fil rss

Mars 2010 | n° 281 | Berceau culturel
Petits pas pour devenir grand
Céline Remy Imprimer Réagir

Dans le quartier Liedts, à quelques pas de la bouillonnante rue du Brabant à Schaerbeek, l’Atelier des Petits Pas, centre d’expression et de créativité reconnu par la Communauté française, accueille des enfants du quartier entre 5 et 12 ans les mercredis, samedis et dimanches. À travers le développement de l’expression et de la créativité, l’association entend augmenter la qualité de vie des parents et défendre l’égalité des chances des enfants.

Bonus

ECOUTER

Dès l’entrée, les murs exposent les œuvres d’Ilyas, Yasin, Ebru, Fadime, Muberra et les autres : collages, sculptures en cartons et en objets divers, poupées en tricot et boutons, poèmes... La directrice, Ayse Eryorük, est une dame d’une quarantaine d’années qui a grandi dans le quartier. Il y a plus ou moins quinze ans, Madame Eryorük a ressenti qu’”il y avait des choses à faire dans le quartier. Le climat s’était dégradé, très rapidement. La situation des enfants me préoccupait particulièrement. Il y a trente ans, le quartier était calme et propre, nous pouvions jouer dans la rue. Le contexte environnemental et urbanistique avait complètement changé, le trafic avait augmenté, avec de plus en plus de saleté et de concentration de la population. J’avais le sentiment que les enfants se retrouvaient emprisonnés dans la ville. L’exiguïté des appartements, les cadres très stricts des écoles, les rues… ne permettent pas à l’enfant de développer et d’expérimenter son corps. Il est inhibé dans ses expérimentations, et par conséquent il ne sait pas courir ou sauter, il fait les choses à moitié. Relationnellement, cela se traduit par un excès de violence, d’agressivité, d’attachement.”

À l’origine du projet, il y a donc ce constat: il n’existe pas d’espace pour les enfants, pas de plaine de jeux, pas de jardins dans les maisons. En 1995, Madame Eryorük lance l’Atelier des Petits Pas, avec l’aide de son mari, de Jacqueline Sprumont et de Nuran Cicekciler, psychologue au planning familial Josaphat. La même année, elle entreprend une formation d’éducatrice spécialisée en vie associative. Grâce au soutien de la Cocof et de la commune, le bâtiment qui accueille aujourd’hui l’association a été  complètement rénové, assaini, adapté. C’est l’un des rares à posséder un jardin, au bonheur des enfants.

“Je ne dirais pas que notre public – les habitants du quartier – est défavorisé, en tout cas financièrement. Il y a des indépendants, des travailleurs… Bien sûr il y a aussi des chômeurs. Le problème qui se pose en terme “d’intégration”, comme l’entend la société d’accueil, est plutôt d’ordre scolaire. Car l’école est le lieu de la normatisation par rapport aux attentes de la société en général.”

“Les responsabilités des parents, souvent des couples mixtes, dans l’apprentissage de la langue sont mal réparties. Les enfants “parlent Tarzan”, un sabir qui mélange français et arabe ou turc, au lieu de construire des phrases complètes dans une même langue. Ils ne savent s’exprimer correctement ni en français, ni dans la langue de leurs parents. Ces difficultés créent des problèmes à d’autres niveaux. La faiblesse dans la formulation de la pensée a un impact psychologique car elle crée des freins à l’expression des enfants.

Non seulement le français fait défaut, mais l’expression en général également: orale, écrite, corporelle. Aussi nous travaillons à développer ces capacités chez eux, à travers l’expression artistique.Nous sommes heureux de constater qu’une grande partie des parents nous suivent et nous soutiennent dans cette approche. Les demandes d’inscription sont très nombreuses; nous devons tenir une liste d’attente. Les parents viennent en nous disant : “On aimerait que nos enfants parlent bien le français, sachent bien lire, sachent bien écrire”. La pratique de la langue française est donc une de nos priorités, elle nous aide àlutter contre ce qui entretient les inégalités sociales, raciales et culturelles, pour le bien-être de l’enfant et de sa famille.” Toutes les activités se déroulent en français, et les animateurs se montrent attentifs aux définitions de mots nouveaux.

Être porteurs “d’autre chose”

L’Atelier des Petits Pas travaille selon les besoins des enfants et non les attentes des parents. “Avec le public que nous avons, nous ne pouvons pas nous contenter de faire de la garderie, de l’occupationnel. Nous avons un autre rôle, et nous avons des moyens destinés à rencontrer les objectifs que nous nous fixons, d’après les besoins que nous constatons. Si je n’avais pas une équipe professionnelle et pluridisciplinaire, je resterais au stade des observations.“

L’équipe est en effet composée d’une dizaine d’animateurs, tous diplômés: éducateur, psychomotricien, logopède, psychologue, licencié en pédagogie, plasticien… Cette exigence de compétence complique la constitution d’une équipe diversifiée (qui compte tout de même de personnes d’origines et religions différentes, mais avec une dominante de Françaises). “Je tiens à la diversité mais je prends les professionnels que je trouve, et c’est déjà assez difficile. C’est dommage mais en quelque sorte c’est une“sélection naturelle”. Pour les hommes, je n’ai que des mi-temps à proposer, ce qui les arrange rarement. Pourtant l’équipe et les enfants sont demandeurs d’animateurs masculins...”

Connais-toi toi-même

La démarche de l’association consiste à proposer des activités culturelles et artistiques (ateliers cuisine, théâtre, peinture, dessin, musique, jeux de rôle…) qui visent à éveiller et à approfondir certaines capacités essentielles comme l’expression, la capacité de vivre ensemble, l’habileté manuelle, tout en leur faisant découvrir diverses cultures, y compris celle de leurs parents. La majorité des enfants de l’Atelier sont d’origine turque, aux côtés d’autres petits d’origines marocaine, albanaise et bulgare; presque tous sont musulmans. Il faudrait une conception très simpliste de l’intégration pour penser qu’elle interdit d’aborder les cultures d’origine des “deuxième génération”. Ce n’est pas la position de l’association: “Pour le développement de l’identité de l’enfant, il est essentiel de posséder une compréhension et une vision positive de sa culture, afin qu’il puisse se construire une image positive de lui-même et acquérir une confiance pour aller vers l’autre. Nous ne voulons pas développer la tolérance des différentes cultures, mais réellement le respect et la connaissance.”

“Je sais qu’on peut nous taxer de communautarisme. C’est une accusation très en vogue. Mais je ne pense pas qu’elle ait du sens. Nous ne faisons rien pour écarter une nationalité ou une autre, nous prenons les enfants du quartier. La distribution des origines dans notre public reflète le quartier, simplement. Nous avons essayé de mettre en pratique la théorie des quotas pour pouvoir créer une mixité culturelle dans nos ateliers et apprendre aux enfants à vivre ensemble. Mais, en pratique, cela implique de bloquer des places en attendant que des Belges de souche ou d’autres nationalités s’inscrivent alors qu’ils sont peu nombreux ici, et en même temps nous devons refuser d’autres enfants. Le plus important, ce sont les objectifs que nous avons envie d’atteindre. Que ça soit avec une communauté ou avec dix communautés mélangées.“

Le jeune public de l’Atelier compte autant de filles que de garçons. Ici les activités sont menées ensemble et les “règles de vie” du lieu s’appliquent à tous sans distinction. Les enfants rangent eux-mêmes leur atelier. On peut croiser à la fin d’une “animation cuisine” des petits garçons tout contents de pouvoir jouer dans l’eau savonneuse en faisant la vaisselle, sans plus décréter que “cette tâche, c’est pour les filles”!

L’équipe est également preneuse quand un enfant “à besoins spécifiques” (comme une légère déficience mentale) se présente, tant que la structure est adaptée. “L’expérience est toujours très positive, et pour l’enfant concerné, et pour le reste du groupe. Nous en avons accueilli quatre en 2009. La présence de ces enfants permet d’apprendre beaucoup au groupe, cela participe à notre effort sur l’ouverture à l’autre.”

Ayse Eryorük appartient à la catégorie des militants. Pour travailler à ses beaux idéaux comme elle le fait, à raison d’une cinquantaine d’heures par semaine, sans répit, l’engagement est une condition sine qua non. Son métier, c’est une vocation. Malgré plusieurs propositions, Madame Eryorük n’a jamais été tentée par la voie politique: elle se sent plus utile et efficace là où elle est, en prenant soin de relayer au politique ses préoccupations et sa connaissance du terrain.