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Novembre 2018 | n° 343 | Retour sur
La République du Kosovo : le plus jeune Etat d’Europe
Liridon Lika Imprimer Réagir
La République du Kosovo, habitée par 93 % d’Albanais, vient de célébrer le dixième anniversaire de son indépendance. Dans une perspective historique et contemporaine, nous expliquerons qui sont les Albanais. Que représente le Kosovo pour les Albanais ? Où en est l’État kosovar dix ans après l’indépendance ?
Les Albanais (Shqiptarët en albanais) sont un peuple autochtone de l’Europe du sud-est ou des Balkans. Ils sont les descendants directs des Illyriens (Ilirët), qui, eux-mêmes, d’après de nombreux chercheurs, descendent des Pélasges (Pellazgët). Les Illyriens étaient l’un des plus grands peuples des Balkans[1] qui habitaient historiquement dans toute la partie occidentale et centrale de la région. La présence d’Illyriens apparaît dans des œuvres écrites datant du milieu du Ve siècle avant l’ère chrétienne[2]. Ils vivaient en tribus, dont les plus importantes étaient les Ardiéens, les Dardaniens, les Dalmates, les Enchéléiens, les Labéates, les Libournes, les Molosses, ou encore les Taulantiens[3].
 
Les Dardaniens (Dardanët) étaient l’une des tribus illyriennes les plus célèbres et les plus grandes. Ces derniers sont cités au XIIe siècle avant l’ère chrétienne par Homère dans l’Iliade[4]. Les Dardaniens ont donné le nom au territoire appelé la Dardanie. L’étymologie de la Dardanie (Pays des poires) s’explique uniquement par le mot albanais dardhë (poire, poirier en français)[5]. Tout comme d’autres tribus illyriennes qui, à partir de VIe - Ve siècle avant l'ère chrétienne, avaient créé et consolidé leurs propres entités étatiques[6], les Dardaniens avaient également établi leur propre État, le Royaume de Dardanie du IVe au Ier siècle avant l'ère chrétienne[7]. Le Kosovo et ses environs constituent le cœur historique de la Dardanie antique[8]. La combinaison des sources historiques et des résultats de l’archéologie, de l’ethnologie et de la linguistique a montré qu’il existe une continuité permanente entre les Illyriens et les Albanais[9].
 
En raison de leur position géostratégique, les territoires des Illyriens-Albanais ont été la cible des convoitises de diverses puissances ou acteurs étrangers. Mais malgré l’occupation romaine, les invasions slaves ainsi que l’occupation et la domination ottomane, les Illyriens-Albanais ont préservé leur propre identité ethnolinguistique et ont en permanence vécu au Kosovo où ils ont mené des guerres de libération nationale.
 
Mouvement pour l’indépendance des Albanais

Comme d’autres peuples des Balkans, les Albanais ont connu une longue période d’occupation et de domination ottomane de plus de cinq siècles. Durant cette période, ils ont fait des efforts constants pour obtenir la liberté et l’indépendance. Au XIXe siècle, les patriotes albanais se sont davantage organisés pour créer un État albanais dans les Balkans. Dès lors, de 1878 à 1912, ils se sont soulevés contre l’Empire ottoman[10]. Les Albanais du Kosovo ont joué un rôle clé lors de ces soulèvements. Le Kosovo a constitué le centre du mouvement pour l’indépendance des Albanais. Le 10 juin 1878, au Kosovo fut créée la Ligue albanaise de Prizren, un mouvement politico-militaire de libération nationale. En d’autres mots, le mouvement politique et culturel pour la création d’un État indépendant albanais trouva parmi les Albanais du Kosovo la force la plus déterminée pour la réalisation de cet objectif[11].
 
Suite à plusieurs années d’efforts et de guerres contre l’occupation et la domination ottomane, le 28 novembre 1912, les Albanais proclament l’indépendance de l’Albanie dans ses frontières ethnolinguistiques. Le nouvel État albanais devait donc incorporer tous les territoires habités majoritairement par les Albanais et inscrits dans la continuité géographique ainsi qu’historique, à savoir, les quatre vilayets : du Kosovo, de Shkodër, de Manastir et de Janina[12]. Mais c’est durant cette période que le Kosovo est conquis et occupé militairement par la Serbie[13]. Dans ce contexte, les grandes puissances européennes de l’époque (Allemagne, Autriche-Hongrie, France, Italie, Royaume-Uni, Russie) se réunissent à la Conférence des Ambassadeurs à Londres, qui, le 29 juillet 1913, reconnaît l’État albanais. Mais, suite aux pressions notamment de la Russie et à ses efforts d’accroître son influence dans les Balkans à travers l’expansion territoriale des États slaves, les terres albanaises ont arbitrairement été morcelées, laissant ainsi le Kosovo sous l’occupation violente de la Serbie et plus tard de l’ex-Yougoslavie.
 
L’amputation du Kosovo de l’Albanie est vécue comme une grande injustice historique et a posé en même temps des problèmes pratiques pour les Albanais. Dès lors et durant tout le XXe siècle, ces derniers ont contesté les frontières artificielles, fixées de manière arbitraire ainsi qu’en dehors de toutes réalités historiques et factuelles du terrain[14]. Ainsi, la question du Kosovo a existé en tant que telle durant près d’un siècle. Par ailleurs, sous l’occupation serbe-yougoslave, plusieurs milliers d’Albanais ont été expulsés du Kosovo vers la Turquie[15]. D’autres vagues ont été contraintes de migrer, pour des raisons politiques et économiques, vers les pays occidentaux (Allemagne, Autriche, Belgique, États-Unis, Royaume-Uni, ou encore Suisse).
 
L’indépendance en 2008

Le chemin vers la liberté et l’indépendance du Kosovo fut long et difficile, et plusieurs générations d’Albanais se sacrifièrent pour accomplir cet idéal. La création de l’État kosovar a connu un long processus historique qui a commencé plusieurs décennies auparavant, à savoir depuis l’occupation violente du Kosovo par la Serbie en 1912-1913. Les Albanais du Kosovo ont lutté, de manière pacifique et armée, pour se libérer de l’occupation serbe-yougoslave. L’État du Kosovo est né dans le contexte de la dissolution de la Yougoslavie.
 
Les efforts des Albanais pour l’indépendance du Kosovo furent atteints avec l’aide de l’Albanie, des États-Unis, de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Belgique, de la France, de l’Italie ou encore du Royaume-Uni. C’est en étroite coordination avec ces derniers que les Albanais du Kosovo proclamèrent l’indépendance du Kosovo le 17 février 2008. L’indépendance kosovare était la seule et unique solution acceptable pour les Albanais du Kosovo. Ainsi, l’indépendance a résolu définitivement la question du Kosovo[16].
 
Indépendamment du fait que l’article 3 de la Constitution de la République du Kosovo définit officiellement le pays comme un État multiethnique, dans les faits celui-ci est très homogène car, selon le recensement de 2011, 93 % de la population totale du pays est albanaise[17]. La République du Kosovo constitue donc le deuxième État albanais. Les Albanais, qu’ils soient en Albanie, au Kosovo ou en Macédoine partagent une langue, une culture, une histoire et une conscience nationale communes[18].
 
Reconnu par la communauté internationale

En dix années d’indépendance, l’État kosovar a solidement consolidé, de facto et de jure, sa souveraineté interne et externe. La légalité de son indépendance par rapport au droit international a également été confirmée par la Cour internationale de Justice (CIJ) le 22 juillet 2010. En ce qui concerne le plan interne, l’État kosovar a créé et consolidé ses propres institutions étatiques et a graduellement étendu sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire.
 
Pour ce qui est du plan externe, il a obtenu une large reconnaissance internationale[19]. À ce jour, la République du Kosovo est reconnue officiellement par 116 États membres de l’Organisation des Nations unies (ONU). Les États les plus puissants et les plus riches du monde l’ont déjà reconnue. De plus, l’État du Kosovo est devenu membre à part entière de nombreuses organisations et institutions internationales politiques, économiques, sécuritaires, culturelles et sportives.
 
Par ailleurs, le passeport de la République du Kosovo est reconnu par plus de 170 pays. Les pays voisins frontaliers tels que l’Albanie, la Macédoine et le Monténégro, ont également reconnu officiellement l’indépendance kosovare et coopèrent dans tous les domaines avec la République du Kosovo. L’objectif de la République du Kosovo est d’augmenter le nombre de reconnaissances officielles internationales, d’adhérer à l’ONU ainsi que d’avancer dans le chemin de l’intégration euro-atlantique, à savoir devenir membre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et de l’Union européenne (UE)[20].
 
Liridon Lika est chercheur au Center for International Relations Studies (CEFIR) de la Faculté de Droit, de Science politique et de Criminologie de l’Université de Liège (ULiège).
 
Notes
[1] John J. Wilkes, The Illyrians, Oxford, Cambridge, Mass., Blackwell, 1992, pp. 94-104.
[2] Serge Métais, Histoire des Albanais : des Illyriens à l’indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006, p. 94.
[3] Ibid.
[4] Aleksandër Stipçeviq, Ilirët: historia, jeta, kultura, simbolet e kultit, Tiranë, Toena, 2002, pp. 25-26.
[
5] Jusuf Buxhovi, Kosova I : Antika, Prishtinë, Faik Konica, 2015, pp. 195-196.
[6] Georges Castellan, Histoire de l’Albanie et des Albanais, Crozon, Armeline, 2002, p. 21.
[7] Akademia e Shkencave e Shqipërisë, Instituti i Historisë, Historia e popullit shqiptar. Vëllimi i parë: Ilirët, Mesjeta, Shqipëria nën Perandorinë Osmane gjatë shek. XVI-vitet 20 të shek. XIX, Tiranë, Toena, 2002, pp. 143-152.
[8] Edi Shukriu, « Ancient Dardania » , in Jusuf Bajraktari, Lefter Nasi, Kristaq Prifti, Fatmir Sejdiu, Edi Shukriu and Pëllumb Xhufi (ed.), The Kosova issue – a historic and current problem, Tirana, Eurorilindja, 1996, pp. 15-19.
[9] Aleksandër Stipçeviq, op. cit., pp. 70-75 ; Albert Doja, « Formation nationale et nationalisme dans l’aire de peuplement albanais », Balkanologie, vol. III, n° 2, 1999, p. 3.
[10] Stavro Skendi, The Albanian National Awakening : 1878-1912, Princeton, Princeton University Press, 1967.
[11] Enver Hoxhaj, Ngritja e një shteti. Politika e Jashtme e Kosovës, Tiranë, Dudaj, 2016, p. 21.
[12] Rexhep Qosja, La question albanaise, Paris, Fayard, 1995, p. 80.
[13] Noel Malcolm, Kosovo : A Short History, London, Pan Macmillan, 2002, pp. 239-263.
[14] Bashkim Iseni, La question nationale en Europe du Sud-est : genèse, émergence, et développement de l’identité nationale albanaise au Kosovo et en Macédoine, Berne, Peter Lang, 2008, pp. 294-295.
[15] Kosova Information Center, Expulsions of Albanians and Colonisation of Kosova, Prishtina, The Institue of History, 1997.
[16] Enver Hoxhaj, op. cit., p. 23.
[17] Agjencia e Statistikave të Kosovës, « Regjistrimi i Popullsisë, Ekonomive Familjare dhe Banesave në Kosovë 2011 », Rezultatet përfundimtare, Prishtinë, Republika e Kosovës, 2013, p. 11.
[18] Liridon Lika, « Étude des frontières internationales des États des Balkans occidentaux. Le cas de la République du Kosovo », in Liridon Lika, Audrey Weerts, Sophie Wintgens et Justine Contor (dir.), Frontières. Approche multidisciplinaire, Liège, Presses Universitaires de Liège, 2018, p. 40.
[19] Liridon Lika, « La reconnaissance internationale de la République du Kosovo (2008-2016) : succès, défis et perspectives de ce nouvel État », Revue de la Faculté de droit de l’Université de Liège, 2016/3, Larcier, pp. 536-539.
[20] Liridon Lika, « La République du Kosovo : dix ans après l’indépendance », RTBF, le 16 février 2018, www.rtbf.be/info/opinions/detail_la-republique-du-kosovo-dix-ans-apres-l-independance?id=9842237 (consulté le 15 juin 2018).