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Février 2019 | n° 345 | Jobs, jobs, jobs : aussi pour les migrants ?
[Panoramique] Migrants faiblement qualifiés. Equilibrer les chances ?
Altay Manço et Dominique Watrin Imprimer Réagir
Selon Eurostat, 20 millions de citoyens de pays tiers et 34 millions de personnes nées en dehors de l’Union européenne vivent dans un des 28 Etats membres, ce qui représente près de 10 % de la population. Face aux problématiques d’accès au travail de ces migrants et de leurs enfants, la formation professionnelle est centrale, car elle donne la possibilité de trouver un emploi et donc de s’insérer économiquement, mais également de s’inclure socio politiquement.
La plupart des pays qui reçoivent de la main-d’œuvre étrangère développent des dispositifs d’attraction de travailleurs qualifiés, en négligeant souvent qu’il existe des postes peu qualifiés qui souffrent d’une pénurie de main-d’œuvre. Dans ce contexte, l’offre de formations pour personnes faiblement qualifiées doit être considérée comme un des fondements de l’intégration des migrants dans la société européenne. Ce type de formation se présente comme un instrument de lutte contre la marginalisation sociale et la détérioration de la position des immigrés sur le marché de l’emploi.
 
Peu qualifiés ou éloignés de l’emploi ?
 
L’adjectif "peu qualifié" peut se définir en fonction des compétences nécessaires pour exercer un emploi ou du niveau d’instruction du travailleur. La plupart des pays de l’UE prennent en compte les connaissances acquises lors de la scolarisation pour déterminer la qualification d’une personne. Selon la définition de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement économiques), le travailleur peu qualifié est celui dont le niveau d’étude est inférieur au deuxième cycle du secondaire. Il est cependant délicat de définir un travailleur peu qualifié uniquement en fonction d’un diplôme. Une définition "relative" pourrait donc fixer ce dernier comme "celui qui ne possède pas les compétences particulières pour exercer un emploi donné".

Il existe et existera sans doute dans l’avenir des secteurs d’emploi demandeurs d’une main-d’œuvre "faiblement qualifiée". En France, par exemple, les métiers les plus recherchés concernent majoritairement des emplois de ce type (agents d’entretien, aides à domicile, aide-ménagères, etc). Ces services ne sont pas délocalisables vers les pays à bas coût de revient (puisqu’ils doivent être rendus sur place) ni mécanisables (du moins, pas totalement). Aussi, la main-d’œuvre immigrée apparaît, aux yeux des entreprises, comme une ressource flexible et abordable.
 
Une typologie des contextes politiques
 
Il est possible de classifier les politiques nationales en matière d’emploi et d’intégration des migrants en Europe à travers quatre grands types de situations.
Le premier concerne les pays nordiques qui mettent en œuvre un système de négociation collective de type "social démocrate" et un système d’éducation scolaire dit "inclusif" à faible taux d’échec. Dans ces pays, le marché du travail est régulé et il n’existe pas de secteurs d’emploi "typiques" pour les migrants. Ce système marqué par un haut degré d’intégration des migrants à la vie socio économique présente de nombreux avantages pour les immigrés : possibilités de mobilité ascendante, salaires plus égaux, etc.
 
Le deuxième type de politiques sociales correspond à la plupart des pays initiateurs de l’UE, à savoir l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et l’Autriche. Ce groupe de pays renvoie à un système de concertation sociale dite continentale ou "chrétienne démocrate". Le système scolaire de ces pays est dualisé  dans le sens où une forte reproduction sociale y est visible. Les travailleurs issus de l’immigration y occupent des emplois atypiques , notamment dans les services. Le niveau d’intégration économique des personnes étrangères et d’origine étrangère y est perfectible.
 
Le troisième type de modèle concerne les pays du sud de l’Europe (Espagne, France, Italie, Grèce et Portugal). Le système de négociation collective y est aussi continental , mais se distingue de celui des pays du nord par un système scolaire appelé statiste, c’est-à-dire dont l’école renforce le statu quo social. Si le marché de l’emploi y est régulé, les travailleurs d’origine étrangère y sont concentrés dans les secteurs comme la construction, l’agriculture et les services.
 
Enfin, le dernier groupe concerne les pays d’Europe centrale et orientale. Le régime de régulation du marché de l’emploi y est dit  postcommuniste et le système scolaire largement fragmenté. Cela explique le niveau de dualisation du marché du travail avec une mobilité ascendante pour les cadres et l’ethnostratification des ouvriers. Le degré d’intégration socio économique des migrants peu qualifiés y est donc faible.
 
Tour d’Europe des dispositifs
 
Dans ces contextes différents, une série de dispositifs sont mis en place par des opérateurs chargés de l’intégration des migrants peu qualifiés.
 
Au sein des pays nordiques, la Norvège applique un principe d’intégration civique notoire : on y estime que les migrants doivent bénéficier de droits équivalents à ceux des nationaux. Le gouvernement y a mis en place quatre programmes de formation et d’insertion : des cours de norvégien et d’éducation civique pour les migrants récents, un programme d’insertion pour les réfugiés, un projet pour les jeunes et les mères au foyer issus de l’immigration, et un programme d’insertion générale des travailleurs migrants peu qualifiés. La Finlande dispose d’un plan d’intégration généraliste et d’une formation à l’intégration orientée vers l’emploi et la participation civique. Le Danemark propose notamment des programmes d’insertion organisés par des entreprises. Ceux-ci sont principalement structurés en systèmes de parrainage. On notera le caractère rétribué de ces initiatives.

Au sein des pays "initiateurs" de l’Europe, en Belgique, par exemple, il existe une multitude de dispositifs d’insertion professionnelle pour migrants peu qualifiés. Ces dispositifs diffèrent d’une région à l’autre. En Flandre, l’initiative  Werkinleving Jongeren  vise à aider les jeunes peu qualifiés issus de l’immigration à trouver un emploi par la réduction de l’écart entre les exigences du marché du travail et les qualifications de la personne. En Wallonie, le gouvernement régional a notamment lancé des projets pilotes visant à installer des coaches emploi dans certaines localités. Cette initiative favorise la proximité entre le coach et le chercheur d’emploi, le premier servant d’intermédiaire entre les entreprises et les immigrés. Au Luxembourg, le Contrat Initiation-Emploi possède la particularité de mixer un stage indemnisé en entreprise avec un accompagnement obligatoire, voire un volet formation.
 
Aux Pays-Bas, le gouvernement s’applique à mettre en œuvre ce qu’il appelle l’intégration civique comprenant des cours de maîtrise du néerlandais et de connaissance de la société hollandaise. L’idée générale est que, si une personne connaît la langue et le fonctionnement du pays d’accueil, elle sera en mesure d’accéder à un emploi. Au Royaume-Uni enfin, il existe plusieurs dispositifs. L’un d’eux prône une approche globale de soutien à l’intégration sociale, éducative et économique, via trois modules : une aide au développement de "compétences de base", un soutien à la recherche d’emploi et des stages en entreprise. Globalement, ce qui frappe dans ce groupe de pays c’est la dimension non systématique des actions. Souvent, celles-ci relèvent de projets pilotes éclatés et, la plupart du temps, associatifs.
 
Dans les pays du sud de l’Europe, en France, notamment, il existe une multitude de dispositifs basés sur le parrainage de jeunes peu qualifiés par des entreprises. L’expérience montre que certaines sociétés préfèrent se charger elles-mêmes de l’apprentissage professionnel de ces jeunes qui se voient offrir une initiation à un métier. Des études montrent cependant que la pratique est de moins en moins usitée. En Grèce, des dispositifs d’insertion axés sur l’apprentissage de la langue, une formation professionnelle et l’initiation au marché de l’emploi sont mis en œuvre par les autorités. Le fait que les deux derniers volets du programme ne sont ouverts qu’aux migrants pouvant attester d’une connaissance suffisante de la langue et de la culture grecques rend ce dispositif caduc et contribue à alimenter le marché du travail informel.
 
Dans les pays d’Europe centrale, enfin, la Tchéquie s’est dotée, dès 2009, de centres locaux pour l’intégration des immigrés qui prodiguent des cours de langue et des séances d’orientation. Les priorités de la politique d’intégration y restent toujours la maîtrise de la langue et l’indépendance économique du migrant. Le pays manque de statistiques permettant d’évaluer l’efficacité de ces mesures.
 
Comparaison des dispositifs
 
Si toutes les politiques d’insertion s’accordent sur l’utilité d’enseigner la langue du pays d’accueil aux nouveaux arrivants, l’analyse des dispositifs montre que les mesures ne sont pas équitablement réparties. Elles apparaissent comme plus courantes, plus anciennes et mieux structurées dans les pays du Nord, tandis qu’elles sont quasi inexistantes dans les nouveaux pays d’immigration comme la Grèce ou la Tchéquie.
 
En Europe du Nord, si le principal objectif est d’améliorer l’adaptation des migrants peu qualifiés à la société d’accueil, l’accès à l’emploi n’est pas un aboutissement, mais un passage obligé. Une des grandes particularités danoises est que les entreprises sont mobilisées pour organiser ou participer à des dispositifs. De la sorte, celles-ci assimilent l’enjeu de la responsabilité sociale et s’assurent d’une main-d’œuvre qu’elles peuvent former.
 
En Europe de l’Ouest, les mesures adoptées sont très hétérogènes d’un pays à l’autre, mais également au sein d’un même pays régionalisé comme la Belgique. Les dispositifs se diversifient par leurs objectifs, publics, moyens, méthodes, etc. sans que soit perçu un plan d’ensemble. Une des grandes critiques à l’égard des politiques d’insertion des migrants dans cette zone est que les apprentissages académiques (la langue locale) et idéologiques (l’histoire et la culture du pays d’accueil) sont privilégiés par rapport à des approches pragmatiques et directes de l’emploi.
 
En Europe méridionale et en Grèce plus précisément, enfin, la présence d’une politique étatique d’intégration des migrants est peu perceptible. Cette politique souffre de la crise économique que traverse le pays. Le champ est ainsi laissé à des pratiques éparses d’associations œuvrant pour l’inclusion sociale, soutenues par des subsides européens.
 
Impliquer les entreprises
 
Quels sont les principaux facteurs de réussite identifiés ? De cette analyse, il ressort que les entreprises sont des acteurs cruciaux dans l’insertion professionnelle des migrants peu qualifiés. Les sociétés peuvent trouver leur compte dans ce deal, mais elles doivent assortir les stages (qui devraient être rémunérés) de réelles perspectives d’emploi durable et de qualité. Globalement, tout le monde y gagnera, à commencer par le contribuable. Par ailleurs, la combinaison de la formation linguistique et de la formation professionnelle ou pratique s’avère efficace à plusieurs points de vue : accélération de l’insertion, augmentation de la motivation des participants, etc. Ces constats plaident en faveur de l’intégration de ces divers aspects dans les mêmes dispositifs. Un troisième facteur de réussite est le suivi personnalisé du travailleur immigré, dès son arrivée sur le territoire. Là encore, les expériences nordiques ouvrent la voie.