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Février 2019 | n° 345 | Jobs, jobs, jobs : aussi pour les migrants ?
[Visite guidée] Pour un urbanisme antimacho
Anne-Marie Impe Imprimer Réagir
Dans la plupart des villes des 5 continents, les responsables de la planification et de la gestion urbaine restent encore majoritairement des hommes. Comme l’affirme Yves Raibaud, spécialiste de la géographie du genre et maître de conférence à l’Université Bordeaux Montaigne, "la ville est faite par et pour les hommes". Comment la rendre dès lors plus féminine, inclusive, égalitaire ?
es choix politiques favorisent souvent la présence des garçons dans l’espace public au détriment des filles, explique Yves Raibaud, auteur de La ville faite par et pour les hommes[1]. Une étude menée à Bordeaux montre ainsi que les ¾ des budgets publics destinés aux loisirs des jeunes profitent d’abord et avant tout aux garçons, par le biais du financement de terrains de football, de city stades (ou "agorespaces") et de pistes de skateboard, par exemple. Ces infrastructures ne leur sont pas réservées, bien sûr, mais, dans la pratique, on constate qu’elles sont quasi exclusivement occupées par ces derniers.
 
Il est donc nécessaire de mener des politiques volontaristes pour favoriser une plus large présence des filles dans l’espace public. C’est ce que la ville de Rouen a décidé de faire, en choisissant entre autres d’installer sur un ancien parking non pas un mini terrain de football supplémentaire, mais plutôt une piste de roller derby. Ce sport d’équipe se pratiquant en patins à roulettes est très prisé des adolescentes et des femmes qui, selon les initiateurs du projet, ont largement investi le lieu. Sans exclusive, toutefois, puisque les habitants s’y rendent aussi en famille pour faire du roller, comme le précise Bertrand Masson, directeur de l’aménagement et des grands projets à la métropole rouennaise. "Aujourd’hui, souligne-t-il, la facilité, pour une ville qui veut créer des installations sportives, c’est de mettre des city stades et des appareils de musculation en plein air. C’est très bien, mais ce n’est pas normal de ne faire que cela. Parce que ces solutions toutes faites produisent très souvent des espaces masculins." [2]

Une Cité pour toutes et tous
 
Comment rendre les villes plus féminines, inclusives et égalitaires ? Voilà une question qui préoccupe aujourd’hui les responsables politiques et administratifs de nombreuses communes et pouvoirs locaux. Au Canada, les villes de Toronto puis de Montréal ont été pionnières en la matière. A la fin des années 1980, en effet, elles ont lancé les "marches exploratoires", une méthode destinée à améliorer concrètement la sécurité dans les villes, en se basant sur l’expertise des femmes et la participation citoyenne. Il s’agit de favoriser la libre circulation des femmes dans les rues, les parcs, les transports en commun et d’augmenter leur sentiment d’y être légitimes et en sécurité, afin qu’elles puissent pleinement prendre part à la vie de la Cité. Pour ce faire, des petits groupes de femmes se promènent dans leur environnement pour y pointer tous les endroits potentiellement dangereux ou insécurisants : zones mal éclairées, lieux déserts, bâtiments abandonnés, hautes broussailles ou buissons épais en bordure des chemins dans les parcs… Elles consignent ensuite leurs observations, réfléchissent ensemble comment y remédier et quels acteurs impliquer, puis formulent des recommandations d’aménagements et autres actions à mener pour améliorer la sécurité. Enfin, elles vont rencontrer les autorités locales pour leur faire part de leurs constats et desiderata.
 
Comme le préconisent les autorités de Montréal dans un guide destiné à favoriser l’organisation de ces marches exploratoires[3], il est prudent de s’assurer au préalable que les autorités seront prêtes à mettre en œuvre tout ou partie des solutions collectivement proposées. Cette démarche demande en effet une mobilisation importante ; si elle ne débouche sur aucun résultat concret, la frustration des participantes peut être vive. Dans le cas contraire, ce dispositif peut les amener à se réapproprier l’espace public et à se percevoir comme des actrices sociales efficaces. Les marches exploratoires favorisent donc l’exercice concret de la citoyenneté. Là réside sans doute une des clés de leur large succès, puisqu’elles ont franchi l’Atlantique avant de se répandre dans le monde entier. En France, des "diagnostics marchants" ont été organisés dans plus d’une douzaine de villes. Et en Belgique, ils ont été mis sur pied dans plusieurs des 19 communes de la Région de Bruxelles-Capitale, de même qu’à Charleroi, Liège, Mons ou Namur.
 
Un budget genré pour combattre les inégalités
 
Pour éviter les actions ponctuelles et instaurer l’égalité comme une politique pérenne, la "budgétisation sensible au genre" ("gender budgeting") revêt une grande importance. Elle consiste à s’interroger sur l’impact de chacune des recettes collectées et des dépenses envisagées : à qui vont-elles bénéficier ? Contribueront-elles à réduire les inégalités entre les femmes et les hommes ou risquent-elles au contraire de les augmenter ? Parfois, ce diagnostic conduira à mettre en place des mesures correctrices équilibrantes, car un budget n’est jamais neutre. Il résulte de choix politiques, écologiques et sociaux4. En Région bruxelloise, Ixelles a été la première commune à adopter un budget genré, pour l’exercice 2015. Bruxelles-ville, Schaerbeek et Etterbeek lui ont emboîté le pas, mais en commençant par tester la méthode dans certains services. Jusqu’ici, il n’y a aucune obligation en la matière ; une circulaire de la Région de Bruxelles-Capitale propose toutefois aux communes d’établir un tel budget sur base volontaire. Cette politique se met aussi progressivement en place aux autres niveaux de pouvoir, fédéral comme régional5.
Repenser la ville avec et pour les femmes et promouvoir un urbanisme antimacho est donc parfaitement possible. Plusieurs cités s’y sont essayées. Avec des résultats très encourageants.

1. Namur
La capitale wallonne a organisé plusieurs marches exploratoires de femmes. Elle a toutefois poussé l’expérience un cran plus loin que la plupart des autres villes et communes de Belgique francophone. En effet, comme nous l’explique Sophie Marischal, la responsable du Pavillon de l’aménagement urbain, "une de ces marches a été réalisée à la demande de la commune, en amont d’un vaste projet d’aménagement urbain. Le collège communal a de surcroît décidé que les recommandations des participantes seraient intégrées dans le cahier des charges ; le bureau d’architecture et d’urbanisme retenu devra donc effectivement les mettre en œuvre."
Le projet en question concerne le quartier des anciennes casernes dans lequel un parc de pleine terre verra bientôt le jour à l’emplacement du parking. On y trouvera aussi une bibliothèque, un magasin de circuit court de 800 m2, un parking souterrain et des logements offrant une mixité de types d’habitats. Les remarques des marcheuses ont dépassé le cadre de la seule sécurité et ont aussi porté sur d’autres éléments d’aménagement susceptibles d’améliorer la qualité de vie de tous (enfants, personnes âgées,…). Les participantes ont par exemple demandé qu’un point d’eau potable gratuit soit installé dans le parc, que ce dernier soit doté de poubelles en suffisance et de bancs confortables, ou encore, que les toilettes ne soient pas installées dans le parking au niveau -1, comme initialement prévu, mais plutôt dans le parc, afin d’être plus accessibles et sécurisantes.

2. Paris
Les noms de rues sont un révélateur symbolique qui en dit long sur les inégalités de genre et l’absence des femmes dans l’espace public. Ainsi en France, moins de 2 % des rues portent le nom d’une femme ! A Paris, 200 rues seulement arborent un nom féminin et 4.000, un nom masculin6. Depuis l’élection d’Anne Hidalgo comme maire de la capitale française, en 2014, la parité est observée. En février 2015, la commission annuelle de dénomination a même été bien au-delà, puisque 61 % des nouveaux noms attribués rendaient hommage à des femmes.
En Belgique, la situation est globalement semblable. A Bruxelles, 3,8% des rues portent le nom d’une femme contre 25,6 %, celui d’un homme. A Louvain-la-Neuve, le ratio est de 2 % contre 20,5 %. Le pompon du plus mauvais score revient toutefois à Charleroi où 1,5 % des noms de rue consacrent une femme contre 33,8 %, un homme7.
 
3. Vienne
La capitale autrichienne est souvent présentée comme une ville modèle en matière de prise en compte du genre
dans l’urbanisme. De nombreuses mesures y ont en effet été mises en œuvre pour favoriser une meilleure égalité femmes-hommes dans l’espace public. Certaines sont symboliques sans être anodines pour autant, comme l’adoption d’une signalétique paritaire, qui féminise certains panneaux routiers. Dans les bus, la personne avec un bébé, prioritaire pour s’asseoir à certaines places, est représentée sur le pictogramme alternativement sous les traits d’un homme ou d’une femme, afin de déconstruire les représentations habituelles.
 
D’autres mesures sont plus osées, voire controversées : pour éviter que les terrains de sport ne soient monopolisés par les garçons, par exemple, la ville a choisi de les réserver aux filles à certaines heures. Avec succès, semble-t-il.
 
Ma ville/mon village

Que diriez-vous d’une promenade à la découverte de votre quartier ? Il s’agirait d’y observer le degré d’égalité femmes-hommes dans l’espace public, à travers une série de paramètres :
  • Y a-t-il des rues, des places et des infrastructures socioculturelles qui portent le nom d’une femme ? Combien sont-elles par rapport au nombre de celles qui arborent le nom d’un homme ?
  • Et quels aménagements récréatifs et sportifs offrent les parcs et autres espaces publics ? Des terrains de football, des pistes de skateboard, des espaces multisports ?
  • Par qui sont-ils utilisés et comment : usage mixte, exclusivement masculin ou féminin ? Est-ce la même situation à toutes les heures de la journée ?
  • Enfin, si vous vous y promenez le soir, éprouvez-vous un sentiment d’insécurité ? Si oui, à quoi est-il dû ? A l’éclairage défectueux ? Aux parkings et tunnels déserts ? Aux maisons abandonnées ?
Fort de ces observations, que diriez-vous d’aller pousser la porte du bureau de votre bourgmestre, de l’échevin de l’urbanisme ou même du conseil communal pour leur faire part non seulement de vos constats, mais aussi de vos suggestions d’amélioration ?

Notes
[1]  La ville faite par et pour les hommes, Paris, Editions Belin, collection Egale à égal, 2015.
[2]  "A Rouen, le pont où ne marchent que des hommes", Jessica Gourdon, Le Monde.fr, 26 mars 2018.
[3]  Guide d’aménagement. Pour un environnement urbain sécuritaire, Programme femmes et villes, Service du développement social et communautaire, Montréal, 2002, 163 pages. Ce document présente notamment les 6 principes de base pour réaliser un environnement urbain plus sûr. Une autre publication résume à merveille la démarche ; il s’agit du Guide de réalisation d’une marche exploratoire. Ville de Lévis (Québec). Carnet d’enquête, Direction des communications et Commission consultative Femmes et Ville, 2007, 28 pages.
[4]  Pour en savoir plus, lire Les droits humains dans ma commune. Et si la liberté et l’égalité se construisaient dans la Cité ? Anne-Marie Impe et Jean-Paul Marthoz, Bruxelles, Editions GRIP et Amnesty international, 2018, 124 pages.
[5]  Pour un panorama de la législation en la matière : www.genre.cfwb.be
[6] Guide référentiel. Genre et espace public. Les questions à se poser et les indicateurs pertinents à construire pour un environnement égalitaire, mairie de Paris, octobre 2016, p. 41. Disponible en ligne sur : https://api-site-cdn.paris.fr
[7] "A Bruxelles, moins de 4% des rues portent un nom de femme", Le Soir, 8/3/2017. Ce quotidien a lancé une enquête data sur 9 communes bruxelloises et wallonnes et fournit une éloquente cartographie en couleur des résultats.