Décembre 2002 | n° 209 | Un coin du voile
Derrière le voile du non dit...
Entretien avec Fabienne Brion

Signe d’appartenance religieuse pour les unes, le foulard est-il moyen discret - mais efficace - d’exclure les jeunes filles d’origine immigrée du marché du travail, après les avoir exclues des écoles? En d’autres mots, derrière l’invocation des principes de laïcité et d’égalité, ne faut-il pas voir aussi une très discrète mécanique d’exclusion sociale? Entretien avec Fabienne Brion, criminologue à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve.

AI : Le foulard a, au travers de l’intervention du ministre Hazette, refait surface dans l’actualité politico-médiatique, avec, à nouveau les classiques objections à son égard - laïcité, neutralité, etc. Faut-il voir là une histoire qui bégaye ou alors est-ce la même histoire qui continue, le cas échéant avec de nouvelles péripéties?


Fabienne Brion: C’est toujours difficile de dire ce qui tient de la nouveauté ou de la redite dans l’Histoire, avec un grand H... Je crois en tout cas que l’histoire n’est pas finie, et j’en veux pour preuve que s’il est bien un sujet qui réussit à mettre partout le feu aux poudres - que ce soit dans une conversation de bistrot ou lors d’un imposant colloque - c’est encore et toujours le foulard... Hier comme aujourd’hui, il semble bien qu’il n’ait rien perdu de son incroyable charge émotive. Cela étant, la donne se pose-t-elle différemment que lors des premières péripéties - à la fin des années 80, par exemple? D’une certaine manière, oui, puisque le jeu des générations joue ici comme ailleurs. En clair, cela signifie que les jeunes filles qui revendiquent le droit de porter le foulard aujourd’hui le font par exemple, et entre autres, sur base de ce que leurs parents ont vécu. Ainsi, certaines d’entre elles, refusant d’être considérées sous le seul angle de la main d’oeuvre - comme leurs parents, donc - estiment qu’elles ont par là le droit d’être voilées sur le lieu de travail. Pourquoi? Parce que leur refuser pareil droit, ce serait à nouveau ne voir en elles que des travailleuses, ce serait, à nouveau, nier leur dimension spirituelle, religieuse... Autre exemple qui atteste que l’histoire ne nous repasse pas exactement les mêmes plats: un des arguments des jeunes filles pour exprimer leur dimension religieuse trouve sa source dans le fait qu’elles ne se considèrent pas comme immigrées, ni comme enfants d’immigrés, mais comme Belges. Partant, elles ont le droit, disent-elles, d’être traitées à égalité, c’est-à-dire dans leur globalité - et donc en ce compris leur dimension spirituelle...

 

AI: Du côté des opposants au foulard - si l’on peut se permettre ici pareille expression - l’argumentaire semble n’avoir guère changé au fil des années...


Fabienne Brion: Il s’articule essentiellement autour de ce que je nomme la passion des Lumières - et là, ce sont les principes d’égalité hommes-femmes, de laïcité, de neutralité qui sont mis en avant - et autour de la passion de la Nation - dans ce cas, c’est, par exemple la difficulté qu’il y a pour des Belges de voir quelqu’un se dire Belge tout en portant un signe vestimentaire qui, pour lui, est contradictoire de cette affirmation. L’argument de l’intégration mis en avant par le ministre Hazette - lequel estime que le foulard serait un frein à celle-ci - relève, par exemple, de cette passion de la Nation, même s’il y a d’autres choses à dire à propos de son discours.

 

AI: Il est étonnant de voir - mais c’est peut-être une interprétation subjective - le calme des jeunes filles quand elles exposent leur point de vue face aux arguments «passionnés» des partisans de l’interdiction du port du foulard à l’école ou sur les lieux de travail... Comme si, quelque part, les plus «raisonnables» n’étaient pas ceux que l’on croit...


Fabienne Brion: C’est très vrai effectivement, et l’explication réside dans le fait que le discours des jeunes filles a quelque chose d’imparable. C’est un discours extrêmement construit, parfaitement ficelé. Et pas de manière artificielle, spécieuse. Ainsi, lorsqu’elles affirment à leurs détracteurs qu’il est intellectuellement erroné d’opposer "raison" et "révélation" - sous-entendu qu’il n’est en rien impératif de s’émanciper de la religion pour accéder à la raison -, elles touchent un espace où la contre-argumentation n’est pas du tout évidente...Et c’est là, je pense, que réside l’explication du foulard comme lieu de toutes les tensions: ces jeunes filles pointent avec extrêmement de précision les contradictions de notre société.

 

AI: Quelles contradictions?


Fabienne Brion: Elles sont nombreuses - par exemple le fait que que nos sociétés ne sont pas - et loin sans faut - aussi vertueuses qu’elles le prétendent sur les terrains de l’émancipation, de l’égalité entre les femmes et les hommes. Mais, pour le dire de manière plus fondamentale, les deux passions que l’on évoque sont, sous certains aspects, contradictoires. Ainsi, comment ne pas voir que lorsque notre société prône l’égalité entre les individus - ce que j’appelle la passion des Lumières, donc -,elle n’en réserve pas moins les meilleurs postes de travail aux nationaux - sacrifiant par là à sa passion de la Nation. Exemple concret: interdire le port du foulard sur les lieux du travail, c’est une manière d’imposer l’égalité de traitement, mais, sachant que de jeunes musulmanes refuseront de l’enlever, c’est aussi une manière de les exclure de l’accès à l’emploi. Voire même une manière de les orienter vers d’autres emplois, comme l’exprime l’argument qui consiste à accepter que ces jeunes filles portent le foulard sur les lieux de travail de leur communauté d’appartenance. En clair, le discours non dit de la société dominante, c’est: l’égalité oui, mais pas à n’importe quel prix, en tout cas pas au prix de l’égalité sur le marché de l’emploi... Cela, ces jeunes filles le pointent d’emblée, en remarquant qu’il est paradoxal qu’elles puissent porter le foulard lorsqu’elles travaillent avec un public musulman...

 

AI: D’accord pour votre explication, mais il n’empêche, comment expliquer que ce débat autour du foulard, comme vous le disiez tout à l’heure, soit un véritable baril de poudre? Parfois, on entend certaines personnes dire: "Tout cela pour un bout de tissu"…

Fabienne Brion: C’est de passion dont nous parlons, avec toute la violence, tous les aspects mortifères que le terme inclut, notamment les aspects qui touchent à la haine de soi à travers la haine de l’autre. Est-ce un foulard que nombre de Belges ne savent pas voir, ou alors est-ce une jeune Marocaine assistant, dans le cadre de sa profession, un Belge? Le foulard, dans cette perspective, cesse de devenir un simple tissu, mais devient le moyen démocratiquement admissible de dire son refus d’être assisté par un Marocain. Et partant, il devient aussi le moyen de refuser un emploi à cette personne. Tout se passe d’ailleurs comme si on excluait du marché de l’emploi ou de certaines écoles les jeunes musulmanes au prétexte du port du foulard, là où les garçons marocains seront quant à eux criminalisés pour être également exclus...

 

AI: Vous employez le mot «haine». N’est-on pas quelque part amené aujourd’hui à faire le constat suivant: jamais il n’y eut, en tout cas en Belgique et de manière récente, d’immigration plus haïe que l’immigration marocaine?


Fabienne Brion: Vous osez le mot, et je crois que oui, il faut l’oser. Lorsque je lis certains textes - et pas des textes émanant de partis xénophobes - je pense qu’effectivement on peut parler de haine. J’en suis parfois sidérée. Dernier exemple en date: un document très officiel -un rapport sur la criminalité des allochtones - qui évoquait les garçons marocains comme "l’écume de la Nation". En d’autres mots, qu’est-ce qu’un garçon marocain, selon ce texte? De la mousse, qui ne tient en rien au territoire... C’est d’une violence rare, comme celle d’ailleurs qui se montre lorsqu’on aborde le sujet de l’immigration: nombre de personnes foncent directement sur les Marocains... Ce n’est, à un certain niveau, même plus mental, cela vient des tripes...

 

AI: On évoquait, en début d’entretien, cette histoire qui continue ou se répète. Si l’on évoque non plus le passé ou le présent, mais l’avenir, quel regard portez vous sur la suite de l’histoire?


Fabienne Brion: Je ne suis pas très optimiste, vraiment pas optimiste. J’ai l’impression que les choses se crispent, que ce soit sous l’angle international - au niveau duquel l’islam est perçu par les sociétés occidentales comme le champion du discours de la non modernité -, et au niveau local, également. Il est temps de voir, me semble-t-il, à quel point dans les écoles ou dans les quartiers, on se parle les uns aux autres en tant que membres d’une communauté. Parler de personne à personne devient presqu’impossible. Ou, de manière moins pessimiste, le point de rencontre se fait sur base de l’appartenance communautaire respective - Belges ou Marocains - et puis, éventuellement - je dis bien éventuellement - on se parle de personne à personne... Bon, cela étant, on se parle encore... Peut-être même y a-t-il là des éléments optimistes à voir. Lors d’un récent colloque organisé à l’UCL [1], je constatais le grand besoin de parler des participants et participantes d’origine marocaine. C’est important à rappeler: il y a beaucoup de points de vue dans la communauté musulmane, mais l’organisation du débat public ne leur donne que très peu d’échos...


Propos recueillis par Jacques Meyers


Note
[1] Féminité, islamité, minorité - Rencontre-échange à propos du hijâb - Organisé par le Département de criminologie et de droit pénal de l’UC, le 4 octobre 2002. A lire de Fabienne Brion «Des jeunes filles à contrôler aux jeunes filles à mâter», in Voix et voies musulmanes de Belgique - Collectif, sous la direction d’Ural Manço - Bruxelles, Facultés univesitaires Saint-Louis, 2000, pp 115-146.

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