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Décembre 2018 | n° 344 | Tout le monde à table !
Tabous alimentaires et identités
Xavière Remacle Imprimer Réagir
Les prescrits alimentaires d’une communauté servent entre autres à renforcer la cohésion d’un groupe, à affirmer son identité, à se distinguer. Dans nos sociétés multiculturelles, le rapport de force qu’ils peuvent générer provoque parfois des malaises : en effet, quel groupe devra céder face aux prescrits des autres ? Une question qui en entraîne une autre : la convivialité ne passe-t-elle que par la bouche ?
Pourquoi des interdits alimentaires ? Parmi les nombreuses explications possibles, nous épinglons deux lectures : l’approche anthropologique qui diffère de l’approche positiviste. Cette dernière adopte une approche rationnelle en invoquant par exemple des raisons d’hygiène pour essayer de comprendre les interdits dans des cultures traditionnelles. Elle projette ainsi du sens en plaquant son cadre de référence occidental rationaliste.

Pour leur part, les anthropologues intègrent aux préoccupations d’hygiène une approche liée au spirituel, à l’invisible, au symbolique. Cette lecture part d’une constatation : tous les humains sont omnivores. Ce régime est né de la nécessité de s’adapter à des ressources différentes autant que de la curiosité de goûter de nouvelles choses. Cette néophilie (aimer ce qui est nouveau) a été aussitôt contrebalancée par une certaine néophobie (avoir peur de ce qui est nouveau) qu’on observe déjà chez le jeune enfant – ce qui est quelque peu révélateur de nos relations avec les cultures étrangères, faites en même temps d’attirance et de peur.

En principe, l’omnivore peut tout manger. Partant, les anthropologues se demandent si l’humain n’a pas établi des interdits pour cadrer ce tout sans limite. On observe deux types d’interdits : ceux qui sont sacralisés par une religion, et les interdits culturels, liés au fait que chaque société crée ses goûts et ses dégoûts. Par exemple, notre dégoût de manger des insectes, des serpents, des vers s’explique du fait que ces animaux rampants sont très éloignés des humains. Quant au discours sur le cochon, il est ambigu. Ainsi, la mythologie grecque considère les cochons si proches des hommes qu’ils seraient des incarnations d’humains ayant commis des fautes. Autrement dit : des humains dégradés, mais des humains quand même, d’autant plus qu’ils sont roses et n’ont pas de poils. De même, on évite de manger un animal familier avec lequel nous avons établi un lien affectif. Nous sommes donc partagés entre la peur de manger ce qui nous est trop proche ou trop éloigné.
 
Une inquiétude universelle

Cette inquiétude sur la bonne distance ne se pose qu’avec les animaux. En effet, les interdits alimentaires des différentes cultures concernent essentiellement le règne animal et rarement le végétal (sauf pour l’alcool ou des drogues). Dès le début de l’humanité, manger des animaux a posé un problème moral et émotionnel. Parce qu’il faut tuer. Comment les cultures ont-elles dès lors résolu cette angoisse universelle ? Les réponses varient. Très souvent, elles ont sacralisé l’abattage de l’animal : on tue pour les dieux, ce qui rendrait l’acte un peu moins sauvage. D’autres sociétés ont choisi le végétarisme, comme les bouddhistes et les Hindous. Certaines, à l’instar de cultures asiatiques, s’évertuent à servir la viande découpée en tout petits morceaux de sorte que l’animal ne soit plus reconnaissable (alors que chez nous le poulet ou le méchoui est présenté entier).

Pour l’anthropologue, peu importe les réponses car, à ses yeux, la question compte davantage : pourquoi l’humain est-il inquiet de tuer un animal ? Cette inquiétude est ravivée aujourd’hui dans les sociétés multiculturelles, parce que vivre avec des personnes qui mangent autrement remet en question les croyances séculaires. Pourquoi aussi ce débat semble-t-il si compliqué de nos jours ? Parce que les peuples s’identifient à ce qu’ils mangent ! Historiquement certains interdits sont adoptés pour permettre au groupe de se distinguer des autres et de se protéger en évitant les mélanges, notamment par les mariages mixtes. Epouser quelqu’un qui ne mange pas comme vous complique la vie quotidienne, et freine les relations.

Dans une société de mixité et de mélange, ces freins sont perçus comme insupportables. Alors que pendant des siècles, on vivait dans un système socioculturel communautarisé qui ne semblait pas dérangeant ; on se fréquentait de loin et chacun rentrait chez soi pour manger. Aujourd’hui, on mange à l’école ou sur son lieu de travail, ce qui engendre des questions pratiques et relationnelles qui ne se posaient pas avant.
 
Retour aux origines : tous végétariens !

Le régime de quel groupe va-t-on, ou doit-on, adopter ? Dans ce débat, il n’est pas étonnant que le menu végétarien soit la solution proposée en dernier recours, puisqu’il représente le minimum sur lequel tout le monde s’accorde : en effet, aucune culture n’a prescrit d’interdit par rapport aux légumes ni aux fruits, de sorte que les anthropologues vont jusqu’à se demander si les interdits ne sont pas nés avec la culture elle-même. On sait que notre humanité est commune et que nous avions à l’origine un régime végétarien. Avec l’exploration de la planète, les diasporas de l’humanité ont modifié et varié leur régime pour devenir omnivores. Les groupes humains s’éloignant progressivement, chacun a adopté des pratiques différentes. C’est ainsi que le régime alimentaire d’une société représente son marqueur culturel.

Pour revenir au débat actuel sur comment manger ensemble, soit on recherche le dénominateur commun en retournant à notre régime originel végétarien pour mettre tout le monde d’accord, soit on apprend une forme de négociation en organisant des tables différentes. Dans ce deuxième cas, la question sera d’accepter de trouver des solutions pour respecter certains interdits alimentaires spécifiques à notre groupe d’appartenance tout en supportant de voir à la même table d’autres types de plats, même s’ils nous sont interdits. Exemple : la personne qui ne mange pas de porc acceptera à la fois de manger une choucroute sans la viande et de voir que d’autres mangent devant elle ce qui leur fait plaisir : la choucroute avec viande. C’est une autre forme de convivialité intéressante.

A une même table, on ne mange pas exactement le même menu mais on participe et on assiste au plaisir de l’autre de manger ce qui lui convient. Ce scénario n’est pas évident. Il y a des végétariens fanatiques qui peuvent agresser les carnivores et les traiter d’assassins ; il y a des musulmans qui ne veulent pas s’asseoir à une table où est posée une bouteille de vin. C’est vrai que l’interculturel et l’extrémisme ne font pas bon ménage. La meilleure solution reste donc un signe d’ouverture de tous les côtés où chacun pourrait manger ce qu’il veut à la même table, en assumant sa culture et ses croyances, sans se sentir agressé ni frustré. Finalement, il y a pas mal de cas où ça se passe comme ça.
 
Une autre convivialité

Le pire serait de se séparer du groupe en raison de ses interdits alimentaires. Par exemple, lors du Ramadan, la situation idéale serait que le musulman pratiquant accompagne le groupe au café, tout en évitant de boire. Son message serait qu’il est possible de concilier deux situations : " Je jeûne et je suis content de rester avec vous au café ".

Un tel débat nous oblige à trouver des formes de convivialité et de partage qui ne soient pas centrées uniquement sur la nourriture. Ce qui n’est pas si simple car la nourriture est ancrée en nous comme le premier mode de partage. Lorsqu’on reçoit un visiteur à la maison, on lui sert automatiquement à boire. Ne rien offrir équivaut presque à ne pas accueillir. Dès lors, comment exprimer son accueil face à un musulman qui jeûne ? Que pourra-t-on lui proposer à la place d’un café, de respirer un bouquet de fleurs ? Le malaise est là. On ne sait plus quoi faire pour être hospitalier et convivial.

Au lieu de partager la nourriture, on pourrait échanger la parole. En reprenant l’exemple du musulman pratiquant qui accompagne ses amis au café pendant le Ramadan, il y a autant de valeur à partager des histoires qu’à boire un verre ensemble.
 
Xavière Remacle