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Mars 2018 | n° 339 | Peut-on (se) déradicaliser ?
[+] WeLoveBxl-in-Molenbeek : une saga
Johan Leman Imprimer Réagir
Supplément au dossier
 
L’Agenda Interculturel m’a posé trois questions: (1) Quelle lecture doit-on faire du projet " WeLoveBxl " d’une association anversoise? (2) Quelles sont les réactions du tissu associatif de Molenbeek, y compris du Foyer ? (3) S’agit-il d’une façon détournée du gouvernement fédéral pour pousser la commune à prendre en charge les returnees et les personnes radicalisées ? J’essaie d’y répondre.
Le service Prévention
 
A Molenbeek, le service Prévention veut offrir "une aide, un soutien et un accompagnement individuel et/ou de groupe à toutes personnes, familles, institutions qui sont confrontées directement ou indirectement à la question du radicalisme violent. (…) L’approche n’est pas ciblée sur la déradicalisation mais le désengagement d’un processus identifié comme "de rupture" sociale, voire déviant, criminogène" (Olivier Vanderhaeghen, 18.12.2017). Les returnees sont des gens liés au radicalisme violent. Ils font donc partie de la mission statement de la cellule Prévention.
 
La commune

Il y a quelques mois, la commune a été invitée à participer à une réunion au cabinet du ministre de l’Intérieur Jan Jambon. Présents (mais erreurs possibles de ma part) : le chef de cabinet de la bourgmestre, le coordinateur du service Prévention, les responsables anversois du projet et quelques représentants d’entreprises (qui devraient faire le relais dans le financement du projet après l’injection initiale de 100.000 euros de la part du ministre Jambon). Y avait-il aussi des gens de la Sûreté ou de l’OCAM ? Fort probable.
 
Mais même en leur absence éventuelle, il est clair qu’il y a des anciens collaborateurs de ces services à l’Intérieur. Un premier projet se profilait strictement lié à la déradicalisation. Rien d’anormal.

La commune réagit en formulant des questions à ce sujet et vu qu’elle veut des clarifications, elle ne le propose pas encore au conseil communal. La commune souhaite entre autres plus de participation d’associations au niveau local.
 
Les inquiétudes de l’opposition

Catherine Moureaux, députée bruxelloise (PS) fait savoir en octobre 2017 qu’elle se pose trois questions au sujet du projet.
 
  1. Comment expliquer "le choix de l’asbl qui n’a été créée que quelques jours avant l’octroi du subside. (…) On aurait, d’une part, pu s’attendre à ce que le projet soit proposé à une association de la commune ou à tout le moins à ce que le choix de la structure se fasse via un appel à projets où chacun aurait pu proposer son initiative innovante."
     
  2. "La lutte contre la radicalisation est un sujet extrêmement sensible. Il est primordial d’y travailler mais pas n’importe comment. La connaissance du terrain et la maîtrise d’une expertise solide en cette matière semblent des prérequis indispensables. Ce qui ne semble pas être le cas ici."
     
  3. "La convention liant l’asbl et la commune précise que We love BXL aura accès au listing des jeunes radicalisés ou en voie de l’être. En outre, l’association sera chargée de la constitution de listings des jeunes “identifiés comme radicalisés” ou en voie de radicalisation."
 
Ne me demandez pas si ce dernier point faisait réellement partie de la première convention proposée à la commune, je ne le sais pas. Si c’était le cas, c’était, à mes yeux, une erreur gravissime.
 
Le ministre et la porteuse du projet interviewés
 
Par le quotidien De Morgen (9.12.2017), le ministre Jambon fait savoir qu’il réserve depuis plusieurs mois 100.000 euros pour un projet avec des jeunes à Molenbeek. "Je reçois souvent la critique que je pense seulement à la répression, mais ce que je propose est un récit chaleureux, et maintenant on n’en veut pas !" (Jambon). Dans le même article Mme Sihame El Kaouakibi (WeLoveBxl) nie farouchement tout lien avec le phénomène du radicalisme.
 
WeLoveBxl se fait connaître à la vie associative molenbeekoise
 
"As always, we work bottom up, with local communities and partners. Our mission is to co-create a diverse, dynamic and positive community-driven environment where youngsters can be teased, inspired and stimulated in their personal development process. A physical hotspot to connect in the heart of Molenbeek (Bottelarij) providing access to a variety of core and hosted recreational and professional activities. (…) Our site is online, you will find all the information related to the project on www.welovebxl.com." (19.12.2017)
 
Les réponses aux trois questions initiales
 
  1. Le projet est clairement né dans le contexte d’une réunion sur la déradicalisation. Est-ce un motif pour le contester ? Non. Questions qui créent une nébuleuse : est-ce né "comme ça", parce que c’était le seul moyen pour le ministre fédéral de justifier un soutien financier qui, en soi, n’est pas justifiable, sauf s’il s’agit de la lutte contre la radicalisation ? Est-ce parce que la Sûreté ou l’OCAM y voyaient un moyen de s’infiltrer dans la vie associative ou dans le monde des radicalisés ? Ou est-ce tout simplement parce que le ministre tient à subsidier un projet ou une personne qu’il admire ? La nébuleux est là et y reste. Si le but du ministre était de montrer sa sympathie pour Molenbeek, il existe vraiment d’autres moyens plus convaincants, par exemple en se libérant une journée pour rencontrer la vie associative à Molenbeek. Les associations auraient apprécié, surtout celles qui l’ont invité dans le passé sans jamais avoir reçu de réponse.
     
  2. (2) Quelles sont les réactions du tissu associatif de Molenbeek ? Il n’y a pas eu d’appel à projets. Le ministre aurait pu composer un jury non politisé d’experts en la matière et lancer un appel à projets pour des associations aussi extérieures à Bruxelles. Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait ? WeLoveBxl aurait pu être retenu, pourquoi pas ?
    L’attitude du Foyer ? On y constate que le projet proposé a beaucoup en commun avec un projet, d’ailleurs fort intéressant, mis en oeuvre depuis plus de dix ans : le Bis Award. Pour le Foyer, ce n’est pas un motif pour rejeter WeLoveBxl, mais de nouveau : c’est assez étonnant de recevoir une invitation à participer à un projet, proposé comme tout neuf, alors qu’on le croit en partie déjà entrepris depuis plusieurs années ! Certes, avec moins de moyens… Conclusion ? Je pense que plusieurs associations se mettront d’abord autour de la table pour définir une attitude commune, parce que la loyauté entre associations locales de jeunes est plus grande que certains semblent le croire.
     
  3. A la fin, si l’organisatrice de WeLoveBxl soutient que son projet n’a rien à voir avec le radicalisme, je ne comprends plus. Je comprendrais fort bien que le ministre Jambon veut une politique claire et constructive vis-à-vis des returnees, tout comme il sera sûrement conscient que le combat contre la radicalisation à Molenbeek n’est pas encore gagné, et que la naissance de nouvelles petites enclaves de radicalisation n’est toujours pas exclue.
 
Disons que le 10 janvier 2018, le jour où j’écris ce commentaire, la dynamique et la logique ne me sont pas claires.
 
Johan Leman est Anthropologue, président du Foyer asbl à Molenbeek