l’autre. Amidou propose dans son livre un récit qui aide à diminuer ces tensions liées au fait de devoir négocier intrinsèquement deux codes culturels de façon permanente. Par son histoire, le lecteur découvre les coulisses et les méandres des stratégies identitaires des jeunes issus de l’immigration.

Ce livre est forcément dédié à ses deux parents, à ses enfants, mais aussi à la jeune génération, comme une manière de montrer que " le cycle d’immigration est un éternel recommencement ". C’est en même temps une histoire singulière, mais qui ressemble à tant d’autres. " C’est pourquoi il faut être solidaire avec celles et ceux qui arrivent encore, qu’elles qu’en soient les raisons. Quoi de plus normal de fuir la persécution ou la misère ? Nous sommes dans une période de fermeture, de nationalisme et de populisme. C’est terrible. J’ai voulu montrer aussi que nous avons besoin plus que jamais de tendresse et de solidarité entre Belges et immigrés."

Pascaline Adamantidis