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Mars 2010 | n° 281 | Berceau culturel
Une histoire d’héritage
Audrey Heine Imprimer Réagir

En contexte migratoire, quelle place les lointains grands-parents occupent-ils dans l’imaginaire des touts petits? Nous aborderons ici des notions aussi variées que celle d’identité en situation d’acculturation et plus précisément des processus identitaires vécus par les plus petits, des réseaux transnationaux, de transmission intergénérationnelle, et de la place des figures grands-parentales dans la dynamique identitaire des enfants d’immigrés.

"J'apprends beaucoup sur les coutumes et les traditions quand je vais au Maroc […] Ça permet de découvrir un peu la culture parce que ce n’est pas la même chose qu’ici. Il y a toujours quelque chose qui manque. Parfois mon grand-père m’explique un peu comme il a vécu beaucoup de choses. Son père lui a raconté alors lui il tient tout ça et il me le raconte à moi, donc c’est un peu comme un héritage quoi. Moi, je voudrais vivre à côté de lui et l’écouter tout le temps quoi. Je lui pose des questions et parfois c’est lui qui parle de ça. Avec ma mère aussi, je voudrais qu’elle me raconte ce qu’elle a vécu mais comme avec tout le temps, les problèmes tout ça, le travail, ça la fatigue et elle doit faire à manger et tout ça, alors, elle n’a jamais le temps. Je voudrais voir ce qu’il a vécu lui, retourner dans le passé et le voir.” (Toufik, 17 ans [1]).

Cet extrait d’entretien réalisé en 2005 dans le cadre d’une thèse de doctorat [2] illustre, d’une part, la difficulté pour les enfants d’immigrés de communiquer avec les parents sur des thèmes aussi sensibles que l’histoire de migration et, d’autre part, la force de l’attachement des enfants d’immigrés aux grands-parents restés au pays d’origine et leur désir impérieux d’explorer ce passé pour, peut-être, mieux donner sens au présent.

Si plusieurs études s’intéressent aux relations des parents immigrés avec leurs enfants, peu s’interrogent sur la place physique et psychique des grands-parents dans les processus de construction identitaire des enfants d’immigrés. Attias-Donfut (2008) souligne pourtant l’importance de ceux-ci dans l’aventure migratoire. Elle les qualifie de “lien d’amarre”. En effet, le besoin de contact avec les adultes, surtout avec les aïeux, source d’équilibre affectif, essentiel chez les petits enfants - comme chez les adolescents - de manière générale, est encore plus saillant en contexte migratoire où les repères sont bousculés et les parents - parce qu’eux-mêmes confrontés aux remaniements identitaires générés par la situation d’acculturation - parfois dans l’incapacité d’assurer une fonction de transmission de l’histoire familiale.

Dans le cadre d’un travail d’accompagnement psychosocial auprès d’un public principalement issu de l’immigration, nous avons eu la possibilité d’investiguer les liens entre adolescents et figures grands-parentales du pays d’origine. Mais par contre, la question des relations de ces derniers avec des enfants plus jeunes ne nous était pas familière. L’occasion nous est donné ici de nous pencher sur ce thème avec plus d’attention.

Touts petits et identités

Il existe de nombreuses définitions de la notion d’identité. Dans une visée d’explication psychosociale, les conceptions d’Erikson (1968) et de Phinney (1989) nous semblent particulièrement appropriées pour rendre compte des processus identitaires des petits enfants. Tous deux adoptent une perspective développementale. Ils soulignent que si la quête identitaire est à son apogée à l’adolescence, la construction du soi commence dès la petite enfance et se poursuit tout au long de la vie.

Erikson insiste tant sur l’importance des capacités et des compétences du moi - il met donc très fortement l’accent sur les ressources de la personnalité humaine - que sur les effets du contexte, l’importance de la dimension socioculturelle, dans la formation du moi et de l’identité. Il propose huit stades pour rendre compte du développement psychosocial de la petite enfance à l’âge adulte. L’identité s’élaborerait en fonction de nos expériences précoces et serait ensuite ré-élaborée, re-négociée tout au long de la vie. Phinney s’attache, quant à lui, à comprendre l’émergence d’un sentiment d’identité culturelle chez l’individu. Il définit celle-ci comme étant “le sentiment d’appartenance d’une personne à un groupe ethnique et la part de ses conceptions, perceptions, sentiments et comportements qui est le résultat de cette affiliation”[3]. Concrètement, l’auteur classe les processus de la construction de l’identité ethnique en trois étapes distinctes.

Tout d’abord, les membres des minorités ethniques se trouveraient dans une période lors de laquelle ils n’examineraient pas leur identité ethnique. Il s’agit du moment qui précède l’entrée à l’école et pendant lequel les enfants sont socialisés dans le groupe ethnoculturel de la famille. Tse (1998) évoque ensuite le stade de l’ambivalence ethnique. Avec la fréquentation de nouveaux espaces de socialisation, les enfants prendraient progressivement conscience de leur statut de minoritaire ce qui les mènerait à avoir des sentiments ambivalents envers le groupe ethnique. Puis Phinney évoque le stade de l’émergence de l’ethnicité qui serait à son apogée à l’adolescence et qui correspondrait à l’exploration de la culture d’origine. Enfin, le stade d’engagement vis-à-vis d’une identité ethnique permettrait de résoudre les conflits identitaires. On note dans ce modèle ainsi que dans celui d’Erikson l’importance des premiers lieux de socialisation et donc des premières figures d’identification dans l’activation des processus d’exploration identitaire. Ainsi, le psychanalyste Roland (2001 cité par Bouche-Florin, Skandrani, et Moro, 2007) postule que les expériences précoces des relations familiales, représentées par les voix [4] des membres de la famille, sont profondément intériorisées par le self [5] et en deviennent une partie importante.

Or avec la migration, les logiques de la filiation, de l’héritage et de l’ordre des successions peuvent être chamboulées et il arrive que les enfants d’immigrés éprouvent des difficultés à se référer à des modèles d’identification structurants (dévalorisation des images parentales, injonctions contradictoires, …).

Enfant d’immigrés ou la complexe filiation

Face aux tensions générées par la migration, il est possible que les relations intergénérationnelles soient bousculées et les processus identificatoires complexifiés. Johanna De Villers (2005) met en évidence les contradictions dans lesquelles peuvent se trouver les jeunes issus de l’immigration. Elle souligne la difficulté pour ces jeunes de s’identifier, d’une part, aux parents et, d’autre part, à la société d’installation. L’identification aux parents est compliquée par les injonctions paradoxales provenant de la famille qui leur demande implicitement de rester fidèle à la tradition et d’ainsi perpétuer l’héritage mais en même temps de s’affranchir du cadre familial en “dépassant” sur le plan socioprofessionnel (Bourdieu, cité par De Villers) les parents. Cette demande contradictoire est le propre des relations intergénérationnelles d’aujourd’hui, mais elle est davantage présente dans le chef des familles immigrées pour lesquelles les projections parentales - en termes de maintien des origines et de réussite socioprofessionnelle des enfants - sont extrêmement puissantes. Cette affiliation parentale peut aussi être rendue laborieuse par la difficulté qu’éprouvent parfois les parents - souvent encore en tension par rapport à une histoire de migration douloureuse- à transmettre la mémoire familiale.

L’identification au pays d’accueil est également rendue complexe. Les enfants d’immigrés y font l’expérience de stéréotypes et préjugés négatifs, notamment aux niveaux scolaire (Akkari, 2001), de l’emploi et sur le plan pénal (Réa, 2002), sans compter qu’on leur demande constamment de s’intégrer tout en les assignant à une identité d’étranger (Neveu, 2001, Franchi, 1999). En outre, il existe actuellement un réel déficit d’histoire de l’immigration (Candeau, 1998, Gallissot, 1994 cités par De Villers, 2005; Noiriel, 1988, Falaize, 2006, Lemaire, 2005, Sayad, 1999 cités par Falaize 2007) tant dans le pays d’immigration [6]- Noiriel parle de “non lieu de mémoire”- que dans celui d’émigration. Cette absence de reconnaissance ne confère pas une grande légitimité aux personnes issues de l’immigration. Sayad (1979) évoquait d’ailleurs déjà à l’époque “l’illégitimité” de ces enfants d’immigrés coincés entre les tentatives d’assimilation de la société d’accueil et une sorte de désaffiliation familiale.

Confrontés à cette double impossibilité d’identification, il n’est pas improbable que les enfants issus de l’immigration ressentent un conflit identitaire, mais comme le montrent un grand nombre de recherches, les jeunes ne restent pas passifs face au conflit et une série de stratégies identitaires sont élaborées pour le résoudre (Camilleri, 1990; Maleyska-Peyre, 1989; Vasquez 1989; Manço, 2002, …). Ces stratégies sont extrêmement diversifiées; certains se sont essayées à les classer. Nous souhaitons quant à nous simplement souligner le rôle de la famille transnationale et plus particulièrement de l’investissement affectif dans les grands-parents dans la négociation du conflit identitaire pour certains enfants.

Espace transnational et rapports familiaux

Michèle Vatz Laaroussi (2007) définit les réseaux des familles immigrantes comme des ensembles labiles, aux frontières perméables, porteurs de culture, d’histoire, de rapports au temps et à l’espace mais aussi de parcours singuliers en interactions. C’est dans le cadre de ces réseaux que grands-parents, parents et petits enfants élaborent des configurations familiales et celles-ci n’ont de cesse d’être remaniées lors des va et vient du processus de migration.

Or si cette migration pouvait être associée à une forme de rupture familiale il y a encore quelques années, actuellement des enquêtes (Bryceson et Vuorela, 2002, cités par Baldassar, 2007) montrent que l’éloignement géographique n’empêche absolument pas les immigrés et leurs enfants de maintenir des liens avec la famille élargie restée au pays d’origine. Que du contraire!

Le développement des moyens de communication (internet, téléphone, …) et des moyens de transport permet aux personnes issues de l’immigration de garder, voire de renforcer le contact, et ce malgré la distance et le temps. La dispersion des familles au delà des frontières constitue bien un élément de transformation des dynamiques familiales mais elle ne semble pas affaiblir l’intensité de ces interactions. Une enquête que nous avons menée en 2005 auprès d’une quinzaine de jeunes belgo marocains âgés entre 15 et 25 ans (Heine, Licata et Azzi, 2007) a permis de mettre en évidence la force des relations des immigrés avec le pays d’origine et l’effet de celles-ci dans les processus de construction identitaire des enfants. Si les représentations et les attitudes des participants envers le pays d’origine étaient tout à fait partagées - certains se référaient aux aspects positifs du pays d’origine, d’autres en avaient une vision plutôt négative; certains le décrivaient comme un lieu de tradition, d’autres y voyaient avant tout une opportunité d’émancipation,…, l’ensemble des jeunes s’accordaient cependant sur l’attachement symbolique à certains membres de la famille et principalement aux grands-parents.

Les grands-parents, une figure d’attachement particulière

Cet attachement prend sens quand on le replace dans la situation de tension que peuvent vivre les enfants d’immigrés. Ces derniers se trouvent bien souvent au centre d’une série de prescriptions identitaires négatives provenant tant de la société d’installation que du pays d’origine des parents où ils sont souvent considérés et même traités comme des étrangers. La figure des grands-parents peut alors faire office de bouée de secours. Et de la même manière que les immigrés fournissent une aide à la famille restée au pays d’origine, il semble que cette dernière soit une source importante de soutien et de transmission pour les immigrants. Ainsi, par exemple, Vatz Laaroussi (2007) observe l’importance des réseaux transnationaux des familles immigrantes comme vecteur de résilience et comme catalyseur des personnes clés pour les jeunes immigrants au Québec.

De fait, selon l’auteur, “tout au long de son parcours pré et post migratoire, l’enfant va, avec sa famille, identifier des personnes, des objets, des rêves qui vont représenter les tuteurs de sa résilience, de son projet de vie dans le changement. Ces vecteurs ont donc pour fonction principale de faire le lien entre le passé, le présent et l’avenir et l’on connaît l’importance de ce sentiment de continuité dans l’élaboration d’une identité personnelle et sociale positive.

Or les grands-parents continuent généralement à transmettre fidèlement un système de valeurs ainsi qu’une histoire familiale, nationale et culturelle. En outre, ils constituent le plus souvent une source de prestige importante. Ils sont très fiers de leurs petits enfants et le fait d’habiter en Europe confère à ceux-ci un statut privilégié. Ainsi, lors de nos rencontres avec les jeunes, une jeune fille nous a fait part de ce sentiment de valorisation: “Avec ma famille maternelle qui vit ici, ce n’est pas la même relation. Eux ici, ils ont plein d’enfants, plein de petits enfants donc tu vois nous on n’est pas très importants. Enfin je sens qu’aux yeux de ma grand-mère qui habite en Turquie, on est vraiment valorisé, qu’elle nous considère comme des personnes vraiment importantes, elle fait attention à chacun d’entre nous. Ici, ils en ont tellement, ils sont tous là donc tu vois, il y a peut-être moins d’attention et tu les vois tout le temps donc ce n’est plus le même contact tu vois. Là-bas, ils ne nous voient pas régulièrement, on a un petit contact téléphonique de temps en temps mais pas tous les jours alors ma grand-mère, elle est vraiment super contente de nous voir malgré qu’elle a plein d’enfants elle aussi en Turquie. Mais nous c’est vraiment particulier, quand on revient, elle a les larmes aux yeux, elle n’est pas bien pendant une semaine”(Sucryer, 22 ans).

Cet élément est essentiel car le pays d’origine n’est pas toujours synonyme de valorisation pour les enfants d’immigrés. Une étude réalisée récemment met en évidence l’ambivalence voire l’hostilité des habitants du pays d’origine à leur égard (Heine et Licata, 2009). De fait, les relations entre Marocains du Maroc et personnes issues de l’immigration semblent être marquées par des enjeux identitaires de taille. Chacun de ces deux groupes tentent de se démarquer positivement de l’autre et utilisent pour ce faire des stratégies de dépréciation [7]. Face à cette nouvelle contrainte imposée cette fois par le pays d’origine, on comprend dès lors mieux l’impact positif des représentations des grands-parents dans le développement identitaire des jeunes d’origine étrangère.

Audrey Heine est chercheur à l'Unité de Psychologie sociale de l'Université Libre de Bruxelles

Notes

[1] Mémoire de DEA non publié.
[2] Audrey Heine, doctorat en cours.
[3] Rotheram et Phinney, 1987, p. 13, cités par Kaspar et Noh, 2001.
[4] Dans le sens de la théorie du self dialogique développée ces dernières années par Hermans (2001a, 2003), le concept de “voix” - individuelles ou collectives - correspond à des positions personnelles ou sociales.
[5] Le concept du self (soi) désigne la conscience qu’un individu a de lui-même, de son individualité et notamment la conscience d’être la même personne dans le temps et dans l’espace. Ce concept renvoie donc à la notion d’”identité” (Kaddouri, 2008).
[6] Excepté quelques récentes initiatives: lancement de l’asbl EMIM (Espace mémorial de l’immigration marocaine en Belgique) en juin 2002, et programmes Langues et cultures du pays d’origine lancés par la Communauté française en 1997.
[7] Les immigrés sont traités de zmag, étrangers, … tandis que les habitants du pays d’origine sont perçus comme étant moins compétents, de moins en moins respectueux de la culture, …


Bibliographie
• Akkari A., “Les jeunes d’origine maghrébine en France : Les limites de l’intégration par l’école”, in Esprit critique, 03(08), 2001.
• Attias-Donfut C., “Les grands-parents en Europe : de nouveaux soutiens de famille”, in Informations sociales, publié par la CNAF, 5(149), 2008, pp. 54-67. [version électronique] http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=INSO&ID_NUMPUBLIE=INSO_149&ID_ARTICLE=INSO_149_0054
• Bouche-Florin L., Skandrani S.M., et Moro M.R., “La construction identitaire chez l’adolescent de parents migrants. Analyse croisée du processus identitaire”, in Santé mentale au Québec, 32(1), 2007, pp. 213-227.
Camilleri C., Stratégies identitaires (1e éd.). Paris, Presses universitaires de France, 1990.
• De Tapia S., “Le satellite et la diaspora. Champ migratoire turc et nouvelles technologies d’information et de communication”, in CEMOTI, Les Diasporas, vol. 30, 2000, pp. 175-201.
• Erickson E.H., Adolescence et crise – La quête de l’identité, trad. de J. Nass & L. Combet, Éd Flammarion, Paris, 1968.
Falaize B., “Enjeux de la transmission scolaire de l’histoire de l’immigration”, in Écarts d’identité, 1(108), 2006.
• Heine A.,Licata L.,Azzi A., “Pourquoi devrais-je être plus Marocaine à Bruxelles que mes cousines à Tanger? L’influence des contacts avec le pays d’origine sur l’(les) identité(s) des enfants d’immigrés”, in Diversité urbaine, 7(2),2007, pp. 61-78.
• Heine A. & Licata L., “Quand les immigrés deviennent des Zmagri et les habitants du pays d’origine des Bledards. Le discours et la langue”, in Revue de linguistique française et d’analyse du discours, 1, 2009, pp. 25-38.
• Le Gall J., “Familles immigrantes récentes et relations intergénérationnelles”, in Enfances, Familles, Générations, (6), 2007, [version électronique] http://id.erudit.org/iderudit/016479ar
• Manço A., “Compétences interculturelles des jeunes issus de l’immigration. Perspectives théoriques et pratiques”, in Compétences interculturelles, Paris, Budapest, Turin, L’Harmattan, 2002.
• Rea A. “Les jeunes d’origine immigrée: intégrés et discriminés”, Working paper du CEDEM, 2002, http://www.ulg.ac.be/cedem  
• Sayad A., Les enfants illégitimes (deuxième partie), Actes de la recherche en sciences sociales, (26)-(27), 1979, pp. 117-132.
• Vatz Laaroussi M., “Les relations intergénérationnelles, vecteurs de transmission et de résilience au sein des familles immigrantes et réfugiées au Québec”, in Enfances, Familles, Générations, (6), 2007, [version électronique] http://id.erudit.org/iderudit/016480ar
• Vinsonneau G., L’identité culturelle, Paris, Armand Collin, 2002.