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Mars 2018 | n° 339 | Peut-on (se) déradicaliser ?
[Retour sur] La création d’un Institut de formation des imams
Corinne Torrekens Imprimer Réagir
La Commission chargée par le ministre J-Cl. Marcourt de faire des propositions au gouvernement en vue de favoriser l’émergence d’un islam de Belgique en Fédération Wallonie-Bruxelles, et surtout de dresser des recommandations sur la formation des cadres musulmans et les émissions concédées, a remis son rapport en décembre 2015. Qu’en est-il depuis ?
Si  les  recommandations  de  la  Commission  Marcourt  ont coïncidé avec un temps médiatique particulièrement préoccupé par les questions de radicalisation et de terrorisme, elles ne pourraient s’y résumer. En effet, comme l’explicite le rapport, " même si l’on ne peut isoler les travaux de la présente Commission du contexte de l’année 2015 marquée par les attaques terroristes sur Paris et la question de la radicalisation violente, il est important de rappeler qu’ils n’en sont pas la résultante et qu’ils découlent d’un processus qui s’inscrit dans la longue durée "1.
 
Ainsi, la décision de mener une étude préliminaire aux travaux de la Commission date de 2013 et s’inscrit par ailleurs dans un long débat portant surtout sur la formation des imams[2] qui se mène en Belgique[3] mais également un peu partout en Europe[4].

Parmi les recommandations les plus importantes de la Commission figurent la création à long terme d’une faculté de théologie islamique, et à court terme d’un Institut de promotion et de coordination des initiatives relatives aux formations sur l’islam. Comme son nom l’indique, cet Institut aura pour missions de soutenir et pérenniser les formations existantes qui s’adressent aux professeurs de religion islamique, aux acteurs de la société civile et aux imams ainsi que d’œuvrer à la création de nouvelles formations et ce, en collaboration avec l’Exécutif des musulmans de Belgique (EMB) et les différentes universités de la Fédération.

Si la question de la formation des cadres de l’islam est à l’agenda politique depuis de nombreuses années, c’est sans doute celle de la formation des professeurs de religion islamique qui a le plus avancé grâce à l’action coordonnée des différents EMB qui se sont succédé. Des niveaux de diplôme et de connaissance des langues ont, en effet, été imposés et une formation – le CDER Islam (Didactique du cours de religion islamique) en partenariat avec l’UCL et l’EMB – a vu le jour. Différentes formations continues s’adressant à un large public tant musulman que non musulman ont également été créées[5].

Allégeance au pays ?

Le dossier de la formation des imams est, quant à lui, plus épineux et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, de nombreux imams sont formés à l’étranger que ce soit dans des pays tiers (comme l’Egypte, l’Arabie saoudite ou l’Iran) ou dans les pays d’origine (Maroc, Turquie, Tunisie), ce qui engendre des problèmes de loyauté et permet à ces Etats de s’immiscer dans l’organisation du culte islamique en Belgique. Certains systèmes sont extrêmement structurés, c’est le cas notamment de celui mis en œuvre par la Diyanet ou les Milli Görüs, véritables fédérations de mosquées dont les imams sont recrutés et formés en Turquie et dont les sermons du vendredi sont écrits de manière centralisée puis envoyés dans les mosquées membres. Le Maroc aussi envoie des imams, par exemple lors de moments particuliers pour la communauté belgo-marocaine comme le Ramadan.

Si la proximité de ces réseaux avec les régimes turc et marocain peut être légitimement posée et que leurs conséquences en termes de mauvaise connaissance, par les imams officiant en Belgique, des langues, du contexte et des institutions de la société belge s’avèrent particulièrement problématiques, dans certains cas leur centralisation est érigée en modèle. Ainsi, en 2016, le ministre de la Justice, Koen Geens, prisait le modèle de la Diyanet estimant que " très peu de Turcs de Belgique se radicalisent et partent en Syrie ", liant ce constat au " rôle apaisant que leurs imams exercent chez nous "[6]. La Diyanet n’a d’ailleurs pas caché son mécontentement lors de la publication au Moniteur belge du dernier arrêté relatif au fonctionnement de l’Exécutif qui octroyait justement de nouvelles compétences en matière de formation des imams à l’EMB, empiétant de fait sur son territoire[7]. Le recours en annulation introduit par la Diyanet devant le Conseil d’Etat à l’encontre de l’arrêté royal du 15 février 2016 peut sans doute également s’expliquer par un autre élément à prendre en considération : c’est le Conseil des théologiens de l’EMB – qui ne dispose d’aucune existence légale (et donc contraignante) pour les pouvoirs publics belges au contraire de l’EMB – qui a pris l’habitude de statuer sur la formation des imams et d’évaluer si les connaissances théologiques de ceux-ci sont suffisantes.
 
Plusieurs membres de ce Conseil sont soit réputés proches du Maroc ou de la Turquie, soit sont ou ont été fonctionnaires de ces Etats, d’autres ne maîtrisent aucune des trois langues nationales belges. Ceci permet de mieux comprendre pourquoi de nombreux conflits entre l’EMB et le Conseil des théologiens ont émaillé le processus d’institutionnalisation du culte musulman ces derniers mois.

Les mosquées désertées

Si certains imams sont particulièrement appréciés et suivis – comme c’est le cas de Mustapha Kastit de la Grande Mosquée de Bruxelles, de Rachid Haddach ayant longtemps officié à la mosquée Al Khalil, d’Abu Yussuf, imam à Saint-Josse ou encore de Franck Amin Hensch, imam de l’une des plus grandes mosquées de la région verviétoise – beaucoup de musulmans pratiquants (dans la pluralité de ce que cela peut signifier) me disent ne pas ou ne plus fréquenter la mosquée notamment parce que les sermons des imams ne répondent pas à leurs attentes.
 
Certains imams reconnaissent d’ailleurs leur difficulté à attirer des jeunes[8]. Une enquête récente montrait que seulement 10 % des sondés d’origine turque et moins de 5 % des Belgo-Marocains estimaient que le plus important dans la construction de leur foi était l’influence des imams[9]. Si l’influence décisive des imams doit donc sans doute être pour l’heure relativisée, il n’en reste pas moins que la mosquée en tant qu’institution religieuse et donc espace de transmission – et plus largement l’ensemble des cadres musulmans et lieux de socialisation – a un rôle important à jouer face à la dérégulation du croire pris entre individualisation (" je suis responsable de mon propre rapport à Dieu ") et globalisation des référentiels religieux (chaînes satellites, développement de contenus en ligne, " cheikh Google ", etc.). Qui plus est, les métiers d’imam mais aussi de professeur de religion, d’aumônier officiant dans les prisons et les hôpitaux nécessitent de nouvelles compétences de nature pédagogique, en termes de médiation de conflit, de droit, de psychologie, de gestion de la diversité, etc. qu’il semble intéressant de pouvoir mettre en œuvre rapidement.

Crainte d’un parternalisme

La création de l’Institut de promotion et de coordination des initiatives relatives aux formations sur l’islam a parfois été accueillie au sein des communautés musulmanes comme une initiative patriarcale, faisant preuve d’ingérence et contraire à la loi de séparation des cultes et de l’Etat. Son rôle a souvent été mal compris. Il n’a, en effet, pas vocation à représenter les musulmans de Belgique (ce qui s’avère déjà être une gageure en soi) ni à parler en leur nom, et n’a pas pour mission de déterminer les contenus théologiques des formations dont il œuvrera à la création ou à la consolidation, cette compétence revenant exclusivement à l’EMB. Et on rappellera que les pouvoirs publics ont le droit de s’interroger sur les possibles retombées politiques et sociales de l’exercice d’un culte sur leur territoire.

Or, au vu des enjeux développés ci-dessus, on ne peut qu’espérer que la mise en œuvre de l’Institut s’opérationnalise au plus vite et s’établisse dans la plus grande concertation possible avec les nombreuses initiatives existantes comme l’Académie islamique de Bruxelles ou encore la Coordination des Enseignants de Religion Islamique. Car de dynamisme, les communautés musulmanes de Belgique ne manquent pas.

Corinne Torrekens est professeure de science politique à l’Université libre de Bruxelles et membre de la Commission Marcourt
 
Notes
[1] Rapport de la Commission concernant la formation des cadres musulmans et les émissions concédées, 18 mars-4 décembre 2015.
[2] Etude de faisabilité en vue de la création d’un Institut public d’étude de l’islam (IPEI), CEDEM, Université de Liège, 30 juin 2014.
[3] Mosquées, imams et professeurs de religion islamique en Belgique, Fondation Roi Baudouin, 2004.
[4] Rapport consacré à la formation des imams et des cadres religieux musulmans, ministère de l’Intérieur, France, 16 mars 2017, www.interieur.gouv.fr/Archives/Archives-des-communiques-de-presse/2017-Communiques/Formation-des-imams-et-des-cadres-religieux-musulmans.
[5] A l’UCL, la formation continue " Sciences religieuses et sociales : islam dans le monde contemporain " est organisée par l’Université catholique de Louvain et l’Université Saint-Louis Bruxelles, en partenariat avec Emrid Network et l’IUFC, l’Institut de Formation Continue. A l’ULB, le Certificat interuniversitaire " Islam et musulmans d’Europe : perspectives historiques et défis contemporains " est organisé en collaboration avec l’Université de Liège.
[6] Un coup de pouce espéré des imams modérés, Sudpresse, 10 mars 2016.
[7] Ankara dénonce la réforme du culte islamique en Belgique, Le Monde, 05 mai 2016.
[8] Les Mosquées de Molenbeek boudées par les jeunes, Le Soir, 11 février 2016.
[9] Torrekens Corinne, Adam Ilke, Belgo-Marocains, Belgo-Turcs : (auto)portrait de nos concitoyens, Fondation Roi Baudouin, 2015.