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Novembre 2009 | n° 277 | Raconte-moi ta langue
Écrivain albanaise en version française
Safet Kryemadhi Imprimer Réagir

“Chez plusieurs peuples primitifs existait la superstition que si l’on arrivait à appeler une sorcière par son propre nom, elle perdait son pouvoir maléfique, et cela arrive presque avec l’écriture: la souffrance nommée par des mots alignés les uns après les autres perd de son volume nocif. De ce point de vue, l’écriture a un effet thérapeutique, elle libère...” Cette observation de Bessa Myftiu pourrait servir d’exergue à son œuvre littéraire.

Sourire de ses détresses, raconter le pays natal, l’Albanie, et ses démesures au public européen, illuminer sa mélancolie, murmurer les petits bonheurs précieux vécus en dictature, chanter les amours défuntes ou empêchées, apprendre du malheur; les thèmes qui traversent les récits de Bessa Myftiu sont nés dans l’émigration.

Professeur de littérature à l’Université d’Elbasan, journaliste et scénariste, Bessa Myftiu a trente ans lorsque le régime communiste albanais implose en 1991. Les frontières hermétiquement fermées du pays s’ouvrent alors au monde. Toute une jeunesse s’exile. Bessa Myftiu rejoint la Suisse où elle devient docteur en Sciences de l’éducation à l’Université de Genève avec une thèse sur l’apport pédagogique conjoint de Nietzsche et de Dostoïevski. Il lui a fallu d’abord découvrir une manière de penser différente, d’autres usages, et surtout apprendre une langue nouvelle, le français, à raison de douze heures par jour pendant six ans. La langue française c’est “le pays de l’inconnu”, dit-elle, “une oasis” avec ses méandres grammaticaux, sa rigueur logique et la beauté raffinée de son vocabulaire. L’exactitude des mots nourrit l’art de la nuance qui leur offre en retour le luxe de nombreux synonymes.

La langue française, musique de la liberté

“En albanais, nous pouvons dire les cinq vérités, hachées l’une après l’autre comme cinq coups de revolver. Nul besoin de subtilités: pourtant, mais, or, cependant, donc. Nous écrivons pour le plaisir, pas pour convaincre. Chez nous la beauté se suffit à elle-même. J’avais écrit un texte français avec une tête d’Albanaise, me fallait-il changer de tête?” Il lui faut en tout cas penser l’écriture différemment. La langue française est musicale mais c’est d’abord un instrument dialectique incomparable. Sa maîtrise permet d’argumenter, contre soi, contre l’évidence, par simple goût du jeu rhétorique. Bessa Myftiu succombe à “la tentation de l’impossible”, écrire en français. Elle forge son style en apprenant à écarter le superflu et en se posant une question qui ne l’effleurait pas lorsqu’elle écrivait dans sa langue maternelle: “Est-ce nécessaire? est-ce beau?” Quand les mots sortent avec peine, il faut se limiter à l’essentiel. D’où cet art narratif très personnel, aussi épuré que chatoyant.

Forcer le secret de la langue française c’est sortir de l’admiration culturelle qu’elle suscite en Albanie pour en faire une compagne de tous les jours: “La vénération naît de l’ignorance”. Perfectionniste, Bessa Myftiu exigeait de ses étudiants en Albanie, où les différences dialectales identifient leur origine régionale, qu’ils parlent une langue pure, “établie selon les normes des grammairiens de la capitale”; maintenant c’est elle qui court les stages de français pour polir un accent indélébile et guérir les malformations de ses phrases. “L’éducateur est un libérateur” invoque-t-elle à la suite de Nietzsche. La pensée a beau pétiller d’esprit, elle doit surtout s’énoncer dans le respect des règles de syntaxe: “Trois ans durant je fuis les étrangers, de peur d’attraper des fautes de français comme on attrape la grippe.”  Elle devient à son tour professeur de français qu’elle enseigne à des étudiants étrangers, jusqu’à donner des leçons privées à une Japonaise expatriéeet l’assurer que “dans ce monde tout est possible, puisqu’une Albanaise enseigne le français”.  

Mais la maîtrise de la langue française apporte principalement à Bessa Myftiu la liberté de créer hors des structures psychiques héritées de la dictature communiste qui ont profondément imprégné la langue albanaise. “Je pouvais tout dire et le contraire du tout, pourvu que ce soit cohérent. La véracité? On s’en fiche en français! J’étais libre, libre… excepté le cadre et le sujet.” La norme du réalisme socialiste avait dénaturé des talents, étouffé des vocations artistiques, promu de fausses valeurs. Lucide, Bessa Myftiu admet que la censure exercée par la dictature servait aussi d’alibi honorable à la stérilité artistique: si l’imagination littéraire ne pouvait s’exprimer hors des canons officiels, ce n’était pas tant la faute de l’écrivain que d’obstacles politiques. Écrire en français représente donc un double défi. Il s’agit à la fois d’éprouver ses qualités d’écriture dans les conditions de la liberté et de transmettre les passions balkaniques par le filtre du français. Le style en témoigne, empruntant aux expressions populaires albanaises et rayonnant de cette lumière, aveuglante ou bienfaisante, qui régit les existences au pays des aigles. Audacieuse, Bessa Myftiu présente son premier manuscrit comme une traduction de l’albanais. Il obtient cet  éloge judicieux de l’éditeur: “La traduction est très vraie, très réussie, elle a su garder l’originalité de la langue albanaise”.

Raconter l’Albanie

L’exil dans la langue française sera désormais le refuge littéraire de Bessa Myftiu. Elle  choisit ainsi de s’adresser de préférence au public francophone et lui confier des sentiments qui ne pouvaient se dire en albanais. “Des amis perdus”, un volume de poésie bilingue publié en 1994 à Tirana symbolise ce passage d’une langue à l’autre en disant le deuil des vivants, au croisement de deux mondes. Biographe de toutes celles qui sont une part d’elle-même (“Ma légende”), Bessa Myftiu met en scène l’Albanie quotidienne au temps du communisme, et les cœurs qui palpitent sous le corset de l’”homme nouveau”. L’écriture allègre se joue du climat de méfiance généralisé (“À Elbasan, même les regards étaient épiés”) en réconciliant souvenirs légers et mémoire des tragédies collectives (“Chez nous on ne tue pas les morts, on les côtoie”). Bessa Myftiu se livre encore à la dissection minutieuse des sentiments pour en révéler leur précarité et leur ambivalence, sans vouloir corriger les âmes ni les trahir. Elle apporte sa voix à la polyphonie familiale commencée par son père Mehmet Myftiu. Cet ancien partisan de la Deuxième Guerre mondiale, qui avait échappé à une exécution collective à l’âge de douze ans dans le camp nazi de Prishtina, a connu la mort sociale après la condamnation de son roman “L’écrivain”, en rupture avec les dogmes du “réalisme socialiste”. Professeur de littérature devenu dissident, il en sera réduit à vendre des cigarettes dans un petit kiosque de Tirana. En écrivant, Bessa Myftiu accomplit le destin littéraire interrompu de son père duquel elle traduit aussi le “roman interdit” en français.

Mais Bessa Myftiu est d’abord une femme albanaise affranchie des pesanteurs patriarcales et du carcan communiste. Elle sait dire le culte voué en Albanie à la beauté du corps, à la perfection physique, et la malédiction des femmes belles dans des récits intimistes où les vies brisées ont la pudeur d’un courage hors du commun. Ce réservoir de mythes et d’histoires qu’est l’Albanie est en effet habité de personnages épiques: la vie quotidienne des gens est tissée d’héroïsme ordinaire.

Le choix d’une langue étrangère est ainsi une autre forme de pudeur. Car au fil de son œuvre, Bessa Myftiu a écrit, dans un français gracieux, une déclaration d’amour infinie pour l’inexpressible Albanie. Étrangère en Suisse, elle maîtrise pleinement l’art de bien écrirela langue française selon les principes fixés par l’académicien Buffon au XVIIIe siècle: “ Il faut que la chaleur du cœur se réunisse à la lumière de l’esprit”.

Safet Kryemadhi est politologue

Bibliographie de Bessa Myftiu
• Des amis perdus, éditions Marin Barleti, 1994, 2009; poésie.
• Ma légende, éditions l’Harmattan, 1998; roman.
• À toi, si jamais, éditions de l’Envol, 2001; poésie.
• Nietzsche et Dostoïevski: éducateurs!, éditions les Paradigmes, 2004; essai.
• Confessions des lieux disparus, éditions de l’Aube, 2007; roman.
• Le courage, notre destin, éditions Ovadia, 2008; récits.
• Littérature & savoir, éditions Ovadia, 2009; essai.
• “Les années de grande solitude”, in L’ombre du mur, ouvrage collectif, éditions des Syrtes, 2009; récit.
 

 

Le chanteur du sud sous le ciel nordique

Chez nous
on prend sans soucis de ne point donner
on donne sans demander de reçu,
chez nous
on sait guérir de toutes les blessures…
les chambres du cœur ne restent pas vides
en attendant le visiteur unique qui ne débarque jamais,
chez nous
on ment pour que la vie soit plus gaie
on croit sans peur d’être déçu
pour la centième fois on déteste à jamais on oublie aussitôt,
chez nous
les profondeurs sont à fleur de peau.
Que ferai-je de votre vérité
ciel gris, de votre crainte
chienne féroce, de votre solitude, de votre méfiance?

Bessa Myftiu

(extrait de “À toi, si jamais”)