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Mars 2018 | n° 339 | Peut-on (se) déradicaliser ?
[Ici et maintenant] Prévention du burn-out maternel
Rajae Serrokh Imprimer Réagir
Des mamans épuisées moralement et physiquement sombrent dans un état dépressif pouvant avoir des conséquences graves sur elles-mêmes ou leurs enfants. Le burn-out maternel peut toucher toutes les classes sociales. Qu’en est-il de ces mères qui cumulent les difficultés : mères sans papiers, réfugiées, primo arrivantes, émergeant au CPAS, mères seules,… ?
Le burn-out maternel est d’autant plus complexe et sérieux qu’il est lié à des problèmes multiples : relationnels, financiers, administratifs, sociaux, etc. Certaines mères n’ont pas toujours accès à un suivi et ont même du mal à en parler à leurs proches ou à leur médecin. D’autres sont isolées, ont souvent laissé leur réseau de soutien social au pays, sont confrontées à des barrières linguistiques et sont en perte de repères. Face à un discours parfois jugeant (de la part de l’école, d’autres intervenants ou de la société en général), l’image qu’elles se font de leur rôle maternel est entachée.

L’équipe de la maison médicale Santé Bien-être a fait le constat ces dernières années de ce " mal " récurrent auprès de la patientèle féminine. Ces femmes, vivant dans des milieux précarisés, multiculturels et au vécu semé de difficultés sont en proie aux inégalités sociales de santé accentuées par leur genre. Dépassées par leur situation de vie, elles ont du mal à faire appel à leurs ressources internes (personnelles) mais aussi aux ressources existantes dans leur environnement. Elles ont souvent perdu confiance en elles et en leur capacité de dépasser les évènements du quotidien.

Suite à ces constats, l’équipe a lancé il y a deux ans un projet de prévention du burn-out maternel[1].

Les maisons médicales sont basées sur le concept de l’approche globale de la santé (état de bien-être physique, psychologique social). Nos activités, au-delà des soins de santé primaires, visent à ce que les patients acquièrent plus d’autonomie dans les choix de santé et participent activement à la prise en charge de leur santé pour plus de bien-être. Beaucoup de nos patients affrontent des situations de vie difficiles menant au stress, à un mal-être et, souvent chez les mamans, à un burn-out parental. Les constats des membres de notre équipe pluridisciplinaire décrivent des cas d’épuisement parental voire de burn-out parental pouvant mener à des négligences envers les enfants. Certains patients nous font part de leur mal-être, leur isolement et leur manque de ressources face aux difficultés qu’ils rencontrent au quotidien dans leur fonction parentale.
 
Au cœur de Schaerbeek

Notre maison médicale est située dans le quartier Helmet de Schaerbeek, zone densément peuplée. Elle accueille des patients de ce quartier mais aussi des quartiers situés dans le bas de Schaerbeek (zone faisant partie du croissant pauvre de Bruxelles) ainsi que des habitants d’Evere et de Saint-Josse. La commune, essentiellement résidentielle, se caractérise par un mélange de quartiers multiculturels, de quartiers populaires et de quartiers plus nantis[2]. Schaerbeek est une des trois communes bruxelloises qui dépasse les 100.000 habitants. La proportion de jeunes (moins de 18 ans) y est importante avec un âge moyen de 34,5 ans (2015). A Schaerbeek, un peu plus d’un habitant sur quatre a moins de 18 ans. "La part des familles avec enfants, parmi lesquelles on retrouve une proportion importante de ménages de grande taille, est supérieure à la moyenne régionale. Ces ménages sont plus présents dans les quartiers situés à l’ouest et au nord de la commune. Les personnes de nationalité étrangère représentent 35 % de la population à Schaerbeek. Plus d’un quart des enfants naissent dans des ménages sans revenu du travail. Malgré une certaine augmentation sur les 10 dernières années, le taux de couverture en milieux d’accueil de la petite enfance reste bas à Schaerbeek, avec à peine une place pour quatre enfants (de moins de 3 ans)"[3].
 
Inégalités sociales de santé

Les inégalités sociales de santé touchent principalement les femmes. En effet, celles-ci sont surexposées aux risques de précarité et aux autres mécanismes producteurs d’inégalités.

Un autre rapport de l’Observatoire de la santé et du social de Bruxelles, ciblé cette fois sur la thématique des femmes et de la précarité, confirme tous nos constats. " Les parcours de vie avec épisode migratoire sont souvent très complexes, marqués de ruptures, de bouleversements familiaux, culturels et socioéconomiques, de complexités administratives, d’accès aux droits, etc. Ces parcours mènent parfois à une précarisation. Ils sont, en outre, souvent invisibles : pas de données chiffrées et non accès aux structures classiques de l’aide formelle. Tous ces éléments peuvent potentiellement jouer un rôle fragilisant ou aggravant la situation précaire "[4].

Nous collaborons étroitement avec le CPAS pour certains patients. 33 % des femmes inscrites dans notre maison médicale sont âgées de plus de 18 ans. 55 % de celles-ci bénéficient de l’intervention majorée de la mutuelle et 3 % des femmes de plus de 18 ans bénéficient de l’aide médicale urgente. Les enfants constituent 42 % de notre patientèle générale (0-17 ans).

Les femmes, face à diverses difficultés et barrières, se retrouvent sur plusieurs fronts : la gestion du quotidien, l’éducation des enfants,… Parfois le travail de care (prendre soin de) dépasse celui des enfants et de l’époux et s’élargit aux parents, beaux-parents. Elles sont souvent seules à tout porter et n’ont pas toujours les possibilités ou le courage de confier leurs petits enfants à un milieu de garde. Elles expriment leur mal-être en consultation et leur besoin d’être soutenues. Souvent la barrière de la langue, l’immigration et parfois la double immigration (par exemple Maroc-Espagne/ Espagne/Belgique) amène un lot de difficultés supplémentaires qui touche, entre autres, le sentiment de compétence parentale, la confiance en soi. Plusieurs femmes nous font part d’un sentiment d’épuisement, de culpabilité, de dévalorisation : certaines personnes sont universitaires dans leur pays d’origine puis " descendent dans l’échelle sociale " suite à leur migration. Des personnes ont vécu l’exil suite à des situations de guerre. Les enfants constituent souvent la préoccupation principale des femmes.

La problématique du burn-out maternel est d’autant plus interpellante qu’elle est complexe. Elle touche et impacte diverses sphères : la santé mentale, les relations conjugales, le développement des enfants, son bien-être, sa scolarité, les relations familiales,...

Chez les enfants, nos professionnels observent des troubles de comportement à l’école, des troubles de l’alimentation, des difficultés scolaires, des difficultés de sommeil et de somnolence à l’école, un non suivi médical de la part des parents, une addiction aux jeux vidéo et aux écrans télévision qui sont les seules occupations possibles dans le foyer. Certains cas sont plus inquiétants : nous avons vu en consultation des cas de négligence envers les enfants. Chez les mamans, nos professionnels observent un épuisement généralisé, surmenage, malaise psychologique et somatique avec toutes les conséquences sur l’exercice de leur fonction parentale entre autres. D’ailleurs, ce mal-être et cet épuisement sont des déterminants communs à toutes nos participantes.
 
Des mamans au bout du rouleau

" Les femmes en situation de précarité sont plus souvent en mauvaise santé que les femmes plus aisées. Il existe en réalité un gradient social continu : moins les revenus sont élevés, plus la probabilité de se sentir en mauvaise santé augmente : 39 % des femmes aux revenus les plus bas se sentent en mauvaise santé contre 17 % des femmes aux revenus les plus élevés et ce gradient s’observe pour presque tous les indicateurs d’état de santé. Si la santé est un problème pour bon nombre de femmes en situation de précarité, elle ne représente cependant pas leur première préoccupation. La santé passe souvent après d’autres besoins comme le logement, l’alimentation, les soins aux enfants, etc."[5]

Toujours selon le rapport, les problèmes de santé mentale augmentent à mesure que les revenus baissent : " 28 % des femmes bruxelloises aux revenus les plus bas présentent des troubles dépressifs soit trois fois plus que les femmes avec les revenus les plus élevés. Plusieurs femmes rapportent à quel point leur situation sociale influence leur santé mentale. Elles ont des soucis, des pensées incessantes, des maux de tête, des troubles du sommeil. À un certain niveau, les problèmes de santé mentale deviennent un frein pour reprendre pied. La précarité et la (mauvaise) santé s’entremêlent. "

Notre analyse de la demande des femmes inscrites à la maison médicale a mis en évidence plusieurs besoins : un besoin de sortir de l’isolement, de prendre soin de soi, de prendre du recul, mais aussi un désir d’autonomie et d’indépendance. Elles demandent un espace où elles peuvent être soutenues tout en pouvant échanger avec d’autres, afin d’améliorer leur vie, leur santé, leur gestion du quotidien et la prise en charge de leurs enfants. Un espace où elles peuvent également échanger en groupe avec des personnes ressources : psychologue, diététicienne, etc. La gestion du stress revient souvent, ainsi que les difficultés familiales (couple, répartition des tâches, logement, difficultés à trouver un emploi…).
 
Une approche globale

Toute l’équipe de la maison médicale intervient dans le projet de prévention au burn-out maternel. Les médecins sont sensibles en consultation à détecter puis orienter les personnes à risque vers notre psychologue mais aussi vers les activités proposées. Les accueillantes font également un travail de première ligne et ont souvent des contacts et discussions privilégiées avec certaines patientes. D’autres membres de l’équipe participent aux activités.

Notre projet vise à renforcer la capacité d’agir des femmes. Nous aimerions les amener à être actrices de leur santé (globale). Mais pour ce faire, un travail en amont est nécessaire : travail de conscientisation, de mise en réflexion et de sensibilisation. Il s’agit aussi de leur donner une place active. Nous prônons le fait que notre public possède des ressources. En termes de changements, nous visons à ce que les femmes parviennent à mobiliser celles-ci, à développer leur esprit critique, à faire appel aux ressources existantes et à être capables de mettre en place des solutions pour un mieux-être personnel et familial.
 
Réunions mensuelles " Pause Mamans " : un espace d’expression, de partage et d’écoute aux patientes de la maison médicale
Les mamans ont émis le besoin de disposer d’un espace d’échanges et de parole. Le fait de sortir de leur quotidien, de rencontrer d’autres personnes, de découvrir d’autres manières de penser, de faire (notamment en termes de fonction parentale), de s’octroyer un moment à soi, leur permet de prendre du recul face à leurs situation. Elles peuvent également acquérir une meilleure confiance en leurs ressources personnelles et en leurs compétences. Partager et exprimer son vécu leur permet de sortir de leur isolement mais aussi de bénéficier des encouragements et conseils d’autres mamans. Certaines peuvent par exemple faire le pas de confier leur enfant à un ou une proche pendant nos activités, acte qui s’avère très difficile pour elles. Elles prennent conscience que prendre soin de soi est une des clés pour un mieux-être personnel mais aussi familial.

La première réunion de l’année a pour objectif de recueillir les demandes et besoins des participantes. Nous établissons alors le contenu des réunions en groupe. Ces réunions ont lieu en matinée, moment plus disponible pour notre public et autour d’un petit-déjeuner convivial. En fonction des thématiques, des intervenantes extérieures peuvent être sollicitées. Deux membres de l’équipe (la chargée de projet et l’assistante sociale ou une accueillante, parfois un médecin se joint à nos réunions) encadrent le groupe comme animatrices.

Les professionnels sont garants du cadre : confidentialité, respect mutuel, distribution du temps de parole. Une attention particulière est octroyée à la valorisation personnelle des mamans, la mise en évidence de leurs ressources et compétences. Il ne s’agit pas juste de les rassurer mais d’attirer leur attention sur ce qu’elles possèdent en elles et sur les ressources auxquelles elles peuvent faire appel (le groupe, le réseau extérieur, les acteurs associatifs,…). Les professionnels n’occupent pas une position de " détenteur de savoir " mais plutôt de personne ressource, ils suscitent la réflexion et le partage en assurant un cadre sécurisant. Les animatrices utilisent des outils pour développer la participation de chacune en n’hésitant pas à faire appel aux traductions par les pairs si nécessaire.
 
Ateliers de sophrologie

L’objectif de ces ateliers est de découvrir et d'expérimenter un outil, peu connu et peu accessible à cette tranche de la population, leur permettant d’acquérir un mieux-être. Il s’agit de bénéficier d’un moment à soi afin de mieux gérer le stress et le mal-être. D’abord mensuels, ces ateliers sont aujourd’hui organisés en séances hebdomadaires.
 
Cours de yoga

Ces cours offrent une activité physique douce à notre public et aide également à gérer le stress et libérer l’esprit. Le professeur est très sensible à notre public et le lien de confiance s’est rapidement installé. Les femmes présentes aux cours expriment un " avant " et un " après ". Certaines qui avaient réellement du mal à confier leur enfant en bas âge ont trouvé des solutions pour pouvoir y participer sereinement.
 
Activités Parents enfants

Plusieurs femmes inscrites dans notre maison médicale ont émis le souhait d’activités parents enfants. L’action est d’accompagner les parents et leurs enfants dans des activités communes visant à renforcer les liens : ateliers jeux, sorties récréatives, yoga des enfants, massages, etc. Ces activités sont en cours de réalisation. Actuellement, nous collaborons avec le Rezo santé 1030 pour l’Espace jeux organisé les mercredis après-midi à la Maison des femmes. Nous coanimons cet espace une fois par mois avec d’autres professionnels du Rezo ainsi que l’asbl Baobab. Suite à plusieurs demandes, nous organiserons des sorties familiales durant les vacances scolaires ainsi que des ateliers dont le thème est à déterminer avec les mamans.
 
Permanence sociale

Notre assistante sociale, présente aux activités, informe, oriente et accompagne si nécessaire nos patients vers les ressources extérieures pouvant les soutenir (Haltes accueil, etc.) lors des permanences sociales.
 
Un processus dans le temps

Un tel projet n’est pas sans rencontrer des difficultés. La mise en route a nécessité du temps : temps pour " recruter " les mamans, temps pour créer un lien de confiance. Mais petit à petit, un noyau s’est constitué. Des mamans ont pris conscience de l’importance de ces moments dédiés à soi. Une maman a réussi à sensibiliser son époux. Attentionné, il avait tout de même du mal à garder son fils pendant ces moments d’activité. Aujourd’hui, il la soutient et se rend compte que cela fait du bien à son épouse qui a vécu des moments difficiles.

Les femmes se livrent de plus en plus et confient leurs difficultés telles que le sentiment d’isolement social, la perte du réseau de soutien, mais aussi des sujets lourds qu’elles arrivent à déposer dans un cadre sécurisant, comme leur perte de contrôle de soi pouvant mener à de la violence envers les enfants.

Une des grandes difficultés rencontrée dans ce projet est la régularité. Notre public montre son intérêt au projet et nous l’exprime mais les contextes de vie font que participer à telle ou telle activité ne constitue pas une priorité pour certaines.

Un frein non négligeable pour les mamans est aussi la garde des enfants : l’accueil des tout petits pour permettre aux mamans de souffler est problématique. Même si des haltes accueil existent, celles-ci sont peu nombreuses et débordent. Les crèches ne sont pas accessibles à ces mamans qui ne travaillent pas. Des mamans épuisées, en manque de réseau social souvent et qui n’ont aucune alternative pour pouvoir s’octroyer des moments à soi…

A la maison médicale, nous avons fait le choix d’accepter que ces mamans viennent avec leur enfant tout en les accompagnant pour trouver des solutions. Ce n’est pas confortable pour elle de participer à une activité avec un enfant mais cela permet de motiver la maman et de lui permettre de tester. Nos professeurs sont également sensibilisés à cette problématique. Les animatrices mais aussi les participantes rassurent ces mamans, fournissent des jeux aux enfants pendant les séances. Cependant, nous avons du mal à toucher les mamans qui sont déjà en burn-out. Elles viennent parfois à une séance mais ne reviennent plus. Celles-ci sont souvent déjà suivies par un médecin et un psychiatre.
 
Prévenir, rebondir

Notre projet n’a pas l’ambition d’agir sur le burn-out maternel, mais plutôt de le prévenir, d’informer, d’orienter les mamans et de leur permettre de mobiliser leurs ressources afin de pouvoir rebondir face à ce mal-être. Les mamans ont souvent du mal à demander de l’aide et à faire appel à des personnes spécialisées. La maison médicale est une structure de première ligne qui peut identifier les personnes à risque. Les membres de l’équipe bénéficient d’un lien de confiance avec la patientèle, lien qui permet aux mamans en difficulté de se confier et d’être soutenues. Nous travaillons sur les freins qui existent dans cette population : langue, précarité, sentiment de confiance, perte de repères et de liens sociaux. Le défi à venir est de toucher et d’avoir une régularité avec les personnes les plus à risque.
 
Rajae Serrokh est Chargée de projet à la Maison Médicale Santé Bien-être
 
Notes
[1] Ce projet est soutenu par la ministre Frémault dans le cadre d’un appel à projets pour le soutien à la parentalité.
[2] Observatoire de la santé et du social de Bruxelles, Zoom sur les communes 2016, www.observatbru.be/documents/graphics/fiches-communales/2016/schaerbeek_fr.pdf
[3] Ibidem.
[4] Observatoire de la santé et du social de Bruxelles (2015) Femmes, précarités et pauvreté en Région bruxelloise, Cahier thématique du Rapport bruxellois sur l'état de la pauvreté 2014, Commission communautaire commune, Bruxelles, p. 59.
[5] Ibidem.