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Février 2019 | n° 345 | Jobs, jobs, jobs : aussi pour les migrants ?
Le mentorat en plein essor
Denise Renson Imprimer Réagir
En facilitant les liens avec la société et ses institutions – qui ressemblent souvent à un labyrinthe – les mentors guident sur le marché de l’emploi des jeunes, notamment issus de l’immigration. Une pratique qui a fait ses preuves. Le mentorat étant devenu une de ses priorités, Actiris a choisi de travailler avec DUO for a JOB et Team4Job. Leur bilan est encourageant : un an près le début du mentorat, 75 % des jeunes (tous profils et origines confondus) sont "en sortie positive", ce qui signifie qu’ils sont en formation, en stage ou ont trouvé un emploi.
Pour s’inscrire sur le marché de l’emploi, un migrant devra relever de nombreux défis, comme tous les autres demandeurs d’emploi : trouver son chemin dans le paysage institutionnel belge, se projeter, définir son "projet professionnel", faire appel aux services compétents et avoir recours aux bonnes procédures pour le réaliser, répondre à une offre d’emploi, passer un entretien d’embauche,... Cependant, la personne migrante sera d’autant plus mise en difficulté face à une recherche d’emploi, étant peu ou pas familiarisée avec le contexte belge, et inscrite dans d’autres cadres de référence. Dès lors, rencontrer un mentor, belge ou résidant en Belgique depuis quelques années, permettra à ces nouveaux arrivants[1] (les mentee) de réduire cette distance qui isole.

Un accompagnement plus personnalisé
 
Le mentorat dans la recherche d’emploi est une pratique qui se développe[3]. A l’instar de DUO for a JOB, des dispositifs similaires se multiplient et font leurs preuves. Certains sont initiés par ou collaborent avec des centres régionaux d’intégration, des maisons de l’emploi, les services régionaux de l’emploi, des organisations qui défendent les intérêts des personnes issues de la migration,…
Au cœur de ce dispositif, il y a une rencontre de deux personnes et le "développement de relations interpersonnelles basées sur la confiance, la confidentialité et l’engagement réciproque"[4]. Cet accompagnement s’opère sur une courte période, généralement sur 6 mois. Le mentor et le mentee sont invités à se rencontrer régulièrement et tentent de répondre ensemble aux objectifs, basés sur les attentes du mentee.
 
Le mentor n’est pas un professionnel du coaching. Fort de son expérience professionnelle en Belgique, il apporte une nouvelle perspective, une nouvelle énergie, du temps et de l’écoute. Il peut témoigner des codes du milieu professionnel dans lequel le mentee souhaiterait évoluer. Il va faciliter l’accès à l’information et la connexion de la personne migrante qu’il accompagne aux institutions opportunes. Souvent, le mentor va également ouvrir son propre réseau.

Les associations qui initient ces programmes vont soutenir ce duo et l’aider à progresser. Des collaborateurs sont disponibles et peuvent faire le pont avec les institutions concernées par l’insertion socioprofessionnelle. Des formations et/ou espaces d’échange sont proposés aux mentors.
 
Lien social qui met en confiance
 
Avec leur dynamisme, leur spontanéité et leurs ressources, les mentors viennent renforcer l’accompagnement social prévu par l’Etat. Le lien personnel qui se crée entre une personne issue de la migration et une personne résidant depuis plus longtemps en Belgique, met en confiance de nombreux acteurs, même des personnes qui ne sont pourtant pas directement concernées par cette relation. Par exemple, on proposera plus facilement un stage, voire un job, à un migrant qui aura été présenté par l’un de nos employés ou connaissance.

Pour autant que la complémentarité entre les deux membres du duo "fonctionne", ce lien personnel facilite l’ancrage local de la personne migrante, renforce son autonomie et sa position dans le vivre ensemble. L’estime et la confiance en soi du mentee sont renforcées. Lors de contacts plus informels et conviviaux entretenus avec leur mentor, certains réfugiés sont plus en confiance pour parler de leurs besoins, de leurs envies et difficultés qu’ils rencontrent. Ils prendront parfois plus au sérieux les conseils d’un ami belge que ceux d’un accompagnateur social[5].

Au niveau de la société dans son ensemble, ces liens personnels qui se créent entre des personnes issues de contextes culturels et socio économiques différents, sont les meilleurs moyens pour lutter contre les stéréotypes à l’égard des "autres" [6] .

Un engagement citoyen en faveur de la diversité
 
Face à la montée du repli identitaire, ces engagements bénévoles des mentors sont une bonne nouvelle pour notre vivre ensemble. En travaillant avec ces nouveaux acteurs[7], on peut bénéficier de leur créativité et de leur réseau. Par leur intermédiaire, on va pouvoir toucher d’autres publics que les citoyens convaincus de longue date et renforcer cette masse critique qui fait contrepoids aux discours ambiants peu favorables à la diversité.
 
Difficultés pour des réfugiés syriens de s’inscrire dans des réseaux
 
L’Etat providence, tel que nous le connaissons en Belgique, qui organise la solidarité pour tous ses concitoyens, notamment au moyen de suivis sociaux très formalisés (prise de rendez-vous, salle d’attente, contacts distants avec des bénéficiaires,…) peut sembler absurde, et déstabiliser des personnes plus habituées aux systèmes de solidarité plus personnalisés, organisés au sein même  de "la famille" (communauté).

Cet écart entre le formel et l’informel a des conséquences sur l’accès et le recours de certaines personnes nouvellement arrivées à ces espaces formalisés de solidarité et aux informations qui pourraient leur être nécessaires. Il ressort d’entretiens menés auprès de réfugiés syriens[2] qu’ils préfèrent limiter leurs contacts avec ces organisations de soutien, même si elles pourraient répondre à leurs besoins (par exemple via le développement de leur réseau, un soutien juridique, une formation, un travail,…) et favoriser leur ancrage local.
Il en est de même pour les espaces de rencontre (équipe de sport, rendez-vous entre amis en fonction des agendas, …) également très cadrés. Etant plus en confiance avec des manières plus informelles de rentrer en contact et d’être ensemble, il n’est pas facile pour un réfugié syrien nouvellement arrivé en Belgique de créer des liens avec d’autres citoyens et de développer son réseau social fortement affaibli par le déracinement. Or, le réseau social étant crucial dans la recherche d’emploi, les migrants se voient ainsi freinés dans leurs démarches.
 
 
Notes
[1] CIRE, La création de duos entre citoyens et migrants, 2017, www.cire.be,  p.11.
[2] Rea A. & Wets J. (red) (2015), The long and dwindling road to employment. An analysis of the labour market careers of asylum seekers and refugees in Belgium, Leuven, Academy Press. Rogers-Dillon, R. (1995), "The Dynamics of Welfare Stigma", Qualitative sociology, 18(4) :439-456. Voir aussi Vandevoordt R., De grote afstand tussen België en Syrië – Ervaringen van Syrische vluchtelingen, https://sociaal.net
[3] Répertoire des projets de mentorat en Belgique : www.talent2connect.be
[4] "European Charter for Mentoring and Befriending", Mentoring and Befriending Foundation : www.mandbf.org.
[5] Vandevoordt R., De grote afstand tussen België en Syrië – Ervaringen van Syrische vluchtelingen, https://sociaal.net
[6] CIRE, La création de duos entre citoyens et migrants, 2017, www.cire.be, p.4.
[7] CIRE, Les citoyens, nouveaux acteurs de l’accueil et de l’intégration des réfugiés et des migrants, novembre 2016,  www.cire.be