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Décembre 2018 | n° 344 | Tout le monde à table !
[+] Christianisme et alimentation. Un homme-Dieu, Agneau du sacrifice
François Braem Imprimer Réagir
Supplément au dossier
 
S’agissant des prescrits alimentaires en vigueur dans le christianisme, nous allons tenter d’examiner en quoi cette religion inaugure une rupture par rapport à la notion traditionnelle de sacrifice. Mais sans perdre de vue pour autant l’évolution de ces normes prescrites par l’Eglise de ses origines jusqu’à nos jours. Au temps présent, les prescrits alimentaires chrétiens ont largement perdu de leur caractère contraignant, et nous essayerons également de mieux comprendre les raisons de cet estompement des normes.
Dans un bref article du Monde des Religions [1], le médiéviste Rémi Brague affirmait de manière plutôt abrupte : "Pour ce numéro sur les règles alimentaires, je m’aperçois que, comme chrétien, je n’ai rien à dire". Et ce spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive concluait de la manière suivante : "Le Dieu des chrétiens n’est pas celui qui interdit de manger certains aliments. Il est celui qui se donne soi-même en nourriture".
Voilà qui est lapidaire, et qui nous est présenté en quelque sorte comme définitif. Pour sa part, cet article va tenter de vérifier et ensuite commenter cette affirmation [2].
 
De nombreux miracles de caractère alimentaire
 
Avant même de nous attacher aux directives de l’Eglise dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, observons tout d’abord ce que les textes des Evangiles nous racontent de la vie de Jésus.

Parmi les nombreux épisodes miraculeux qui nous sont relatés, les miracles alimentaires y occupent un rôle sans doute dominant. Outre les guérisons et les exorcismes, les miracles touchant à la nourriture sont en effet fréquents : pêche miraculeuse, multiplication des pains, transformation de l’eau en vin.

Ces épisodes de la vie de Jésus nous sont présentés comme des signes de convivialité - eux-mêmes annonciateurs d’abondance à venir - entre un prédicateur, ses disciples et les communautés juives locales qui les reçoivent au cours de leurs pérégrinations.
 
Mais l’épisode de caractère alimentaire le plus marquant au vu de la signification fondamentale qui lui sera ensuite accordée dès les débuts de l’Eglise est bien évidemment la Dernière Cène, ou le dernier repas.

Peu avant son arrestation, Jésus rassemble ses disciples et leur annonce sa propre mort suivie de peu par sa résurrection. Toujours lors du même repas, il leur promet le maintien de sa présence parmi les hommes et pour l’éternité. A ses propres disciples et à tous ceux qui à l’avenir suivront son message.

Les paroles de Jésus telles qu’elles nous sont relatées par les Evangiles lors de ce dernier repas vont ensuite se révéler centrales pour l’avenir du christianisme.

Le Christ en tant que Fils du Père qui s’est incarné à un moment précis de l’histoire humaine devient alors un Dieu fait homme qui se donne librement en sacrifice en rémission des péchés. De ceux des hommes présents et à venir. Ceci jusqu’à la fin des temps.
 
Une religion du salut. Et une religion de l’incarnation
 
Le christianisme est donc une religion du salut au sens nous aurons tous à être sauvés du péché. Et également une religion de l’incarnation au cas où nous admettrons bien qu’un Dieu s’est fait homme de manière à pouvoir rendre possible ce salut.

Cette notion d’incarnation a été considérée dès les premiers siècles de l’Eglise comme constituante majeure de la foi chrétienne à un point tel qu’elle a donné lieu à des débats acharnés et à la condamnation de ce qui aura constitué - du point de vue de l’Eglise - les premières grandes hérésies. Le conflit central aura alors porté sur la question suivante : Le Christ est-il bien à la fois Dieu et homme ?

On comprendra aisément ici que cette notion même de double nature - humaine et divine - du Christ aura été difficile à faire admettre tant elle aura semblé à beaucoup comme contradictoire dans les termes. Certains comme les monophysites défendront donc la thèse d’un Dieu n’ayant eu que l’apparence humaine, alors que d’autres hérésies comme l’arianisme affirmeront l’inverse, à savoir que le Christ était un homme, et non véritablement Dieu. Quoi qu’il en soit, le point de vue de l’Eglise finira par s’imposer. Et les dissidences hérétiques seront soit interdites, soit marginalisées. Tout ceci ne nous éloigne-t-il pas des prescrits et normes alimentaires propres au christianisme ? Nous allons maintenant tenter de préciser qu’il n’en est rien.
 
L’eucharistie, le corps et le sang du Christ, et sa présence réelle
 
Revenons un instant aux paroles de Jésus telles que relatées dans les Evangiles au moment de la Dernière Cène. Paroles par lesquelles il invite ses disciples présents à partager le pain et le vin en considérant ces aliments comme son propre corps et son propre sang. A lui-même, le Christ.

Ce récit constitue un acte fondateur dans la mesure où il préfigure de manière directe le sacrement de l‘eucharistie lors de la messe.

La messe étant - et de très loin - le principal rituel collectif du christianisme, et l’eucharistie étant le cœur même de ce rituel.

La consécration du pain et du vin au cours de l’eucharistie transforme alors ces simples aliments en une réalité autre qui devient alors une présence nouvelle : rien moins que le corps et le sang du Christ. Une telle incorporation constitue bien évidemment un rappel des épreuves qu’a connues Jésus lors de son passage sur cette terre, à savoir son supplice, sa mort et sa résurrection. Mais pas seulement.

Pour l’Eglise catholique, la présence réelle du Christ dans l’hostie et le vin après leur consécration est une préoccupation fondamentale [3] à relier à la doctrine même de l’incarnation.

Et pour les fidèles, l’assistance à la messe a très longtemps été vue - en termes collectifs - comme le premier des devoirs.

L’eucharistie peut également être considérée comme le plus important des sept sacrements [4]. Le cas échéant, se rendre à une messe et y communier peut être réalisé chaque jour [5] . Et assister à une messe chaque dimanche permet d’associer lectures et commentaires des textes sacrés de la Bible en tant que nourriture spirituelle et communion eucharistique en tant que nourriture sensible.
 
La messe comme alliance cosmique et universelle
 
A travers le sacrement de l’eucharistie se réalise donc de manière à la fois manifeste et intime la doctrine de l’incarnation : le Christ ne nous pas quitté et il ne nous quittera plus.

Il s’agit en quelque sorte d’une alliance cosmique et universelle entre Dieu et les hommes au travers des générations. Et qui s’exerce à la fois dans le présent immédiat et au travers du temps humain.

Dans La Messe sur le monde [6], le Jésuite Pierre Teilhard de Chardin formulera à ce propos d’éloquentes méditations. Selon ce théologien et paléoanthropologue, toute humanisation pleine et entière de l’espèce humaine en tant que processus évolutif de long terme peut être considérée comme une divinisation progressive de l’homme : au point tangentiel oméga qui marquera le terme de l’évolution humaine, l’humanisation accomplie de l’espèce humaine reviendra à se fondre en Dieu. Humanisation en progrès et divinisation progressive de l’homme sont donc - selon cet auteur - des droites appelées à se rencontrer au terme de l’Histoire.
 
Retenons encore que le Christ est très régulièrement figuré comme l’Agneau mystique - donné en sacrifice et lui-même sans péché - en tant que don total et désintéressé.

Ce qui rejoint les propos de Jésus dans les Evangiles se présentant comme le Bon Pasteur qui prend soin de ses brebis.

Voilà qui nous amène à la consommation de viande et à la notion de sacrifice.
 
Il y a donc sacrifice. Et sacrifice
 
Revenons à présent sur ce qui peut être considéré comme une rupture entre le christianisme naissant et les autres religions contemporaines. Il s’agira bien ici de sacrifice. Et il s’agira d’alimentation.

En tant que pratique rituelle, les sacrifices des humains adressés à Dieu - ou aux dieux - peuvent porter sur des sacrifices humains [7], des sacrifices d’animaux, des offrandes végétales, ou bien encore la combustion d’huiles [8]. Dans tous les cas, c’est l’homme qui demande - et éventuellement obtient - quelque chose de Dieu. Tout sacrifice supposera alors une grande précision des gestes et des formulations en vue de toute efficacité possible du rituel. Ce qui dans de nombreuses religions et cultures supposera la mise en place de prêtres-sacrificateurs en tant qu’intermédiaires entre les hommes et les dieux. Et c’est dans cette mesure seulement qu’il conviendra d’attendre du dieu invoqué qu’il réponde alors positivement aux demandes des hommes.
 
S’agissant du christianisme, ce n’est plus l’homme qui offre des sacrifices, c’est le Christ en tant qu’homme-Dieu qui se donne lui-même en sacrifice. Il ne s’agit donc pas d’une renonciation au concept même de sacrifice, mais bien d’une inversion de son sens. Et on peut considérer cette conception nouvelle comme une rupture majeure et sans doute sans précédent dans l’histoire humaine. Cette rupture tend à relativiser de manière radicale - et sans doute à terme, définitive - l’importance de tout sacrifice rituel en provenance des hommes. Se sacrifier soi-même par la pénitence ou en tant que martyr restera sans doute valorisé par l’Eglise, mais il s’agira alors d’un autre registre. En tant que rituel, le sacrifice de biens matériels à réserver à Dieu s’en trouvera donc dès lors dévalorisé. Voire marginalisé.
 
Un monde matériel "neutre" et à explorer sans crainte
 
Par ailleurs, un autre écart va tendre à se creuser entre le christianisme naissant et une majorité des religions qui lui sont contemporaines : cet écart porte tout à fois sur le monde physique extérieur à l’homme en tant que menace, et sur les animaux impurs.

Contrairement à la plupart des traditions culturelles propres au bassin méditerranéen, les premiers siècles du monde chrétien - sans doute sous l’influence de l’héritage hellénistique - se font progressivement à l’idée que le monde matériel peut raisonnablement être conquis et transformé sans risques. Le divin ne se manifestera plus au sein même du monde matériel, et à ce titre il ne constituera plus pour les hommes une menace de tous les instants. Et toute intervention directe de Dieu sur cette terre visant à punir les hommes tendra dès lors également à s’estomper : l’épisode des sept plaies d’Egypte est typique de l’Ancien Testament, mais sans doute plus guère pensable s’agissant du Nouveau [9] .

De manière progressive, l’homme deviendra ainsi plus libre de transformer à sa guise le monde matériel sans encourir de risques majeurs. Ce qui selon Marcel Gauchet [10] ne sera pas sans effet sur le développement des sciences et des technologies à venir.
 
Le Christ en tant que dernier prophète signifie qu’il n’y a plus de malheurs futurs dès cette terre à devoir annoncer en tant que châtiments divins : toute sanction divine se voit reportée après notre vie terrestre et seulement à la fin des temps.

Pour le chrétien, la vie humaine à l’ombre du Christ se présente donc pour l’essentiel comme un monde stable promis au salut. Monde où l’homme est supposé tout à la fois transformer le monde matériel et ne pas s’en contenter.

Pour sa part, le diable existe toujours bien, mais il tend à se dématérialiser : il s’infiltre dans le cœur des hommes, mais au contraire des esprits maléfiques d’autres religions, il ne se nichera plus ni dans les sources, ni dans les arbres. Par contre, il pourra toujours bien posséder l’esprit et le corps des hommes, ce qui continuera à justifier le rôle des exorcistes au sein de l’Eglise.
 
La notion d’animal impur : une catégorie sans objet
 
Cet idée d’un monde stable et "neutre" contribue sans doute à expliquer pourquoi l’Eglise considèrera assez rapidement qu’il n’existe pas en soi de nourriture impropre à la consommation. Au contraire du judaïsme - et de l’islam ensuite -, la notion d’animal impur ne pouvant être mangé va donc tendre assez rapidement à disparaître [11] .

Notons à ce propos que la notion de pureté rituelle qui s’impose dans le judaïsme et dans l’islam ne sera pas considérée elle non plus comme centrale aux yeux du christianisme [12].
 
Constatons par ailleurs qu’au cours des siècles qui vont suivre l’adoption de la religion chrétienne comme religion d’Etat au sein de l’Empire romain et ensuite durant une bonne partie du Moyen-Âge, l’Eglise aura à réglementer l’usage et la consommation de divers aliments. Et il y aura bel et bien des interdictions concernant certains animaux. Mais de telles interdictions ne seront pas nécessairement durables, ni généralisées à l’ensemble du monde chrétien [13].

A cet égard, l’Eglise aura entre autres soucis celui de concilier les héritages alimentaires romano-méditerranéens et les coutumes alimentaires des peuples barbares.

Et également de réguler le régime alimentaire des monastères qui joueront un rôle majeur dans le défrichement forestier et la mise en valeur de terres agricoles nouvelles. Il s’agira par exemple de fixer des règles de consommation alimentaire entre les moines et le commun des mortels : il y aura selon les cas soit des règles communes, soit des règles distinctes. Restent encore aujourd’hui des traces de cette activité agricole spécifique à certains des ordres religieux : bières ou fromages d’abbaye, élixirs de moine…
 
Prescrits alimentaires dans le christianisme : une question de calendrier
 
Comme indiqué, les prescrits et normes alimentaires en vigueur au sein du christianisme n’ont pas de caractère permanent et généralisé. Ils s’imposent avant tout au regard du calendrier liturgique.

Le calendrier chrétien présente certaines similitudes avec le calendrier juif s’agissant de la fête de Pâques, mais la signification accordée à cette fête - qui est la principale fête annuelle des chrétiens - ainsi que les prescrits alimentaires qui la précèdent ne sont pas comparables avec la Pâque juive.

Ce qui constitue la montée vers Pâques est pour les chrétiens - et tout particulièrement les Orthodoxes [14] - la période sans aucun doute la plus importante du point de vue des prescrits alimentaires : la période du Carême qui précède la fête de Pâques se réfère aux 40 jours de privations passés au désert par Jésus et elle est l’occasion de jeûnes alimentaires. Tout particulièrement les mercredis des cendres et les vendredis saints lors de la semaine sainte qui précède le dimanche de Pâques.

Retenons par ailleurs la traditionnelle non-consommation de viande tous les vendredis de l’année, ainsi que l’observation d’un temps de jeûne avant la communion.

Mais nous verrons plus loin que ces règles se sont largement assouplies.
 
Pénitence et tempérance : la voie du milieu
 
Tôt dans l’histoire de l’Eglise, ses autorités auront manifesté une forme de méfiance envers les ordres religieux émergents susceptibles d’être trop "radicaux". Ceci depuis les premiers ermites "renonçants" et autres anachorètes des débuts de l’ère chrétienne présents dans la vallée du Nil en Egypte.

Cette méfiance vis-à-vis d’un refus du monde et de ses satisfactions se justifiait sans doute pour l’Eglise par une possible perte de contrôle s’agissant de voix potentiellement dissidentes. Et donc par une remise en cause possible du pouvoir régulateur de l’Eglise sur des sociétés restant majoritairement constituées de non-clercs.
 
Mais plus fondamentalement et contrairement à une opinion trop répandue, le monde terrestre tel qu’appréhendé par le christianisme ne se réduit pas à une vallée de larmes dans l’attente de l’au-delà. Toute vie terrestre y est considérée comme méritant d’être vécue pour elle-même, car elle est l’occasion d’une transformation intérieure sous l’intervention de la grâce divine et suite aux interactions avec son prochain.

Le passage obligé par une vie terrestre ne saurait donc être dévalorisé en tant que tel : si le Christ a cru bon de s’incarner, c’est que la vie terrestre doit en valoir la peine.

Tout chrétien qui se sera soucié de prendre sa religion au sérieux aura donc sans doute une vision plus optimiste de son existence terrestre que beaucoup ne se l’imaginent. Ceci en vue de sa transformation morale et spirituelle face à Dieu et vis-à-vis de ses semblables.
 
S’agissant de jeûnes et de privations alimentaires, ces dernières seront donc destinées au moins autant à un retour sur soi qu’à "mortifier la chair" en tant telle. Pouvoir se garantir de rester en bon "état de marche" pour être attentif à la marche du monde et se porter au service de ses semblables restera donc une préoccupation prioritaire.

On pourra ici faire un rapprochement avec la Voie du milieu des Bouddhistes, qui eux aussi privilégient la mise à l’écart de tout excès extrémiste.
 
Pénitence il peut donc bien y avoir, mais sans excès. Ceci de manière temporaire, mesurée et au rythme du calendrier liturgique chrétien.

Et si la gourmandise est bien considérée comme l’un des sept péchés capitaux [15], c’est également parce qu’elle est vue comme un excès nuisible à la santé et à tout entendement fondé en raison. Et donc à toute action positive envers autrui.

L’idéal proposé à chacun est donc celui de manger pour vivre, et non de vivre pour manger. Soit une option de vie qui se tourne vers la tempérance [16] plutôt que de s’attacher aux privations.
 
Le concile Vatican II et ses prolongements : un estompement des normes et prescrits alimentaires
 
Il en va aujourd’hui des prescrits alimentaires dans l’Eglise catholique comme de ses prescrits de manière tout à fait générale : l’accent n’est pas mis avant toute chose sur un strict respect de règles rigides imposées à tous, mais plutôt sur un discernement individuel visant des comportements responsables laissées au jugement de chacun.

L’individuation des consciences et des comportements aura fait son chemin depuis les années ’60 qui ont connu la tenue du concile de Vatican II.

Processus qui aura été vécu par de nombreux catholiques comme une véritable libération. De même que s’agissant de l’obligation d’assister à la messe du dimanche, le poids des obligations alimentaires s’est considérablement réduit.

Et là où l’exigence s’est maintenue, elle ne revêt plus un caractère aussi impératif.
 
Pour le dire brièvement, l’accent principal est aujourd’hui mis sur toute action en vue de commettre le bien. Et non plus sur le fait de s’abstenir de commettre le mal s’agissant de prescrits à devoir respecter strictement en tout temps et en tout lieu.

Une telle approche - qui ne remonte en fait qu’à quelques dizaines d’années - différentie aujourd’hui profondément le comportement de la plus grande partie des catholiques de celui des Juifs orthodoxes et de celui de nombreux musulmans.
 
Le catéchisme actuel de l’Eglise catholique continue à parler pour certains prescrits d’obligations, mais sans nécessairement préciser de sanctions précises en cas de manquements à la règle prescrite [17] . C’est en ce sens qu’on peut parler d’un estompement des normes.

Mais dans le cadre des secousses que connait aujourd’hui l’Eglise suite aux révélations en chaine s’agissant de la maltraitance due à des prêtres, il peut être intéressant d’observer la tentation d’un certain retour au jeûne en tant de modalité de pénitence [18].
 
En guise de conclusion
 
Dès leur origine, les prescrits alimentaires en vigueur sous le christianisme n’ont pas connu de régime d’interdiction totale et généralisée. Comme s’agissant du porc pour le judaïsme et l‘islam, par exemple. Ni d’un mode d’abattage rituel restrictif comme pour les viandes casher ou halal. Ni encore tout refus de tuer et consommer de la viande bovine comme dans l’hindouisme, ou bien encore tout régime végétarien comme pour des hautes castes hindoues ou des jaïns de l’Inde.

On peut raisonnablement estimer que la quasi absence de tout rituel sacrificiel destiné à Dieu aura joué un rôle important dans ce qui peut être vu comme une importante spécificité du christianisme.

Et c’est probablement cette même absence d’interdiction généralisée concernant un aliment quelconque qui explique à quel point tout prescrit alimentaire actuel - aujourd’hui résiduel, il faut bien le dire - revêt un caractère non réellement obligatoire et plutôt de simple conseil.
 
Notre hypothèse reste ici que les prescrits alimentaires n’ont jamais pu justifier un rôle véritablement central dans l’économie du salut telle que voulue et perpétuée dans le cadre du christianisme.

Et il est par ailleurs probable que cette absence de prescrits rigides aura facilité l’expansion mondiale de cette religion. Permettant ainsi de ne heurter aucune autre culture par des exigences alimentaires contraignantes.
 
François Braem est Anthropologue
 
En savoir plus long sur le catholicisme
- Catéchisme de l’Eglise catholique ( http://www.vatican.va/archive/FRA0013/_INDEX.HTM ).
- Hans-Urs von Balthazar, L’amour seul est digne de foi, 125 p., Parole et Silence, 1999.
- Pierre Teilhard de Chardin, La Messe sur le monde, 72 p., Desclée-De Brouwer, 1997
- Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde : une histoire politique de la religion, 336 p., Gallimard, 1985.
 
Notes
[1] Rémi Brague : Alimentaire, mon cher Watson !, p. 31, Dossier Saveurs interdites : jeûne, halal, végétarisme, casher, Le Monde des Religions, n° 61, septembre-octobre 2013.
[2] Agnostique, l’auteur a été instruit et éduqué durant une décennie dans des collèges jésuites. Cet ordre religieux se voulant "présent dans le monde" et étant marqué par un optimisme certain s’agissant d’un monde à transformer, il reste possible que - d’une manière ou d’une autre -, cet article s’en fasse un écho … involontaire.
[3] Contrairement au catholicisme, certaines branches du protestantisme - à l’exclusion des Luthériens et des Anglicans - remettront en cause cette doctrine de la présence réelle en se référant à la Dernière Cène en tant que simple rappel de caractère symbolique. Ainsi qu’en se centrant lors de leurs offices et assemblées sur la lecture et les commentaires des écritures saintes. Ceci le plus souvent au détriment des aspects rituels propres à la messe catholique.
[4]Les sept sacrements de l’Eglise catholique sont : le baptême, la confirmation, l’eucharistie, la réconciliation (ou confession), le mariage, l’ordre (destiné aux prêtres) et le sacrement des malades (ou extrême onction).
[5] Jusque dans les années qui ont suivi le Concile de Vatican II (1962-65), l’assistance à la messe du dimanche était une obligation stricte. Et s’en dispenser sans raison valide était considéré par l’Eglise comme un péché mortel. Donc passible de l’enfer. Aujourd’hui, le catéchisme de l’Eglise catholique énonce toujours comme une nécessité d’assister à la messe au moins une fois par an. Mais sans spécifier pour autant de peine précise à encourir dans l’au-delà en cas de manquement.
[6] Pierre Teilhard de Chardin : La Messe sur le monde, 72 p., Desclée-De Brouwer, 1997.
[7] Pensons ici dans l’Ancien Testament au sacrifice par Abraham de son fils Isaac qui sera arrêté à temps par la main divine.
[8] S’agissant du catholicisme, on peut sans doute y trouver des vestiges encore actuels s’agissant du culte de la Vierge et des saints au travers de la combustion de bougies dans les églises et tout particulièrement certains lieux de pèlerinage.
[9] Bien sûr, l’Eglise n’hésitera pas à agiter le spectre du châtiment divin sur terre lors de l’An Mil, de la Peste Noire et même jusqu’aux grandes Guerres de religions en Europe. Mais avant tout lors des grands moments de crise, et non plus de manière permanente.
[10] Marcel Gauchet : Le désenchantement du monde : une histoire politique de la religion, 336 p., Gallimard, 1985.
[11] Avec de longues hésitations aux tout premiers temps suivant la mort du Christ où restait posée la question de savoir si la doctrine nouvelle devait s’adresser avant tout aux Juifs ou à tous les habitants de l’Empire romain.
[12] Sera très régulièrement commenté à cet égard le commentaire de type inside out tel que formulé par Jésus : "Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, pénétrant en lui, puisse le souiller, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui souille l’homme".
[13] Sur ces aspects, voir Massimo Montanari : La chère et l’esprit : histoire de la culture alimentaire chrétienne, 292 p., Alma, 2017.
[14] Durant toute la durée du Carême, les Orthodoxes sont invités à un jeûne complet deux jours par semaine.
[15] Les sept péchés capitaux aux yeux du catholicisme sont les suivants : l’orgueil, l’envie, la colère, la luxure, la gourmandise et la paresse.
[16] Au cours de la révolution industrielle, les ligues de tempérance joueront un rôle important en vue de limiter les ravages de l’alcoolisme au sein de la classe ouvrière. Pas toujours sans une couche de paternalisme. Voir à ce propos le rôle joué par les Méthodistes en Grande-Bretagne.
[17] Paragraphe 2043 du catéchisme de l’Eglise catholique : Le quatrième commandement (" Aux jours de pénitence fixés par l’Eglise, les fidèles sont tenus par l’obligation de s’abstenir de viande et d’observer le jeûne ") assure des temps d’ascèse et de pénitence qui nous préparent aux fêtes liturgiques et nous disposent à acquérir la maîtrise sur nos instincts et la liberté du cœur.
[18] "Fasting, according to St Thomas Aquinas, has three purposes: to rein in carnal desires, to elucidate contemplation and to "satisfy for sins". Voir Michael Davis: The revival of Ember days: there is a renewed interest in the days of fasting in response to the abuse crisis, The Catholic Herald, September 29, 2018.