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Décembre 2018 | n° 344 | Tout le monde à table !
Ça ne va pas de soi
Nathalie Caprioli Imprimer Réagir
Le partage d’un repas, s’il ne suffit pas pour approfondir un dialogue interculturel, nous apprend autant sur l’autre que sur nous – un besoin jamais rassasié dans notre société multiculturelle. Illustration à travers divers événements menés à Molenbeek, Bruxelles et Saint-Gilles, qui démontrent combien la demande existe, et combien le moindre faux pas peut bloquer les bonnes intentions. Terrain sensible.
Nous avons choisi trois institutions différentes par leur statut et leur localisation, mais qui œuvrent toutes au rapprochement des communautés en organisant des rencontres conviviales autour d’un repas : le Musée Juif de Belgique à Bruxelles-Ville, l’échevinat de la cohésion sociale à Molenbeek, et la Tricoterie asbl-coopérative à Saint-Gilles.

Fabrique du lien, " la Tricoterie fonctionne comme un laboratoire où les expériences se multiplient, en ajustant les essais-erreurs au fil des activités. Elle a ouvert ses portes il y a cinq ans dans le bas de Saint-Gilles, en plein quartier où une majorité des habitants sont de culture musulmane. Nous avons à cœur d’aller à l’encontre de l’isolement social et de permettre à des gens de se rencontrer, de se regarder, en proposant des choses assez simples : faire ensemble, y compris manger ensemble ", résume sa co-directrice, Joëlle Yana. Yoga du rire, brunch, éveil musical pour les enfants, resto de toutes les rencontres, couscous sépharabe (qui fêtera sa 5e édition le 4 février 2019), ateliers intergénérationnels pour valoriser l’échange du savoir. Beaucoup de projets tournent autour de la nourriture, " une fascination chez moi… Chacun ses obsessions ! sourit Joëlle Yana pour qui le couscous est une histoire personnelle : j’ai été biberonnée au couscous, puisque les cultures juive et arabe font partie de mon ADN ".

A la commune de Molenbeek, Sarah Turine, deuxième échevine (Ecolo-Groen) jusqu’au 2 décembre 2018, et qui a notamment la cohésion sociale et le dialogue interculturel dans ses attributions, a organisé huit grands repas interculturels depuis 2015 (ruptures de jeûne sur la place communale puis dans l’Eglise Saint Jean-Baptiste, repas de Noël à la mosquée rassemblant jusqu’à 500 participants) qui, " concours de circonstances, ont eu lieu pour certains juste après les attentats de Paris et de Bruxelles". D’autres rendez-vous avec un public moins nombreux se sont ajoutés, comme les Ateliers culinaires, Esther et Shéhérazade (Festival judéo-arabe), Le pain des poètes ou encore le Shabadan à la Maison des femmes.

Pour sa part, le Musée Juif de Belgique a accueilli deux éditions de l’iftar. Pascale Falek Alhadeff, directrice: "A l’instar de ce qui s’est déjà fait dans les pays anglo-saxons, nous avons voulu organiser une rupture de jeûne de Ramadan au Musée Juif, événement convivial associé à l’entrée du Shabbat lors de la première édition, et à la fête de Shavouot lors de la seconde. Le concept est simple : on partage un moment convivial, on rompt le jeûne ensemble, même si on n’a pas tous jeûné la journée. Le public est invité par la même occasion à découvrir une exposition du musée, à une soirée festive comprenant un exposé ou un concert, et ensuite à partager un repas. L’idée étant de faire se rassembler des publics qui ne se rencontrent pas, en ayant une réelle diversité des participants, des femmes et des hommes âgés de 20 à 70 ans, d’origine ethnique, sociale et culturelle diverses."
 
Dans le contexte post attentats

Manger ensemble, chacun avec ses différences concrètes, que ce soit halal, casher ou végétarien : plus qu’un pari, il s’agit, pour les trois protagonistes, de répondre à un besoin, où la nourriture devient un prétexte pour provoquer la rencontre et dessiner qui l’on est. Joëlle Yana complète : "Ce moment est d’autant plus important qu’il est parfois rude aujourd’hui de prendre soin de son identité. Dans ce regard par rapport aux autres, nous essayons de porter le message : osons la rencontre ! "

A Molenbeek, ce besoin a pris une ampleur particulière à partir de janvier 2015, dans le contexte tendu qui a suivi l’attentat à Charlie Hebdo, alors que la commune n’était pas encore dans l’œil du cyclone médiatique. "On n’avait plus le choix, se souvient Sarah Turine. Se parler devenait une urgence : se mettre autour d’une table avec des gens qui ne nous ressemblent pas et pouvoir exprimer des choses. On a créé un groupe de travail avec les asbl locales, des représentants des communautés religieuses et philosophiques, même si les laïques quitteront vite le navire. "

Une mosquée organisait déjà un repas interculturel lors du ramadan. L’enjeu était de faire en sorte que ces représentants ne mangent plus seulement entre eux. Pour drainer les habitants dans leur diversité, le groupe a l’idée de mobiliser une communauté religieuse à tour de rôle : c’est elle qui invite, c’est elle qui est valorisée.

Le même besoin d’ouverture s’est ressenti au Musée, qui n’est pas un centre communautaire juif ou une synagogue mais une institution à vocation patrimoniale, culturelle et éducative dont la mission est de faire connaître les cultures juives auprès du grand public. "Dans ce cadre, il s’agit notamment de montrer ce que les cultures juives ont de commun ou de sensiblement différent avec d’autres cultures, et d’essayer de le faire comprendre à un plus grand nombre, précise Pascale Falek Alhadeff. Suite à l’attentat du 24 mai 2014, le Musée a décidé d’élargir sa politique d’ouverture et tente de se positionner comme espace d’échanges et de rencontres interculturelles. L’objectif étant aussi de présenter les mondes juifs en ce qu’ils ont de particulier mais aussi d’universel."
 
La rencontre n’est pas naturelle

Comment passer des bonnes intentions et provoquer une " vraie " rencontre, sachant que les prescrits alimentaires existent entre autres pour se distinguer des autres ?

Joëlle Yana pointe la difficulté : " On ne voulait pas être une bulle dans le quartier ni porter l’étiquette de bobos. Au début, personne ne venait à la Tricoterie. Puis un jour, les voisins ont franchi le seuil, parce qu’il y avait un couscous. La symbolique a joué. Et ils reviennent. " Pourtant ça reste compliqué de se rencontrer. Au dernier couscous sépharabe, cinq voisins " Amis de la mosquée " sont entrés ensemble, ont mangé entre eux… puis sont ressortis entre eux. Pour fluidifier les contacts sans verser dans le volontarisme à tout crin – " on n’est pas le Club Med ", insiste Joëlle – l’équipe de la Tricoterie invente des jeux et divertissements. Parfois la sauce prend, parfois pas. C’est ça aussi la diversité !

Le Musée Juif de Belgique passe aussi par le quizz musical pour huiler la mécanique, en plus de prévoir un espace propice : " On se sert la soupe, on discute, on échange. Comme ce sont des grandes tables style Pain quotidien, la rencontre s’amorce assez naturellement puisqu’on est assis l’un à côté de l’autre." Rien n’est laissé au hasard, détaille la directrice : "Nous tentons de désamorcer les éventuels "faux-pas culturels" en préparant et conceptualisant l’événement en amont, avec l’aide de consultants externes, partenaires culturels et associatifs. Ensuite, afin de regrouper un public diversifié, nous bénéficions de l’aide de personnes relais qui diffusent l’invitation dans différents réseaux. Les maisons de quartier ont ainsi joué un grand rôle de mobilisation et d’ouverture à la diversité".

De l’autre côté du canal, l’échevine de la cohésion sociale relève les mêmes blocages. Pour les dépasser, chaque grand rendez-vous est associé à un autre événement public comme la Fête de la musique ou le Molenbike, ce qui permet de casser la routine et de créer des rencontres improbables. Mais juste après les attentats de Paris et de Bruxelles, plus besoin de jeux ni de tickets pour organiser le mélange : les gens ont ressenti un tel besoin de se parler que, d’eux mêmes, ils changeaient de table pour se joindre aux "autres".
 
On ne peut pas plaire à tous

Sarah Turine reconnaît que ces événements créent souvent des frictions. "Ça ne coule pas de source car la rencontre nécessite des accomodements de part et d’autre. Par exemple, le programme de la Fête de la musique devait tenir compte qu’on arrête la musique au moment de l’appel à la prière et de l’ouverture du repas. Par ailleurs, les mosquées qui mobilisaient devaient accepter la musique avant et après la rupture du jeûne. Les représentants de toutes les mosquées de Molenbeek étaient présents. Mais quelques réfractaires sont toujours à l’œuvre; un homme a par exemple essayé de couper le courant sur la scène. Nous avons aussi craint un risque d’instrumentalisation de notre événement par l’extrême-droite quand une vidéo virale, avec l’appel à la prière faite sur la place communale, a circulé dès le lendemain." Les dissonances se font écho : en juin 2016, la rupture du jeûne dans l’Eglise a aussi provoqué des tensions dans les deux communautés religieuses. Certains catholiques se sont sentis "envahis" et perdants dans le rapport de force à propos de l’interdiction du vin. D’autres musulmans ont refusé de rompre le jeûne dans une église décorée de statues. Un bilan qui conforte Sarah Turine : "Ces résistances démontrent que nos actions sont nécessaires. Et malgré certains appels au boycott, nous faisons face. Bien sûr, ces rendez-vous ne suffisent pas pour ouvrir au vrai dialogue interculturel. On ne peut pas s’arrêter là. A la dernière rupture du jeûne, nous nous sommes retrouvés entre habitués, ce qui signifie que nous devons changer de modèle. Le projet pour 2019 devrait s’aligner sur la Fête des voisins qui tombera pendant le ramadan. En s’inspirant d’une tradition égyptienne, on installerait la plus longue table possible dans Molenbeek. Moins rattaché aux communautés religieuses, on travaillerait avec le tissu associatif." Un projet qui reste à confirmer vu la nouvelle majorité PS-MR mise en place après les élections communales d’octobre dernier.

Forte de son expérience, Pascale Falek Alhadeff complète l’analyse : "Ces moments restent très sensibles. Ils auraient pu ne pas se passer comme souhaité. Ce n’est pas un geste anodin que venir rompre le jeûne ailleurs que chez soi, et qui plus est dans un musée juif. Une rencontre qui ne se passe pas de manière adéquate peut créer des frustrations, a fortiori parce qu’il existe des attentes et parfois une certaine réticence. Il ne faut pas oublier que certaines personnes ne franchissent pas les portes d’un musée à cause de barrières invisibles. C’est le cas pour tous les musées, vu comme des lieux réservés aux élites. Il y a une barrière supplémentaire à venir dans un musée juif. Les gens se posent des questions : est-ce un musée seulement pour les juifs, avons-nous notre place ici ? Il y a donc un double obstacle à surmonter. C’est pourquoi tout doit se passer sans le moindre accroc… même si on n’est jamais à l’abri d’une incompréhension. La fouille à l’entrée à cause d’un objet métallique, un manque des chaises, ceux qui n’ont pas jeûné qui se servent avant, le fait d’être relégué à l’arrière : certains le prennent personnellement. Ce sont des choses qui arrivent."

Malgré les difficultés et les oppositions de tous bords, les trois actrices consultées poursuivent leurs efforts en tirant les leçons événement après événement. Elles avancent car elles sentent qu’elles sont dans le bon, et tant pis pour ceux qui ne suivent pas.
 
Nathalie Caprioli