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Octobre 2005 | n° 236 | Martine et Fadila: pas égales devant l'emploi
Kafka le pharmacien
Pascal Peerboom Imprimer Réagir

La Belgique connaît en ce moment une pénurie de pharmaciens. Bertrand, candidat réfugié politique rwandais depuis 1998, est pharmacien. Or, il a dû attendre quatre ans avoir de pouvoir enfin exercer sa profession, bloqué par la mauvaise volonté de certaines administrations. Témoignage.

1998, dans l’avion qui l’emmène vers la Belgique Bertrand pense en avoir fini des vexations et injustices qui avaient eu raison de sa ténacité. Fort d’une formation en pharmacie, dispensée par des professeurs belges à l’université de Kigali, il avait reçu une bourse afin de parfaire ses connaissances et effectuer un doctorat à l’Université d’Anvers. Je ne cache pas avoir mis à profit cette opportunité pour fuir le Rwanda et m’installer en Belgique. J’avais effectué un stage à l’Université de Gand en 1990 qui s’était parfaitement déroulé, je suis donc venu sans appréhensions.


Mais entre le simple séjour étudiant et la volonté de construire sa carrière professionnelle sur le territoire belge, il y a un pas, que dis-je un gouffre, dont la fréquentation de multiples administrations allait lui permettre de mesurer l’ampleur. Après avoir sollicité et obtenu en 1999 une équivalence de diplôme sans difficulté aucune et introduit une demande de réfugié ONU en 2001 (procédure toujours en cours), je sollicite un ultime cachet ,appelé visa, apposable sur mon diplôme qui m’ouvre la porte à l’Ordre national des pharmaciens, passage obligé pour exercer. J’ai rempli le dossier qui m’avait été remis par une secrétaire qui m’avait dit qu’il s’agissait, dans mon cas, d’une simple formalité. Lors du dépôt des documents ad hoc, l’affaire se corse. Le responsable des dossiers m’a alors expliqué que je ne pouvais recevoir le précieux visa sauf si j’étais belge reconnu en tant que réfugié ONU ou marié à une Belge. Une dernière condition que j’ai trouvé étrange dans la mesure où c’est moi qui allait professer comme pharmacien, et non mon épouse.


Un responsable qui n’hésitera pas de contacter l’Office des étrangers pour s’enquérir de l’état d’avancement de la situation de Bertrand qui s’étonne. Je n’ai pas davantage compris le lien qu’il pouvait y avoir entre ma demande de visa et celle déposée à l’Office des étrangers qui suivait son cours. Pressé par les obligations financières, j’ai travaillé, mais en tant qu’assistant de pharmacie et non pas comme pharmacien bien sûr. Sur conseil de mon employeur, je me suis adressé à un avocat, qui n’a trouvé nulle trace d’un article de loi ou d’un quelconque règlement sur lequel s’appuyait le responsable du dossier, qui effectivement réplique que rien dans la loi ne l’oblige à remettre ce visa. Un employé qui, sous la pression de l’avocat, ira jusqu’à en appeler au ministre de la Santé de l’époque et lui demander de rendre un avis défavorable.


A cours d’argent et craignant que ses démarches ne nuisent à sa demande de régularisation, Bertrand arrête les frais. En 2002, il refait une tentative. Sans plus de résultats. La réponse de la commission médicale du Brabant refuse par écrit le visa sur base d’un article qui n’existe pas. Erreur admise plus tard. Sur l’équivalence de diplôme, on peut voir un visa recouvert de tippex, preuve que l’on avait d‘abord accepté ma demande. Il insiste. La Commission Brabant néerlandophone décrète à nouveau: pas de visa. La francophone suit parce que sa consœur à refusé. une décision rendue par téléphone. Bertrand .sollicite le ministre de la Santé à de nombreuses reprises qui comprend le problème mais ne peut interférer dans la décision.


Bertrand s’adresse alors au Guichet d’information à la discrimination à l’embauche de l’Orbem. Ce service a réintroduit la demande, qui sera réexaminée en tenant compte des besoins du marché de l’emploi, me promet-on. L’Orbem fournit les documents prouvant que le manque de pharmaciens est criant dans les trois Régions. Après je n’ai plus eu de nouvelles. Employé absent pour maladie, ou en congé ou simplement pas à son poste, on ne m’a plus répondu malgré les promesses.


En juillet 2005, après quatre ans d’attente, Bertrand a la possibilité d’obtenir un emploi de pharmacien dans la région de Charleroi et soumet donc son dossier à la Commission Hainaut… qui lui accorde le visa en vingt-quatre heures sans se poser de questions sur le statut de notre ami pharmacien. Depuis Bertrand travaille et est inscrit à l’Ordre des pharmaciens. Pour cela, il paye une cotisation perçue par… le même service brabançon qui lui a refusé si longtemps l’accès à la profession. Ses difficultés, Bertrand les met plutôt sur le compte de la malveillance de quelques individus isolés que sur un système organisé d’exclusion parce que rien n’a été notifié par écrit et surtout parce que j’ai obtenu le visa en Hainaut. Bertrand assure n’avoir jamais été l’objet de discrimination liée à son origine rwandaise. Bien sûr la demande est telle que l’on est souvent seul à se présenter pour un poste. Je ne sais pas ce qu’il en adviendrait si la concurrence était présente. Je n’ai jamais senti non plus de rejet émanant de la clientèle. Si Bertrand préfère témoigner dans l’anonymat c’est parce que je crains la subjectivité de l’examen lors de ma demande de régularisation et donc que mes déclarations ne nuisent à cette demande. La dernière fois que j’ai demandé des nouvelles de la procédure, je me suis entendu conseiller de m’engager bénévolement auprès d’une ONG ou d’un organisme charitable, que ça pourrait m’être favorable, alors que je dois subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille, que le dossier traîne depuis si longtemps... C’est un peu comme si on me disait: "Si vous n’êtes pas satisfait de votre sort, rentrez chez vous".