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Mars 2010 | n° 281 | Berceau culturel
Mille et une façons d’être parent
Jamila Zekhnini Imprimer Réagir

L’évolution de la structure familiale et parentale a amené les pouvoirs publics, mais aussi les associations, à mettre en place des programmes de soutien à la parentalité. Suscitant questions et débats quant à leur finalité, ces programmes se déclinent en multiples actions.

Le concept de la parentalité recouvre de nombreuses approches de la fonction parentale et de multiples réalités sociales. “Depuis quelques années, ce concept est entré dans le vocabulaire usuel mais il ne bénéficie à ce jour d’aucune définition reconnue dans les dictionnaires de langage courant. Toutefois, ce terme prend ses assises dans une sphère médico psychosociale élargie et tente de définir la fonction d’être parent en tenant également compte des aspects juridiques, politiques, socio économiques, culturels et institutionnels. L’exercice de la parentalité devient de plus en plus complexe et interroge nos pratiques en tant que parents, futurs parents, professionnels de la petite enfance”[1].

Mais Nuran Cicekciler, psychologue au Groupe Santé Josaphat-Centre de planning familial, et Agnès Derynck, directrice du Groupe d’Animation et de Formation pour Femmes Immigrées (GAFFI asbl) n’ont pas attendu cette nouvelle vague d’intérêt pour intégrer cette dimension en amont de leurs projets de maisons d’enfants. Maisons au pluriel car, effectivement, ces deux dames n’en sont pas à leur premier coup d’essai. Et c’est avec beaucoup d’affection et de tendresse qu’elles évoquent notamment la naissance de la maison d’enfants Les Amis d’Aladdin, située à Schaerbeek, les obstacles rencontrés mais surtout la richesse du partenariat entre associations qui s’est construit en réseau et qui a su mutualiser ses ressources et ses compétences. Au travers de leur récit et des anecdotes croustillantes qui jalonnent ce long chemin parcouru ensemble, un leitmotiv resté intact: les parents comme partenaires à part entière, acteurs et moteurs de projets.

Allô maman bobo

Le soutien à la parentalité, Nuran Cicekciler l’illustre à partir de son expérience: “Nous travaillons toujours de cette façon, c’est-à-dire que nous impliquons les parents à tous niveaux et dans toutes sortes de projets; créatifs, participatifs ou collectifs comme la réalisation d’une cassette de berceuses ou la publication de livres de cuisine. En parallèle, nous organisons des réunions où l’on peut aborder des questions comme la meilleure façon d’accompagner son enfant et de l’aider à grandir. Ce ne sont pas des conférences lors desquelles on présente les différentes phases de développement de l’enfant. Nous partons vraiment des questions et des préoccupations concrètes qui se posent aux parents. Nous essayons surtout de favoriser les échanges car ce qui peut être le propre de l’immigration, c’est l’immense solitude dans laquelle vivent les gens. Ils sont là, seuls avec leurs questions, leurs problèmes. Ils trouvent des solutions de bon sens, ou ils trouvent des solutions en réponse à ce qu’ils croient qu’on attend d’eux. C’est un public en besoin d’insertion sociale qui nous vient d’Afrique noire (Guinée, Rwanda, Niger, Mali, Côte d’Ivoire, Congo, etc.), avec peut-être des approches différentes de l’enfant. Nous avons aussi beaucoup de femmes seules qui ont la vie dure; elles doivent pouvoir parler de leurs difficultés, poser des questions, se confronter à d’autres et être rassurées. Une des plus grande peur des parents est d’être jugés quant à leur façon de faire avec leurs enfants et ce jusqu’à la façon de les nourrir. Nous leur répondons qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise manière de faire: il n’y pas de modèle, la meilleure manière est de faire ce qu’on peut, l’important est la relation avec l’enfant. Ce n’est évident pour personne de se raconter, et faire la différence entre l’enfant imaginé et l’enfant réel est en soi un gros travail. Ici, on peut téléphoner “Allô maman bobo”. Mais quand on est en rupture de repères, c’est un autre défi. Je me souviens de l’une de nos premières réunions: un couple de parents guinéens avaient reçu une brochure sur le thème du sommeil qui renseignait notamment sur la nécessité d’une chambre calme pour l’enfant. Ils habitaient un deux pièces et étaient persuadés qu’ils étaient en train de maltraiter leurs enfants, alors qu’ils sont venus en Belgique précisément pour leur offrir une qualité de vie.”

Conflit de maternage

Certes “on ne naît pas parent, on le devient”… Mais les méthodes éducatives tout comme les pratiques de maternage qui peuvent se rejoindre ou s’exclure sont l’expression des représentations culturelles du développement de l’enfant que nous avons, entretenons ou modifions au gré de l’information reçue consciemment ou inconsciemment de notre environnement. Ces représentations varient parfois très fortement d’une culture (au sens large) à l’autre. Et l’information véhiculée, tantôt cohérente, tantôt contradictoire, peut parfois laisser les nouveaux parents dans un état de perplexité avancée. Des questions portant sur le sommeil de l’enfant, l’alimentation, le portage, la mise au lit, etc., peuvent être génératrices d’anxiété, surtout quand plusieurs systèmes de maternage coexistent. Ce système entre-deux peut être à l’origine de troubles de l’interaction mère-enfant. Cependant le “conflit de maternage” résultant de conseils contradictoires s’observe dans toutes les cultures. “Tous les historiens, qu’ils soient de l’enfance ou de la psychologie développementale dans plusieurs pays du monde, en France, au Japon et ailleurs, ont montré la coexistence dans les mêmes pays, les mêmes époques, d’idées sur le développement fort différentes, voire antinomiques. Par exemple, Morel (1997) montre qu’en France le christianisme a apporté, dans un même mouvement, l’idée de l’enfant bon à la naissance, du style enfant-Jésus, et celle de l’enfant entaché du péché originel qu’il faut absolument baptiser et éduquer pour le rendre bon”[2].

“Au secours, maman!”

Le vécu de Frédérique dans une maternité bruxelloise illustre bien le propos: “Quelle histoire à la maternité pour s’y retrouver! C’est à ce moment que j’ai pris la pleine mesure de mon manque de repères pour prendre soin d’un bébé venu au monde. Entre les conseils de l’infirmière de nuit et celle de jour, c’était le jour et la nuit - c’est vraiment le cas de le dire. La première, anti allaitement, me disait: “Vous êtes trop fatiguée, vous voyez bien que le petit l’est aussi et que ça ne sert à rien de le mettre au sein, il n’en retirera rien. Donnez-lui plutôt un biberon et profitez-en pour vous reposer “. La deuxième, pro allaitement, me conseillait de ne pas me décourager: “Le démarrage est toujours lent et difficile mais accrochez-vous, cela en vaut vraiment la peine. Rien ne vaut le contact et la chaleur d’une maman qui nourrit elle-même son bébé. En plus, les bénéfices pour la santé ne sont plus à démontrer. Vous verrez, il tombera moins souvent malade que les bébés nourris au lait artificiel”. Entre les deux, je n’avais qu’une seule envie, celle de hurler “Au secours maman!”. Surtout que, deux jours plus tard, les ganglions géants que j’avais sous le bras et la poitrine en béton hyper douloureuse ne m’encourageaient guère à poursuivre l’opération têtée.” Des témoignages de ce type sur quantités d’aspects liés au maternage existent à profusion. L’un des reflexes, comme celui de Frédérique, est de regarder du côté de la génération précédente, quand cela est possible, et de demander conseil en espérant sortir de l’impasse.

À chaque époque, ses représentations

Le lien maman-enfant est bel et bien universel, mais les manières d’investir celui-ci s’expriment dans la diversité des pratiques culturellement construites. “Les attitudes maternelles ont pour but d’intégrer le jeune enfant dans un contexte socioculturel. Il est donc sensé de penser que dans la mesure où ce contexte change dans le temps et dans l’espace, ces attitudes se modifieront sous la pression des transformations démographiques, politiques, sociales, culturelles et scientifiques.”[3] Mais si les réponses apportées aux besoins supposés du jeune enfant sont sujets à transformation, il peut être très instructif de connaître les évolutions à l’œuvre dans la société où nous vivons, d’interroger les pratiques pour en saisir ou ressaisir le sens et pour formuler des choix en connaissance de cause. L’évolution du discours sur l’allaitement maternel en France en fonction des époques et les changements de signification attribués illustrent de façon éloquente les changements de positionnement, probablement plus nombreux qu’on ne l’imagine: “[…]tantôt valorisé par l’importance de la nature et des “avantages affectifs” (XVIe), tantôt réprimé par “l’ordre moral” (XVIIe), puis de nouveau mis en avant par des critères scientifiques de “transmission, nutrition, développement” (XIXe), dévalorisé encore puisqu’associé à la soumission des femmes (XXe), et aujourd’hui de nouveau revendiqué sous l’argument de la nutrition, du développement, du lien et de la transmission. Il en est de même pour tout autre pratique de maternage participant à l’éducation de l’enfant dans une société donnée”[4].

La situation des personnes immigrées illustre encore davantage l’influence que le contexte peut exercer. La fonction de parent est d’abord affectée par l’expérience migratoire qui exige d’entrer dans un processus d’adaptation à de multiples niveaux. Outre les difficultés d’accès aux ressources matérielles et à la création d’une vie décente, en migration, la famille élargie, quand elle existe, n’est pas reconstituée et les relais traditionnels ne sont plus actifs. Il y a donc une nécessité d’adaptation supplémentaire à un autre environnement, des rôles parentaux à réexaminer à la lueur d’un nouveau contexte, une nouvelle organisation familiale à trouver, où plutôt à inventer, dans la rencontre entre deux ou plusieurs systèmes éducatifs. Nous pouvons supposer que la société d’accueil veuille que les parents immigrés assument leur parentalité avec les normes qui sont les siennes. Or c’est oublier que nous éduquons d’abord à partir de notre propre éducation, sous-tendue par certains idéaux et valeurs qui forgent notre représentation des rôles parentaux.

“Il y a mille et une façons d’être père et d’être mère comme le montrent les travaux nombreux des sociologues et des anthropologues. Toute la difficulté réside donc dans le fait de laisser de la place pour qu’émergent ces potentialités et que nous nous abstenions de tout jugement sur la meilleure façon d’être père ou d’être mère. Mais c’est un travail ardu, car la tendance naturelle de tout professionnel est de penser qu’il sait mieux que les parents comment être avec l’enfant, quels sont ses besoins, ses attentes... Notre rôle devient alors non pas de dire comment il faut être, ou même comment il faut faire, mais de permettre que les capacités émergent chez les parents et que nous les soutenions. Des éléments sociaux et culturels participent donc à la fabrication de la fonction parentale. Les éléments culturels ont une fonction préventive en permettant d’anticiper le comment devenir parent et si besoin, de donner un sens aux avatars quotidiens de la relation parents-enfants, de prévenir l’installation d’une souffrance.”[5]

Rassurer les parents

En théorie, il n’y a donc pas de hiérarchisation de valeurs éducatives à instaurer car il n’y a pas une seule façon d’être parents. Plus concrètement, comment les professionnels de la petite enfance font-ils pour aider au mieux les parents migrants ? Mélody Nenzi, directrice de la maison d’enfants Les Amis d’Aladdin, nous explique l’approche choisie: “Surtout nous les écoutons et nous mettons des choses en place sur le terrain à partir des situations posées. Personnellement, je n’ai pas cette expérience de parent immigré mais je m’imagine venir d’un pays où on dort tous dans une même pièce, où les enfants sont bercés, portés toute la journée et nourris au sein pendant des années, puis arriver dans une structure avec des lits tous les uns à côté des autres et qui ne se balancent pas, avec des tables et des chaises… ça ne doit pas aider à se séparer de son enfant, à le laisser dans un environnement peu rassurant, que l’on ne connait pas. C’est donc très important pour nous de questionner les parents et de leur demander comment ils font chez eux, pour que nous puissions faire de notre mieux ici. Parce qu’ici, nous n’avons pas les bras pour les enfants toute la journée, tout le temps. Mais il faut trouver la meilleure solution pour leur enfant, pour créer la meilleure transition possible entre la maison et la crèche. Les enfants font bien la différence. Je suis sûre que ça rassure les parents”.

Ce travail d’écoute et d’accompagnement des parents constitue la pierre angulaire des actions développées en amont de la création des Amis d’Aladdin. C’est à partir des besoins exprimés sur le terrain, ceux de parents dépassés, qu’un processus de soutien à la parentalité est né.

Parce qu’il y a urgence

L’urgence de réponses à apporter à ces besoins a mobilisé des parents et des professionnels de la commune, bien avant la création officielle de l’association en 1997. Agnès Derynck en témoigne: “Au départ, nous étions tributaires de ce que les mamans pouvaient commencer à faire, mais avec l’exigence d’accueillir les enfants dans de bonnes conditions. C’était un projet communautaire basé sur la solidarité. Au début, les mamans gardaient les enfants à tour de rôle. Nous avons organisé des réunions dès le démarrage pour accompagner l’équipe des mamans, dont certaines suivront plus tard une formation qualifiante d’auxilliaire de la petite enfance. Ces réunions servaient à aborder des questions comme la meilleure manière d’investir cette place d’accueillante tout en gardant ses valeurs, la bonne distance, les limites etc.” Et Agnès Derynck de préciser: “Nous avons commencé dans les locaux de l’asbl Le GAFFI, dans la cave. Ensuite, nous avons pu bénéficier d’un local dans le cadre du programme Intégration Cohabitation. Plus tard, nous avons pu engager deux personnes dans le cadre ALE (Agence locale pour l’emploi) mais nos moyens restaient très faibles. Malgré tout, nous avons continué et, petit à petit, nous avons trouvé un autre espace qui a été rénové par des jeunes en insertion. Nous avons réalisé beaucoup de transformations dans le bâtiment qui héberge aujourd’hui Les Amis d’Aladdin. Ensuite, nous avons créé l’asbl en 1997. Jusque là, Aladdin faisait partie du GAFFI. Maintenant l’association est très structurée.”

Menace de fermeture

L’association fondée par trois asbl actives dans les secteurs de la formation et de l’insertion socioprofessionnelle des femmes, à savoir le GAFFI, la COBEFF (Coordination bruxelloise pour l’emploi, la formation et l’insertion sociale des femmes peu scolarisées) et la Maison de quartier d’Helmet, est aujourd’hui reconnue notamment par l’ONE comme maison d’enfants. Cependant, cette association qui accueille trente petits de 3 mois à 6 ans et qui développe une multitude de projets, avec les parents, autour de l’éducation et de la vie du quartier, est aujourd’hui menacée de fermeture faute de subsides structurels. Sa création et son développement ont été le fruit d’un travail de longue haleine exigeant beaucoup d’énergie, de ressources humaines et matérielles pour consolider sa structure et professionnaliser ses activités.

Un film sur l’engagement de l’équipe

L’équipe des travailleuses, à nouveau, s’est mobilisée en réalisant un film sur cette maison d’accueil pas comme les autres. Ce que cela donne? “Un film drôle, percutant et grave. S’en dégagent l’engagement de l’équipe et son investissement pour accueillir au mieux des enfants dont les parents, une majorité de mères seules, vivent souvent des conditions socio économiques difficiles, préoccupantes, cherchant à concilier au mieux parcours professionnel, personnel et parental. Mais qu’en est-il exactement de cette réalité d’accueil que le film reflète? Une réalité qui, au-delà de ce cas particulier, concerne tout un secteur, et partant une ressource essentielle de notre société: ses enfants”.[6]

De façon générale, le contexte socio économique actuel pèse lourdement sur les parents. L’augmentation des inégalités sociales les oblige à concilier vie de famille, carrière professionnelle et vie sociale, même quand l’équation semble très difficile. Alors que la pression exercée par les dispositifs de mise à l’emploi est très importante, que la nécessité de placer les enfants en crèche est généralement pressante et le nombre de places indisponibles conséquent, des structures d’accueil sont susceptibles de disparaître… Cherchez l’erreur. On peut donc se demander dans quelles mesures les politiques publiques menées en matière de petite enfance deviennent contre-productives. La petite enfance serait-elle le parent pauvre de notre société?

Notes

[1] Doumont D., Renard F., Parentalité: Nouveau concept, nouveaux enjeux?, UCL–RESO, novembre 2004, p. 2.
[2] Desmet H., Pourtois J-P., Culture et bientraitance, Questions de personne, De Boeck, 2005, p. 43.
[3] Sylvia Parrat-Dayan, "L’allaitement maternel: un des paramètres de la relation mère-enfant", in La Recherche interculturelle: acte du deuxième colloque de l’ARIC (Retschitzki Bossel-Logos M., Dasen P.R., Espaces interculturels, L’Harmattan, 2000, p. 146.
[4] Ficarra V., Thiam A., Vololonirina D., Universalisme du lien mère-enfant et construction culturelle des pratiques de maternage: pour une étude comparée et croisée des pratiques françaises, maliennes et malgaches, 2005-2006, p. 25. – www.semionet.fr
[5] Moro Marie-Rose, Les parents migrants sont aussi de bons parents…, sd, www.sbfpdaea.be/pdf/moro.pdf
[6] Dossier de presse, DVD Les Génies d’Aladdin, 2009.

Les Génies d’Aladdin
Coproduit par Les Amis d’Aladdin/VIDEP (Vidéo Éducation Permanente) - DVD – 31 min
Prix: 12 euros
Info et commande:
Claudine Van O
Responsable promotion-diffusion du CVB-VIDEP
claudine.vano@cvb-videp.be
tél. 02 221 10 62

Les Amis d’Aladdin
Melody Nenzi, Directrice
amis.aladdin@yahoo.fr
tél. 02 203 95 84