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Février 2019 | n° 345 | Jobs, jobs, jobs : aussi pour les migrants ?
[recherche] Quand la conversion coïncide avec la demande d’asile
Halima Moane Imprimer Réagir
A priori, une conversion religieuse relève de l’intime. Pourtant la question de la sincérité de l’acte se pose lorsque la conversion se produit en même temps qu’une demande d’asile. Comment dès lors mesurer cette sincérité, notamment dans le cas de migrants musulmans convertis au christianisme ?
La Belgique s’est progressivement sécularisée depuis la révolution française au 18e siècle. Dès son indépendance en 1830, les libéraux ont formé un front contre l’aile cléricale pour réduire son pouvoir étatique. Ce conflit idéologique s’est imposé dans les débats politiques au fur et à mesure que se succédèrent les gouvernements, tantôt catholiques, tantôt libéraux – un conflit qui se cristallisera notamment autour de l’enseignement[1].
 
Depuis, le christianisme a peu à peu déserté la société civile belge. Pourtant, depuis une dizaine d’années, le nombre de fidèles chrétiens a augmenté de manière exponentielle en Belgique. Chez les catholiques par exemple, le nombre de baptêmes d’adultes a pratiquement doublé en dix ans. Selon les chiffres fournis par Cathobel, l’organisme officiel de l’Eglise catholique en Belgique francophone, on est passé de 158 catéchumènes (personnes instruites dans la foi chrétienne pour les préparer au baptême) en 2008 à 239 en 2018.
 
Parmi ces nouveaux catholiques, certains sont des demandeurs d’asile anciennement musulmans. Ces conversions ne représentent qu’une minorité – il n’existe pas de chiffres officiels mais l’Eglise catholique les estime à une dizaine par an. Ces conversions sont particulièrement compliquées à traiter, tant pour les autorités chrétiennes que pour les instances d’asile. Et cela, en raison d’une question délicate qu’elles obligent à soulever : ces conversions sont-elles une manœuvre pour obtenir le statut de réfugié politique ?
 
Marie (prénom d’emprunt) travaille pour l’Eglise catholique depuis une vingtaine d’années. Elle accompagne jusqu’au baptême les personnes qui désirent se convertir. Elle les rencontre plusieurs fois par mois pour leur enseigner la doctrine de la foi chrétienne. De ses rencontres avec les catéchumènes musulmans, elle a identifié quatre types de profils :
• Ceux qui se convertissent pour des raisons culturelles :
ils pensent qu’en épousant ce qu’ils imaginent être la religion majoritaire en Belgique, ils s’intégreraient plus facilement dans la société belge.
• Ceux qui se convertissent pour des raisons psychologiques : ils vivent très mal leur appartenance à l’islam et veulent se libérer du carcan d’une religion qu’ils perçoivent comme oppressive.
• Ceux qui se convertissent pour des raisons existentielles : ils estiment que le christianisme répond à leurs interrogations spirituelles et identitaires.
• Ceux qui se convertissent pour des raisons administratives : ils ont introduit une demande d’asile politique en Belgique et espèrent que leur conversion pèsera lors de l’analyse de leur dossier. Il s’agit de la conversion dite "opportuniste".
 
Ce dernier profil suscite la méfiance tant des instances d’asile que des autorités religieuses.

Pour comprendre en quoi la conversion religieuse peut être un atout dans la demande d’asile, prenons l’exemple de l’Iran et de l’Afghanistan : l’apostasie, soit quitter sa foi initiale pour en adopter une autre, représente dans ces pays une infraction pénale. Dans leur pays d’origine, les apostats risquent des sanctions pouvant aller de l’emprisonnement à la peine capitale. Or, en signant la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, la Belgique s’est engagée à protéger les migrants des persécutions liées à la religion et à leur octroyer le statut de réfugié. Certains demandeurs d’asile, conscients de l’existence de cette clause, en jouent délibérément pour obtenir le statut de réfugié politique en Belgique.
 
La décision nécessaire d’Ahmed
 
Irakien âgé de 27 ans, Ahmed reconnaît avoir eu recours à l’argument religieux il y a six ans, pour faciliter l’obtention de son statut de réfugié : "Quand je suis arrivé, plusieurs amis avaient des problèmes pour avoir leurs papiers. Alors certains d’entre eux ont décidé d’aller à l’église pour se convertir. Ils en ont parlé à leur avocat, et peu de temps après, leur demande d’asile avait été acceptée. C’est comme ça que j’ai entendu parler de cette possibilité. C’est donc ce que j’ai fait. Et ça a marché". Cette décision, Ahmed n’en est pas fier, mais il ne la regrette pas. "De toute façon, je n’étais musulman que de nom. Je n’ai jamais pratiqué. Je sais que ce que j’ai fait est malhonnête, j’en ai d’ailleurs honte, mais c’était vraiment nécessaire."
 
Le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA) est l’administration fédérale qui traite les demandes d’asile en Belgique. Pour l’administration, deux éléments déterminent le poids de la conversion religieuse dans la demande d’asile : la persécution liée à la religion dans le pays d’origine, et la sincérité présumée de la conversion. Et pour faire le tri entre les conversions dites "sincères" et celles dites "opportunistes", le CGRA a mis au point un questionnaire pour évaluer les connaissances du candidat sur la religion qu’il a adoptée. Un questionnaire que Tristan Wibault, avocat au barreau de Bruxelles et spécialisé dans le droit des étrangers, reconnaît être parfois biaisé : "Certaines questions sont chargées d’idées préconçues sur ce qu’est «un bon chrétien». Ces migrants viennent d’un autre pays et ont donc une autre façon de vivre leur religion, peut-être plus axée par exemple sur la pratique que sur les connaissances à proprement parler. Or, certaines questions portent précisément sur des connaissances assez théoriques si je puis dire, comme le nombre de livres que contient la Bible".
 
Un chemin spirituel semé d’embuches
 
Philippe réside à Charleroi depuis six ans. Il s’est converti au catholicisme en 2016. Pour rejoindre les rangs de cette religion, Philippe s’est détourné de sa foi islamique. Avant, il répondait au nom de Hossein et vivait en Iran, où la république théocratique islamique est le régime officiel depuis l’avènement de Khomeiny, en 1979. En Iran déjà, Philippe s’éloignait peu à peu du dogme chiite : "J’avais toujours l’impression que les cours de religion chiite servaient à nous prouver que nous étions les plus forts, que nous sommes les seuls à avoir raison. Et c’était toujours dit de manière très agressive et violente. Je sentais que ce qu’ils voulaient, c’était avoir raison, pas avoir la vérité».

Son intérêt pour le christianisme passera par son baptême, le 26 mars 2016, lors de la veillée pascale. Et Philippe l’assure, s’il s’est converti, ce n’est pas pour obtenir les papiers : "Je suis toujours en situation irrégulière d’ailleurs. Pourtant, cela fait deux ans que je me suis converti. Je n’en ai même pas parlé à mon avocat, même si je sais que ça accélèrerait les choses. C’est une décision personnelle».
 
Depuis sa conversion, Philippe ne veut plus retourner en Iran, où il risque d’être arrêté pour apostasie. De surcroît, sa famille en Iran n’est pas au courant de sa nouvelle adhésion cultuelle : "Quand j’étais en Iran, je travaillais dans l’espionnage pour le compte du gouvernement. Ma famille et moi étions proches des autorités. Et c’est le cas encore aujourd’hui pour ma famille. Je ne peux donc pas leur annoncer ma conversion et prendre le risque que ça s’ébruite. Et puis, je sais que ça sera trop dur pour eux. Ma maman est âgée, fragile et malade, ça risquerait de la choquer".
Silda a elle aussi quitté l’islam pour rejoindre une autre branche du christianisme, le protestantisme. Il y a cinq ans, elle est arrivée de Syrie avec un visa humanitaire. Elle vit aujourd’hui à Louvain, avec ses parents, sa tante et son oncle, tous convertis. "Ce qui m’a attiré dans le christianisme, c’est l’amour de Dieu et l’amour des autres. Quand on écoutait les messes chrétiennes, il était toujours question d’amour et de pardon. Alors que quand j’étais musulmane, j’avais toujours peur. Peur du jugement dernier, peur de la mort, peur de l’enfer. Peur de ne pas assez bien faire les choses." Comme Philippe, Silda et sa famille n’ont pas révélé le secret de leur conversion à leurs proches. En Syrie, l’apostasie n’est pas punie par la loi mais elle sévèrement réprouvée par la société.
 
Lien de causalité entre migration et conversion ?
 
La migration provoque-t-elle des questions existentielles pouvant mener à un changement de foi ? Anne Morelli, historienne spécialisée dans les questions sur la migration et la religion, fait un parallèle avec l’immigration italienne des années 1940. A leur arrivée en Belgique, ces migrants de tradition strictement catholique se sont convertis en nombre au protestantisme : "C’étaient, pour la plupart, des gens pauvres qui avaient dû supporter dans leur village le poids de la religion. Ils n’avaient pas d’autre choix que de la supporter. Il n’était pas question de faire autrement que ce que le curé avait dit. La pression sociale était énorme." La migration vient alors bouleverser cette routine et cette charge religieuse. "Ils se retrouvent dans un milieu totalement différent, avec d’autres religions, d’autres horizons qu’ils ne soupçonnaient pas. Et là, c’est le déclic !" Pour beaucoup, cette conversion est le résultat d’une frustration longtemps enfouie. "Ils avaient des reproches à faire à cette religion, ils se sentaient opprimés. En changeant de lieu, en s’éloignant de leur village, ils vont exploser avec toutes leurs critiques par rapport à la religion qu’ils s’apprêtent à quitter. Et, s’ils peuvent le faire, c’est précisément parce qu’ils sont en migration." [2]
 
Des convertis présumés coupables
 
Aujourd’hui, Silda se sent épanouie dans sa foi chrétienne. Mais son adhésion au christianisme n’est pas toujours simple à assumer : "On se sent un peu jugé, tant par les chrétiens que par les musulmans. Comme on a changé de pays et qu’on est réfugié ici, les chrétiens pensent très souvent qu’on s’est converti par intérêt. Et les musulmans, eux, nous considèrent comme des traîtres. C’est pour ça que souvent on évite la question de la religion».
 
Philippe, quant à lui, regrette que certains utilisent la religion à leur fin : "C’est un gros manque de respect à l’égard du christianisme. Et puis, ça nous donne une mauvaise image, nous qui nous sommes convertis par amour pour le Christ. Mais après tout ce que j’ai vécu en Iran, ça ne me fait plus rien. L’important, c’est que je suis heureux dans ce choix qui ne regarde que moi. Je n’ai eu que de la bienveillance de la part des chrétiens que j’ai rencontrés, des personnes au grand cœur qui m’on tendu la main quand j’en avais le plus besoin. Je ne regrette pas une seconde ma conversion».

Marie, l’accompagnatrice de catéchumènes, admet qu’un doute subsiste toujours lorsqu’une demande de conversion provient d’un demandeur d’asile. Mais elle insiste : "On ne ferme jamais, jamais les portes. Même si l’intention est peut-être stratégique au début, elle peut être le point de départ d’une vraie belle histoire d’amour pour le Christ".
 
L’adhésion religieuse relève de tout ce qu’il y a de plus subjectif et intime. Il est donc extrêmement compliqué d’en mesurer la sincérité. Les instances d’asile tâchent d’évaluer a posteriori l’intention de ces nouveaux convertis. L’Eglise, tout en étant consciente de cette possibilité, leur accorde le bénéfice du doute a priori.
 
Notes
[1] Deux "guerres scolaires" ont éclaté en Belgique : une première en 1879 attisée par la tension entre les laïques et les catholiques, et une seconde en 1950, qui amène le débat sur l’obligation et la démocratisation scolaire.
[2] Interview d’Anne Morelli réalisée à l’ULB le 23 avril 2018.