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Décembre 2018 | n° 344 | Tout le monde à table !
Fédérateur ou communautarisant ?
Sarah De Grootte Imprimer Réagir
A l'heure de la multiculturalité et du vivre ensemble, judaïsme, christianisme, et islam sont invités à la même table afin de mieux appréhender le rapport entretenu par chacun des grands cultes monothéistes à l'alimentation et analyser la manière dont le contexte néolibéral actuel accueille ces prescrits religieux.
Si les pratiques alimentaires au sein de chaque groupe divergent, évoluent et se réapproprient au fil des générations et des contextes, elles ne se vident jamais de sens. Les aliments consommés ou bannis ainsi que le jeûne contribuent à saisir certains aspects de la philosophie prônée par les croyants des différentes religions. Pour l’islam, le principe du halal alimentaire réfère aux prescriptions de denrées licitement consommables parmi lesquelles les viandes répondant aux normes d’abattages islamiques, dont sont exclus les animaux familiers, carnivores ou rampants. Afin qu’une viande soit déclarée halal, un musulman oriente la tête de l’animal vers la Mecque et l’égorge au nom de Dieu, avant de le vider de son sang. A côté de cela, certains aliments sont considérés illicites, permis ou réprouvables.

Tout comme pour le judaïsme, est interdit la consommation du porc, de certains produits de la mer, du sang, d’un animal mort ou qui n’a pas été abattu au nom de Dieu. Ces prescriptions, accompagnées de l’interdit de consommation des animaux au sabot fendu, nous conduisent au second rite d’abattage effectué en Europe à niveau industriel et qui vise à créer des aliments casher. Le rite d’abattage juif, la shekhita, demande un contrôle de la viande et un retrait du gras et des veines où se trouve du sang par un shohet, individu spécialement formé afin de mener l’acte à bien. Par la suite, la viande est lavée à deux reprises et salée par celui qui la cuisinera avant d’être rincée une dernière fois pour être propre à la consommation casher. Lors de sa cuisson, elle ne pourra être mise en contact avec le lait.

Enfin, s’il n’y a pas d’interdits alimentaires absolus dans le christianisme aujourd’hui, les pratiques alimentaires des premiers siècles se rapprochaient fortement des normes juives en la matière. Par ailleurs, Jésus respectait la kashrout et ce sont ses disciples qui dans les Actes des Apôtres ont aboli les interdits hébraïques. Diverses prohibitions ont ainsi existé à travers le temps au sein du dogme chrétien, pouvant par moments s’étendre jusqu’à l’interdiction de la consommation de la viande, pour laisser aujourd’hui principalement place à un rejet de la gourmandise et des excès nuisant au corps et à l’esprit.
 
Spiritualité et jeûne

L’art de s’alimenter en ressort minutieusement régulé par les prescriptions religieuses. Cependant, s’abstenir de se nourrir relève tout autant des régulations divines. Le jeûne le plus important au sein du judaïsme se nomme le kippour, au cours duquel la boisson et la nourriture sont interdites, tout comme le fait de prendre soin de son corps. En effet, l’objectif consiste à consacrer toute son énergie à sa spiritualité afin de réfléchir sur soi et son rapport aux autres en privilégiant le pardon et la prière. La journée de jeûne dure 25 heures, du coucher du soleil au lendemain la nuit tombée.

La logique du ramadan dans la religion musulmane est assez similaire en visant pendant 30 jours à se rapprocher de Dieu et à demander sa miséricorde à travers le développement d'une spiritualité plus forte. Pour ce faire, ici aussi, les croyants ne mangent et ne boivent pas du lever au coucher du soleil en se défaisant des dépendances nocives pour l’esprit et le corps.

La durée du jeûne s’élève quant à elle à 40 jours pour les chrétiens, avec une intensification de l’engagement lors des dix derniers jours, jusqu’au jour de Pâques. Il s’agit du carême, visant tout comme les deux autres religions monothéistes à adopter un état d’esprit solidaire, à se rapprocher du créateur, à se consacrer davantage à la prière et à se détacher du matériel. Les modalités du jeûne ne sont pas explicitement énoncées dans la Bible et divergent selon qu’il s’agisse de l’Église catholique, protestante ou orthodoxe. Cependant, il consiste généralement en un régime frugal, sans viande, restreint parfois au pain et à l’eau.

Quelle que soit la religion, rompre le jeûne est synonyme de partage avec ses proches mais aussi avec les plus démunis. De plus, se priver de nourriture représente également une manière de goûter aux difficultés de ceux qui ne mangent pas à leur faim.

Certains religieux mettent également en exergue les bienfaits du jeûne pour l’organisme, permettant un rééquilibre face aux excès du quotidien, purifiant le corps en même temps que l’esprit.
 
Halal : un standard flou

Afin de se procurer les aliments nécessitant l’application de pratiques rituelles, l’identité religieuse du producteur se révèle parfois rassurante. En effet, certains consommateurs expriment une crainte d’être trompés sur le respect des normes d’abattages religieux. Par ailleurs, si le contrôle de l’hygiène et de la sécurité des aliments répondant aux normes d’abattages rituels fait l’objet de directives européennes assurées par l’État belge, ce sont plus d’une vingtaine d’entités privées qui se chargent de l’attribution du label religieux, dont la définition peut varier. En la matière, le halal fait l’objet d’un business en pleine expansion, s’étendant à différentes dimensions telles que le tourisme, les cosmétiques ou encore à la pharmaceutique, et ce, depuis les années 1990 en Europe. Par ailleurs, des directives halal ont été introduites au Codex Alimentarius afin d’établir un standard des critères et de faciliter la circulation internationale de ces aliments, indépendamment des institutions religieuses nationales. Cependant, au niveau national, l’Espagne est le seul pays européen ayant noué un partenariat avec l’Instituto Halal afin de convenir d’un standard en la matière. Pour ce qui est du marché casher, ce dernier se fait plus timide, avec une population juive également moins nombreuse. Les régulations relatives au casher sont par contre davantage développées aux États-Unis.
 
Une troisième génération plus exigeante

Si les premiers fournisseurs de viandes soumises à des pratiques rituelles et religieuses reléguaient principalement des viandes de faible qualité, faisant écho aux ressources limitées des premières générations issues de l’immigration, il n’en est rien à partir les années 1990 avec des consommateurs plus exigeants. Par ailleurs, parmi les premières générations musulmanes, certains consommaient de la viande casher, la considérant licite en référence à la prescription religieuse autorisant la consommation des viandes des gens du Livre, c’est-à-dire des chrétiens et des juifs.

Néanmoins, le rapport aux prescriptions alimentaires religieuses évolue pour les deuxième et troisième générations, se déployant notamment comme un acte public de marque identitaire, développé à travers des initiatives telles que la demande de viande halal dans les écoles. Il en ressort que le halal comme le casher permettent également une redéfinition du rapport communautaire au-delà de la normalisation de ce qui est licite ou non à la consommation. Claude Fischler, sociologue français, y voit même une manière d’exprimer les angoisses sociales, énonciation interrogeant le contexte politique actuel tendu dans le rapport aux citoyens européens musulmans et juifs.
 
Des logiques de consommation variées

Cependant, si la pratique des mêmes habitudes alimentaires renforce les liens entre ceux qui partagent le même culte, comment éviter qu’elle ne crée du repli identitaire et du communautarisme ? L’anthropologue Florence Bergeaud-Blacker considère que l’institutionnalisation des normes d’abattage religieux est une porte ouverte à la discussion publique, garantissant par la même occasion une sécurité des aliments en empêchant la clandestinité des pratiques d’abattages, tout en bénéficiant à l'État à travers la récolte de taxes. De plus, la pluralité de raisons attribuées à la consommation d’aliments soumis à des pratiques rituelles en Belgique remet en question le surdéterminisme du communautarisme. Par ailleurs, Christine Rodier, sociologue, va jusqu’à établir une typologie des profils de consommateurs halal, démontrant la diversité des motivations sous-tendant le choix de ce type d’aliments. D’autant plus que la consommation de produits halal et casher ne se limite pas exclusivement aux citoyens européens musulmans et juifs, avec des individus de plus en plus séduits par des produits dont la provenance est identifiée. Les logiques sous-jacentes aux choix alimentaires et les débats qui les englobent en deviennent ainsi révélateurs des tendances d’un contexte social, politique et économique donné. Le contenu d’une assiette ne se limite donc pas à une association d’aliments mais constitue bel et bien un révélateur de logique de consommation en fonction de l’identité, de la spiritualité et de la philosophie de vie de tout un chacun.
 
Sarah De Grootte est Doctorante FNRS au CECID (Centre d’études de la coopération internationale et du développement) et assistante de cours à l’ULB
 
Sources bibliographiques
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● Bergeaud-Blackler Florence (2008), " L’encadrement de l’abattage rituel industriel dans l’Union européenne : limites et perspectives ", Politique européenne, vol. 24, n° 1, pp. 103-122.
● Bergeaud-Blackler Florence (2012), " Islamiser l’alimentation ". Marchés halal et dynamiques normatives ", Genèses, vol. 89,
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● Bonte Pierre (2010), " Quand le rite devient technique", Techniques & Culture, vol. 54-55, n° 1, pp. 547-561.
● Fischler Claude (1993), L’homnivore : le goût, la cuisine et le corps, Paris, Odile Jacob.
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● Moriniaux Vincent (2008), " Les religions et l’alimentation", in Nourrir les hommes, Vincent Moriniaux (dir.), Editions du Temps, pp. 39-67.
● Rodier Christine (2014), La Question halal. Sociologie d’une consommation controversée, Paris, Presses Universitaires de France.