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Avril 2002 | n° 203 | Couleurs latines
Profession : migrante
Marcela de la Peña Imprimer Réagir

Le projet migratoire comme moyen de s’insérer professionnellement et de nourrir une famille restée au pays: c’est ce que choisissent nombre de femmes latino-américaines. Si, à l’arrivée, le travail ne manque pas, les conditions - salaire, sécurité sociale, congé... - font nécessairement défaut à ces travailleuses en noir. Il n’empêche, un autre bénéfice peut émerger au cours du projet migratoire: la découverte de l’autonomie...

Depuis le début des années ‘90 l'immigration latino-américaine et des Caraïbes a pris une ampleur importante, même si elle s’avère mal connue dans l'ensemble des pays européens. Le présent article s’efforcera donc d’en dresser un bref descriptif, s’attachant essentiellement aux femmes, puisque l’immigration latino-américaine s’est largement féminisée au cours de ces dernières années. Un premier constat s’impose d’emblée: la plupart des personnes latino-américaines qui arrivent vers l’Europe sont des réfugiés économiques, provenant des pays où l’insécurité et la violence les empêchent de rester, en tout cas d’y vivre une vie digne de ce nom. Il convient, bien sûr, de ne pas exclure de ce tableau la violence économique, et cela au travers des mesures néo-libérales se développant notamment avec l’application des Programmes d’Ajustement Structurel (PAS, recettes économiques du F.M.I. pour les pays en voie de développement). Ces politiques ont en effet énormément appauvri l'ensemble de la population, l’exclusion sociale et la féminisation de la pauvreté s’accroissant. Les possibilités de trouver un emploi diminuent, les services sociaux disparaissent, et se produit un transfert des responsabilités des gouvernements vers les femmes et les jeunes.
 

Les femmes se voient ainsi contraintes à émigrer vers les pays du Nord pour y trouver de meilleurs moyens de subsistance afin de nourrir leur famille – une tendance d’autant plus forte en ce moment qu’il existe dans les pays riches une demande considérable de main d’œuvre bon marché dans les secteurs du travail domestique et de la prostitution féminine.


Si ce phénomène concerne également l’Asie, il ne faut pas négliger une spécificité latino-américaine : depuis le début des années ‘80, les femmes latino-américaines se sont organisées pour revendiquer des droits sociaux et des droits égaux pour les hommes et les femmes, notamment le droit à la santé sexuelle et reproductive, et leur exercice à la citoyenneté.


Ainsi, dans le contexte actuel, la responsabilité de la survie de leur famille retombe directement sur les femmes. Dans des conditions toujours plus difficiles, les femmes se sont organisées autour de revendications immédiates comme les “cuisines populaires” ou les “comités du verre de lait”. Elles s’organisent autour de revendications citoyennes comme la participation aux listes des partis politiques ou l’incorporation de leurs droits dans la législation. D’autre part, les femmes des villes latino-américaines ont une triple journée de travail : leur espace privé, la maison, se transforme en petit magasin, en épicerie, en salon de coiffure, etc. Ainsi, forcées par les circonstances, elles commencent de nouveau à chercher des nouvelles stratégies pour faire vivre leur famille.


Il faut aussi dire qu’en Amérique latine ce sont les femmes qui prennent les principales initiatives et qui assument la subsistance de leur famille. L’absence du père est fréquente, liée parfois à l’émigration, parfois à la négligence de leurs obligations paternelles ou celles du ménage. De tout cela, il résulte en tout cas que les femmes latino-américaines d’aujourd’hui émigrent pour ne pas rester sans avenir et pour chercher un avenir pour ses enfants…

 

L’immigration des femmes latino-américaines en Belgique


En Belgique, nous ne disposons pas de beaucoup d’informations officielles sur la migration latino-américaine, légale ou illégale. Le peu d’informations existant date essentiellement des années ’60, durant lesquelles on constate un flux de migrants latino-américains vers la Belgique, conséquence principalement des dictatures (au Chili, Argentine, etc.). Beaucoup de femmes exilées ont accompagné leur mari, que ce soit ou non dans le cadre du regroupement familial.


C’est pendant les années ‘80 que le phénomène de l’immigration féminine s’accroît, les principaux pays “producteurs” de migrantes étant la Colombie, le Pérou, l’Equateur et la République dominicaine. Si jusqu’à la fin des années 90, les migrantes latino-américaines provenaient essentiellement du Brésil, du Chili ou encore de l’Argentine et du Mexique, la migration équatorienne et colombienne va ensuite augmenter très significativement. Une dernière constatation d’après des études empiriques existantes: la population en situation irrégulière serait le double de celle qui se trouve en situation régulière.
 

La plupart des migrantes d’Amérique du Sud proviennent des grandes villes ou des régions urbanisées et appartiennent à la classe socio-économique moyenne ou inférieure de la population. Ce sont des femmes qui ont, néanmoins, un bon niveau d'éducation, même d’éducation supérieure, et certains moyens pour vivre dans leurs pays. Si leur statut économique s’améliore dans le processus migratoire, leur statut en tant que citoyenne, par contre, se détériore, et cela en raison de la clandestinité de leur travail en Europe. Quant à celles qui proviennent de la campagne - c’est le cas notamment de celles qui sont originaires des Caraïbes et de l’Equateur -, elles n’ont pas le même niveau d’éducation et leur statut socio-économique s’améliore avec l’émigration.
 

En général, elles se situent en majorité dans la tranche d'âge de 25 à 35 ans, les 18 à 25 constituant le deuxième groupe en terme d’âge. Autre constat: la majorité de ces femmes sont mariées et ont émigré pour que leur famille survive. A ce titre, comment et au terme de quel voyage arrivent-elles en Europe?
 

La première, et sans doute la plus importante filière est celle qu’on appelle les “chaînes” c'est-à-dire celle constituée de femmes qui font le voyage suite à l’invitation d’un ami ou d’un parent résidant en Belgique. L’image que le Nord donne au Sud est une image de richesse sans limite: Les "invitées" ont presque la garantie de trouver du travail et d’avoir de bons revenus, les réseaux pour organiser le voyage des futures travailleuses au noir ne manquant pas en Amérique latine. Ces réseaux offrent toutes les facilités pour l’acquisition de visas, des renseignements sur les possibilités de séjour, et des modalités de paiement du billet d'avion. Revers de la médaille: les femmes sont liées au remboursement de fortes sommes d'argent à des intermédiaires, qui les tiennent ainsi en otage tant que la "dette" n'est pas remboursée.
 

Une autre filière, plus dramatique, est celle des réseaux de prostitution - notamment en provenance de Colombie, du Brésil et de République Dominicaine, avec toutes les formes d’intimidation, de menaces, de violences que cela implique.


Un autre groupe est constitué de femmes invitées par un Européen qu’elles ont connu dans leur pays, généralement pour se marier avec lui. Il est assez courant que, pour beaucoup d’entre elles, une fois en Europe, leur “fiancé” n’ait plus l’intention de se marier; elles se retrouvent alors sans abri et sans aucune protection et exposées à l’exploitation sexuelle.


Enfin, il y a des femmes qui arrivent pour faire des études post universitaires, même si beaucoup d’entre elles ont un statut d’accompagnatrices dépendantes du visa, et de la bourse de leurs maris.

 

En quête d’un nouveau monde…


D’après une recherche effectuée en 1998, nous pouvons proposer une typologie de femmes migrantes par rapport aux intérêts et motivations dans leur projet migratoire; nous distinguons, dans cette perspective, tout d’abord les femmes en quête de promotion, c’est-à-dire des femmes qui travaillent à l’amélioration de leur qualité de vie professionnelle et personnelle au moyen de la migration. Elles ont un bon niveau d’éducation, plus élevé que la moyenne, elles se sentent plus “intégrées ” à la société d’accueil et en général elles ont leur projet migratoire mieux planifié: faire des études de spécialisation pendant une courte période et puis rentrer chez elles.

Les femmes migrantes politiques constituent une deuxième catégorie, composée des exilées ou des réfugiées; bénéficiant d’un niveau d’éducation supérieur, elles prennent le pays d’accueil pour pays de résidence, ce qui ne les empêche pas d’idéaliser leur pays, avec lequel elles maintiennent d’ailleurs des rapports permanents. Pendant les premières années elles ont un regard plus instrumental de la société d’accueil et pensent plutôt au retour. Les femmes migrantes pour des raisons affectives, quant à elles, quittent leurs travaux et leurs familles pour une autre relation affective ou pour épouser un Européen. Elles ont un statut différent d’autres types de migrantes mais présentent néanmoins aussi de graves problèmes d’insertion professionnelle. Leur projet migratoire dépend souvent de leur rapport avec leur conjoint.


Les femmes génératrices de revenus, enfin, travaillent pour leur famille: leur émigration est une stratégie de survie, elles passent leur vie en pensant à leur pays et préparent leur retour, même si elles restent ici une dizaine d’années. Leurs possibilités d’apprendre la langue et de partager leur vie sociale avec les Belges sont assez limitées. Leur visibilité est rare, et comme elles vivent dans la clandestinité et n’attirent guère l’attention, n’étant pas identifiées, à l’inverse d’autres migrants, comme une “menace” migratoire. Elles accomplissent de longues journées de travail, disponibles en permanence pour les enfants des individus qui font appel à elles, disponibles également pour des personnes âgées ou handicapées. Ce statut est très éprouvant psychologiquement. Ces travailleuses sont issues de classes sociales diverses: certaines sont hautement qualifiés, d’autres proviennent de familles complètement démunies. Comme nous l’expliquait l’une d’entre elles, dans mon pays j’ai étudié le droit. Ma patronne l’ignore… Je lui ai raconté que je n'avais pas été à l’école secondaire, parce que ce qu’elles veulent c’est la soumission, dire "Oui Madame tout le temps", c’est ça ce qu’elles veulent.


En outre, les enfants des travailleuses domestiques migrantes, lorsqu’elles en ont, sont eux aussi confrontés à des durs problèmes: leur mère doit essayer de répondre aux besoins de ceux-ci, ce qui implique une présence, mais ce qui implique aussi des absences, celles consacrées au travail. Conséquence: il n’est pas rare que de jeunes enfants soient abandonnés pendant plusieurs jours avec le minimum de soins...

 

Pourquoi restent-elles ici malgré leurs difficultés ?


On pourrait se demander, face aux situations parfois extrêmement douloureuses qu’expérimentent ces femmes, les raisons qui les poussent à, malgré tout, rester. Outre que leur retour n’irait pas non plus sans nouvelles difficultés - le projet migratoire coûte cher, il faut que l’"investissement" rapporte -, il est une autre motivation qui ressort des témoignages recueillis au cours d’une recherche-action menée par Anacaona. Cette autre motivation, ce bénéfice, en fait, réside dans l’inversion des rapports de pouvoir homme/femme que ces femmes expérimentent dans la migration. Le fait qu’elle travaille, en migration, pour des femmes (mère, épouse, célibataire, veuve...) et non pour des hommes leur fait découvrir que le pouvoir, monopole habituel des hommes, peut être exercé par les femmes. De même, elles prennent conscience de la valeur de leur travail - ce travail domestique que chez elles, dans leur famille, elles font pour "rien". Ainsi, non seulement, ce travail vaut quelque chose, mais il les fait vivre ici et fait vivre leur famille restée au pays. Même si elles n’ont pas de droits civiques et sociaux, leur capacité à être indépendante de l’homme et de pouvoir vivre sans oppression patriarcale leur donne dès lors envie de rester. Le projet migratoire, au fur et à mesure qu’il se vit, devient ainsi, au fil du temps, un choix de vie, qui leur vaut gain de confiance en elles, bénéfice de l’indépendance. Un constat qui doit nous rendre méfiants de la tendance à faire de ces femmes des victimes à assister, mais doit nous amener à les considérer aussi comme des actrices de leur vie...

 

Marcela de la Peña est Sociologue, Présidente de l’Association de femmes latino-américaines et des Caraïbes “Anacaona”, Responsable de “Genre et migration” au sein de l’ONG “Le Monde selon les femmes”

Bibliographie

• Aida Lombeyda, «Genre et femmes immigrées latino-américaines», document de travail, Anacaona, 1997.
• D.Kugler, A. Lombeyda, «Trabajo domestico y mujeres latinoamericanas en Belgica», Anacaona, 1999.