fil rss

Décembre 2018 | n° 344 | Tout le monde à table !
Une question de dignité
Entretien avec Thomas Gergely Imprimer Réagir
Thomas Gergely, directeur de l’Institut d’études du judaïsme à l’ULB, où il enseigne l’histoire et la culture juives, décode la portée éthique et pédagogique des prescrits alimentaires dans le judaïsme. Des prescrits issus de la Thora et du Talmud, permanents et pourtant adaptables.
AI : Quels sont les fondements de la cacherout ? Est-elle uniquement régie par la loi divine, ou aussi par des ordonnances rabbiniques et les traditions ?
 
Thomas Gergely : On trouve les fondements de la cacherout dans la Thora : dans le Lévitique (chapitre 11) et le Deutéronome (chapitres 12 et 13). L’élément de départ apparaît comme une justification quelque peu étonnante. Dieu dit : " Soyez saints car je suis saint " (Lv. 19) . Mais que vient faire la sainteté dans ce contexte ? Saint ne signifie pas se confiner en prières, mais faire des efforts pour demeurer digne d’être un homme. Manger de la viande est un acte gravement significatif parce qu’il faut tuer. " Néanmoins, lit-on dans le Deutéronome, quand tu en auras le désir, tu pourras tuer du bétail et manger de la viande" (Dt. 12). On peut donc en consommer mais sans s’avilir, c’est-à-dire en enlevant dignement la vie à un animal.
 
Ensuite commence la structuration de ce qui est consommable ou pas. Est consommable tout animal qui a la corne fendue, le pied fourché, et qui rumine. A savoir, " le bœuf, la brebis et la chèvre ; le cerf, la gazelle et le daim ; le bouquetin, le chevreuil, la chèvre sauvage et la girafe ". On ne mangera pas de ceux qui ruminent seulement, ou qui ont la corne fendue ou le pied fourchu seulement. C’est pourquoi le porc, qui ne rumine pas mais qui a la corne fendue, est considéré comme impur. Il ne rencontre qu’un critère sur deux ; il ne peut être casher à moitié. Des animaux aquatiques, il ne faut manger que ceux qui ont des nageoires et des écailles, donc pas l’anguille par exemple – un serpent qui s’est perdu dans l’eau et qui n’a pas d’écailles. De même, les oiseaux purs sont ceux qui ont des ailes et qui volent, à l’exception de tous les charognards. A travers les prescrits alimentaires, il s’agit en définitive de manger les animaux qui sont en harmonie avec leur nature et le milieu dans lequel ils vivent. Un oiseau marcheur comme l’autruche n’est donc pas mangeable ; il ne vole pas, il n’est pas en harmonie avec sa nature.
 
Dans un article paru en 1973 et devenu une référence[1], l’historien Jean Soler apporte à la cacherout une explication non religieuse très convaincante. Alors que la raison religieuse concerne le fait de ne pas perdre sa dignité en tuant l’animal, le raisonnement de Jean Soler est le suivant : dans la structuration consciente ou inconsciente des règles alimentaires se dessine le rêve inavoué de retourner au paradis où Adam et Eve ne mangeaient que des fruits. Le judaïsme ne donne pas le végétarisme comme modèle mais considère que la vie paradisiaque est exempte de la nécessité de tuer pour manger. C’est peut-être la définition d’être au paradis : s’alimenter, et donc vivre, sans avoir à tuer. Ainsi, les animaux que notre système retient comme purs ne tuent pas les autres. La chèvre ou le bœuf sont herbivores.
 
Autre règle, on ne mélange pas le lacté et le carné. Il existe deux explications. Soit il s’agit d’une réaction à un rituel cananéen sordide qui consistait à noyer le chevreau nouveau-né dans le lait de sa propre mère, une pratique qui avait pour but d’afficher la puissance absolue de donner la mort par l’organe de vie. Soit, en comprenant les mots derrière eux, cette séparation entre le lait et la viande peut aussi signifier l’une des plus puissantes interdictions de l’inceste. Personne ne sait ; des thèses de doctorat n’en finissent pas de se pencher sur la question. Quoi qu’il en soit, jusqu’à ce jour, des juifs respectent cette loi : ils ne cuisinent pas leur viande au beurre, ne boivent pas du lait avec un steak, et les orthodoxes auront deux frigos pour bien séparer les aliments.
 
Dans le judaïsme, la possibilité de manger de la viande n’est qu’une concession. Il est intéressant de suivre comment cette concession fonctionne dans le déroulé du texte biblique, sachant que les cinq livres de la Thora n’ont sans doute pas été écrits dans l’ordre logique que nous connaissons. Cependant, si je suis la ligne d’évolution des règles alimentaires, nous rencontrons d’abord Adam et Eve dans l’Eden. Ils sont végétariens. Mais cette création est un ratage. Vient le déluge. Noé est le premier à avoir le droit de tuer n’importe quel animal. Toutefois le texte énonce une règle : Noé doit se garder de manger du sang parce que l’âme est dans le sang.
 
En effet, le sang est le liquide le plus ambigu qui existe. Aussi longtemps qu’il tourne dans votre corps, il signifie vie. Si par une plaie ou un orifice naturel il s’échappe, il signifie mort. Avec le sang, nous sommes toujours entre vie et mort. D’où l’image que l’âme est dans le sang. On peut ainsi consommer l’enveloppe de l’animal mais pas son sang car l’âme, symbole éminent de la vie, retourne aux origines. Arrive ensuite l’épisode de la sortie d’Egypte et des Dix Commandements. Là, le système se complexifie : non seulement le sang est interdit, mais en plus tous les animaux qui ne sont pas en harmonie avec le système, comme je viens de le mentionner.

" Tu pourras tuer du gros et du menu bétail, comme je te l’ai prescrit, et tu pourras en manger dans tes portes " dit encore le Deutéronome. Le problème est que nulle part il n’est expliqué ce qu’il faut entendre par " comme je te l’ai prescrit ". Tout le système que nous connaissons aujourd’hui découle de l’interprétation rabbinique de ce passage, les rabbins voulant tenir compte des très nombreuses règles de protection des animaux qui traversent la Thora..
 
AI : Dans quelle mesure ces interprétations rabbiniques vont-elles évoluer avec le temps ?

Thomas Gergely : Elles ne vont pas connaître beaucoup d’évolution. La Thora d’abord et puis le Talmud (compilation de discussions rabbiniques sur la Loi juive) régissent les prescrits alimentaires. La Thora est très ancienne (" éditée " vers 440 avant notre ère), et le Talmud a été clôturé en l’an 500 après notre ère. Celui-ci se présente sous la forme de 62 volumes, un total de 7.000 pages. Pendant 500 ans, 2.000 rabbins ont produit la substance de ces milliers de pages en décortiquant la Thora jusqu’à la dernière virgule. Ce n’est pas le premier livre de libre examen mais le premier livre d’examen libre de l’Ecriture.
 
Toutes les règles alimentaires sont structurées dans le Talmud, et restent identiques aujourd’hui encore. Cependant, comme vous n’ignorez pas, la judéité est un arc-en-ciel qui va de la pratique la plus orthodoxe jusqu’au libéralisme le plus débridé dans la manière de vivre les 613 commandements de la Thora. Les interdits religieux sont permanents, mais la façon d’appliquer ces règles et leur degré d’application sont devenus, chez certains, nettement plus souples. " Choisis la vie " est l’un des 613 commandements à partir duquel une règle est transgressible (sauf l’interdit de l’inceste, du meurtre et de l’idolâtrie) si son application met la vie en danger. Ainsi, en état de famine, le juif est obligé de manger du porc pour respecter sa vie. Les règles sont d’autant plus permanentes que le judaïsme, à l’inverse du christianisme, n’est pas pyramidal. Son système, sans hiérarchie religieuse, est autarcique, il fonctionne en soi, pour soi.

Au 19e siècle par exemple, beaucoup de juifs chassés par le Tsar ont fui vers l’Amérique. Ces Russes ultra pieux ont dû s’adapter à l’environnement. Comment en effet pratiquer sur un énorme bison l’abattage rituel qui veut qu’on lui tranche la trachée et l’œsophage d’un geste précis, rapide et unique ? Impossible ! Il leur a bien fallu abattre le bison à distance avec un fusil parce que " Choisis la vie " est la grande règle. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, sur 5 millions de juifs, 3 millions sont réformés. Pour ces derniers, manger casher est devenu une préoccupation de second rang.

Il n’existe aucune condamnation pour les transgressions alimentaires, sauf en sa propre conscience, sachant que les prescrits charrient des valeurs de poids : l’harmonie, le respect de soi et de l’animal. Cette pédagogique dépourvue de sanction nous enseigne que tout geste faisable n’est pas nécessairement à faire. Une leçon permanente.
 
Propos recueillis par N. C.
 
Note
[1] Soler Jean, Sémiotique de la nourriture dans la Bible, In Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 28e année, n° 4, 1973, pp. 943-955.