Juillet 2018 | n° 341 | Négritude et postcolonialisme
Les Black Studies en Europe Des savoirs engagés
Sarah Fila-Bakabadio
Pour saisir le vécu noir en Europe, il faut penser les Black Studies comme ce qu’elles ont toujours été : des savoirs engagés. A partir des contre savoirs historiques, sociologiques mais aussi philosophiques qui ont servi à élaborer les premiers programmes en Black Studies aux Etats-Unis, comment se sont construits les Black Studies en Europe ?
La conférence " Black Studies in Europe : A Transatlantic Dialogue "[1] que nous avons organisée à Bruxelles en novembre 2017 fut un évènement. Non que la question des Black Studies ait jamais été posée ni que des études sur les populations noires n’aient été développées en Europe auparavant. Depuis quelques années, il existe un programme d’études en Black Studies, une école d’été et des séminaires. Pourtant, il n’y avait encore jamais eu de rencontre destinée à penser les Black Studies conjointement comme un objet d’étude, un champ scientifique et un outil d’analyse des trajectoires noires en Europe. Aucun cadre commun n’existe pour parler de ce que signifie " être noir en Europe " ou " être noir et européen " réunissant des universitaires et des militants associatifs.

Puisque l’échelle européenne participe des circulations des personnes, des politiques migratoires et des réglementations sur les discriminations, il nous semblait impossible d’envisager les identités, les cultures et les histoires des populations noires sans penser ce territoire. Nous devons saisir comment sa délimitation dans l’espace-monde en tant qu’entité politique, historique, économique, voire sociale impacte les vies des populations catégorisées comme noires. Comment ces dernières occupent-elle ce/s lieu/x (voire non lieux) ? Comment le territoire européen s’incarne-t-il dans des " régimes de subjectivités " noires ? Comment s’articulent ce que d’aucuns, à l’instar de l’écrivaine Léonora Miano, décrivent désormais comme une appartenance " afro européenne " (si ce n’est afropolitaine) ?
 
Politique et production des savoirs

Aux Etats-Unis, les Black Studies sont nées au milieu des années 1960 à la jonction du Mouvement pour les Droits civiques et des nationalismes noirs, tous en butte avec la ségrégation raciale. Leur émergence à Chicago (1969) est liée à un engagement politique. Leurs fondateurs dont Nathan Hare et Maulana Karenga étaient tous militants nationalistes et reprochaient aux leaders du Mouvement leur incapacité à saisir le rôle politique de la production de savoirs. Sans renier les acquis de la non violence, ils pensaient l’histoire et les sciences comme des instruments d’émancipation dans le présent. Ainsi, ils pouvaient notamment créer des programmes scolaires alternatifs pour les enfants des quartiers noirs. A défaut de structure universitaire satisfaisante, ils se sont d’abord tournés vers des groupes comme les partis des Black Panther ou l’Organisation US[2] qui proposaient des cours d’éducation politique (Political Education, PE) et où leurs membres lisaient Frantz Fanon, Malcolm  X, ou Jomo Kenyatta. Ces cours servaient à développer une conscience noire et une pensée révolutionnaire fondée sur le lien entre oppression, race et classe. Les nationalistes construisaient des contre savoirs qui abordaient à la fois la condition noire prise comme un phénomène global, le spécifique d’un vécu africain-américain mais aussi des idéologies politiques globales comme le marxisme. Ces connaissances historiques, sociologiques mais aussi philosophiques ont ensuite servi à élaborer les premiers programmes en Black Studies. Cette jonction originelle entre militantisme et diffusion de connaissances fait des Black Studies un réservoir d’idées où le savoir est nécessairement une forme d’" empowerment ". Il n’existe pas encore pour lui-même mais par et pour le changement social et politique qu’il doit induire. Il est un outil de la praxis politique (comme il l’a finalement toujours été dans l’histoire africaine-américaine) au même titre que les manifestations, les défilés ou les boycotts.
 
Les voix des minorités européennes

En Europe, la situation est certes différente mais nous sommes aujourd’hui dans un moment particulier où les minorités racisées font entendre leurs voix non seulement pour dénoncer leur invisibilisation dans une Europe à l’imaginaire colorblind mais aussi pour penser cette Europe à partir de leurs expériences. Il s’agit désormais de définir une positionnalité noire européenne, c’est-à-dire d’illustrer par des études comment les Noirs voient l’Europe, définissent leur place dans ses sociétés et imaginent le futur.
Cela est d’autant plus nécessaire que le continent se contracte autour d’une vision binaire d’un " Nous " majoritairement blanc et d’" Autres " racisés. La recrudescence de régimes politiques qui fondent leurs discours conservateurs, voire d’extrême droite, sur le mythe d’une société statique à la composition inchangée sont une raison urgente pour que ces minorités produisent des savoirs engagés vers une pluriversalité européenne. Si aux Etats-Unis dans les années 1960, l’" ennemi " était la ségrégation raciale, les populismes et le rétrécissement du projet européen en sont désormais un. Les minorités sont de facto aux avant-postes de ce challenge car elles sont les premières visées par les politiques discriminatoires.
 
Le rôle des chercheurs

Les milieux militants et universitaires ont saisi ces enjeux depuis bien longtemps car ils touchent les groupes dont ils sont issus ou qu’ils étudient. En défendant des perspectives postcoloniales, décoloniales, afroféministes ou afroqueer comme en documentant les histoires et les sociologies des populations noires, ils s’opposent au réductionnisme d’un Us v. Them. Tous se retrouvent donc dans cette volonté de produire des connaissances de terrain et théoriques sur les trajectoires noires pour déconstruire un universel occidental ou rappeler la présence noire dans les histoires européennes. Cela dépasse les frontières disciplinaires qui s’effacent derrière une catégorie structurante, ici la race. Seules les voies et les champs d’expression pour y parvenir diffèrent pour le moment. Les chercheurs que nous sommes produisent des études validées par une institution tandis que les militants valident les leurs par la reconnaissance du terrain. Les studies, souvent critiquées pour leur absence de méthodologie, sont suffisamment flexibles pour pouvoir associer des savoirs militants et des savoirs académiques. Cela me semblerait plus difficile dans des disciplines constituées comme l’histoire.

Le moment et le format des studies sont donc propices pour penser les expériences noires européennes. En outre, s’il existe un jour des Black Studies européennes, elles conserveront certainement de leur origine nord-américaine une fibre politique dont on ne peut d’ailleurs faire l’économie dans la production de savoirs subalternisés. L’histoire nous a d’ailleurs montré que les savoirs qui ont influencé la marche du monde ont été créés dans des moments de crises et de remise en questions de modèles sociétaux. S’il n’y a ici rien de systématique, il reste que le politique crée l’urgence née d’une demande sociale. Les acteurs de terrain utilisent cette urgence et produisent des manières d’agir sur le présent, voire d’inventer l’avenir. Les chercheurs, eux, s’en saisissent et tentent d’en extraire le sens. Tous forment des connaissances qui deviennent alors une médiation face à un changement (ou l’espoir d’un changement) ou une façon de lutter contre un immobilisme politique et/ou social.
Enfin, la création de Black Studies européennes à laquelle nous travaillons doit rendre compte des expériences noires européennes dans leur ancrage en Europe mais aussi à travers leurs connexions avec d’autres territoires et d’autres manières d’être Noir dans les Amériques, en Afrique ou en Asie. Quel que soit le point de départ et l’intérêt de chacun, il s’agit de produire ensemble afin que le changement advienne véritablement.
 
Sarah Fila-Bakabadio est historienne en études américaines et afro américaines, maîtresse de conférences à l’université de Cergy-Pontoise
 
Notes
[1] Lire aussi " Penser les frontières raciales, repenser la société " de Nicole Grégoire.
[2] L’Organisation US est une association fondée en 1965 par Maulana Karenga. Ce dernier était convaincu que seule la réafricanisation des Africains-Américains leur permettrait de lutter efficacement contre la discrimination raciale.
© Centre Bruxellois d'Action Interculturelle