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Mars 2010 | n° 281 | Berceau culturel
L’indispensable fonction alpha
Entretien avec Anne Courtois Imprimer Réagir

Anne Courtois embrasse une double carrière comme professeure au service de Psychologie du développement et de la famille à l’ULB et psychothérapeute clinicienne. De surcroît, entre 1990 et 1996, elle a exercé en tant que psychologue clinicienne attachée à la crèche universitaire de Liège. Elle plaide pour donner les moyens aux professionnels des crèches de mener une réflexion permanente sur leurs pratiques.

AI: Quelle est l’origine de l’intérêt des chercheurs sur les questions de l’égalité des chances dès la petite enfance et du respect de la diversité dans les crèches?

Anne Courtois: Ce mouvement est originaire des Etats-Unis, puis se développe en Angleterre; il a pris une ampleur internationale du fait de la mondialisation et des flux migratoires. Il est donc lié aux questions du déplacement des populations et à la mixité de nos sociétés, dont Bruxelles est un exemple frappant avec plus de 120 nationalités représentées. Il est aussi liéaux acquis de la psychologie du développement: les apprentissages de 0 à 3 ans sont une des clés pour faire des enfants des citoyens de demain ouverts et respectueux des différences. Comme des parents non belges se tournent vers des modes de garde qui ne correspondent pas toujours à leur culture, des professionnels de l’accueil collectif de la petite enfance se sont penchés sur les spécificités ou les non spécificités de cet accueil, en parallèle aux études de chercheurs. Celle qui, je pense, va le plus loin est l’étude de l’université de Gand menée par mon collègue Michel Vandenbroeck [1] et son équipe, l’une des rares que je connaisse en Belgique développant des projets de recherche dans le domaine.

AI: Quels sont les enjeux de l’accueil des tout petits d’ici et d’ailleurs?

Anne Courtois: Depuis une trentaine d’années, l’enjeu des structures collectives de garde et de l’accueil de la petite enfance est de reconnaître la professionnalisation du secteur. Cette professionnalisation exige que les structures collectives de garde et les milieux familiaux travaillent en partenariat. La professionnalisation concerne également la formation de base des accueillantes ou des puéricultrices qui, dans notre pays, est faible puisqu’il s’agit d’une formation professionnelle. Or toutes les recherches montrent que plus on s’occupe de petits enfants, plus les besoins sont complexes, plus la formation devrait être élevée. Je dis toujours à la légère aux étudiants que les professeurs d’université devraient peut-être être moins universitaires que les puéricultrices! Certains pays, comme le Canada, l’ont bien compris, contrairement à la Belgique…

La formation de base et la formation permanente participent à la professionnalisation. À la demande de l’ONE (Office de la naissance et de l’enfance), les équipes des crèches réfléchissent à un code de qualité et à un projet pédagogique d’éducation. C’est une sorte de charte à laquelle l’équipe, y compris la direction, devrait participer pour édicter les principes de base des conditions favorables au développement d’enfants dans un milieu collectif. En même temps, par le fait que les professionnelles accueillent des enfants venant de pays différents, avec des valeurs, des cultures, des principes d’éducation différents, elles sont amenées à réinterroger leurs principes ou leurs valeurs édictées dans ces projets pédagogiques. Comment à la fois se référer et continuer à construire un processus pédagogique qui permet à une équipe de se souder autour de valeurs communes, tout en prenant en compte les besoins spécifiques des parents et des enfants, quels qu’ils soient? Que ce soit des enfants handicapés ou des primo arrivants. Ces parents et ces enfants, parce qu’ils ont une langue différente, des valeurs différentes, des principes d’éducation différents, des rythmes différents, interpellent sans arrêt les équipes.

AI: Pourriez-vous illustrer par un exemple l’équilibre que l’équipe doit atteindre en tenant compte des pratiques des parents?

Anne Courtois: L’apprentissage de la propreté pour beaucoup d’enfants et de parents de pays africains ne se fait pas de la même manière, sans toutefois généraliser. Des parents provenant d’Afrique peuvent donc souhaiter que l’apprentissage de la propreté chez leur enfant ne se passe pas progressivement mais de manière à distinguer “un avant et un après”. Leur demande choque les principes sur l’apprentissage de la propreté de la plupart des familles et des milieux collectifs en Belgique qui respectent le rythme de l’enfant, en lui donnant le temps.

L’accueil du matin est un autre exemple. La plupart des crèches réservent un temps plus ou moins souple pour accueillir les parents et les enfants. Ensuite, le groupe passe à un autre temps réservé aux activités autonomes de chaque enfant. Or, pour certaines familles, ce temps n’a pas de sens. Les parents ne comprennent pas le temps saccadé, ou linéaire “à la belge”. Pour eux le temps est beaucoup plus fluide et circulaire. Pourquoi n’amènerait-on pas l’enfant à midi? Je pourrais multiplier les exemples, notamment avec la question des vaccins, de la santé, des pratiques de maternage, de paternage et de parentage. La situation se complique lorsque toutes ces questions ne se posent pas avec des mots, dans le cas de familles qui parlent une langue différente.

L’enjeu est d’établir une relation de confiance pour à la fois entendre des demandes fondamentales de certains parents mais sans y répondre de manière caricaturale et facile. Il faut ouvrir un espace de discussion et de négociation entre les parents et les équipes d’accueil.

AI: Quelle est votre vision du processus de réflexion qui devrait avoir lieu dans les crèches?

Anne Courtois: Ce processus compte plusieurs étapes qui s’entremêlent. Une crèche qui est vivante est une crèche qui a construit un dispositif où elle est perpétuellement en réflexion. Perpétuellement dans une fonction alpha, pour reprendre un terme psychologique. La fonction alpha est celle de la maman vis-à-vis de son bébé qui accueille ses besoins, les sent par empathie et par intuition, et les reformule à son bébé pour qu’il puisse petit à petit entrer dans la communication. Cette fonction alpha est d’autant plus indispensable que les enfants sont petits.

Le premier niveau de la formation permanente invite à réfléchir aux besoins de chaque enfant dans ses niveaux développementaux. 80% des crèches accèdent à ce niveau: les puéricultrices et les équipes connaissent les besoins particuliers et généraux de chaque moyenne d’âge d’enfants. Quand le premier niveau est acquis, les équipes doivent réfléchir aux relations entre professionnels en interne, afin d’accepter les différences de pratiques entre les puéricultrices.

Le troisième niveau est lié au partenariat avec les parents. C’est très complexe. Certaines crèches refusent de réfléchir au partenariat avec les parents, parce qu’elles n’acceptent pas d’être critiquées. Les professionnelles doivent avoir confiance en elles pour accepter de s’ouvrir aux remises en question.

Le quatrième niveau, auquel accèdent aujourd’hui quelques crèches souvent soutenues par des personnes extérieures, franchit un pas de plus en prenant en compte la pluralité des cultures et le droit à l’égalité des chances pour les citoyens de demain qui ne porteront pas le même regard sur la différence et seront plus responsables si leurs parents et eux-mêmes ont été reconnus dans leurs différences. Derrière cette ouverture et cette réflexion, les crèches défendent souvent des valeurs militantes, comme celle d’Elmer à Bruxelles [lire l’encadré].

AI: Toutes ces réflexions et recherches se traduisent-elles en décisions politiques?

Anne Courtois: La situation stagne. Je connais des recherches qui existent depuis trente ans. J’ai mené des recherches actions, avec Jean-Jacques Detraux à l’ULg, sur l’intégration d’enfants handicapés dans les crèches, en relation avec médecins, parents et puéricultrices. Nous avons mis beaucoup d’énergie dans ces travaux immenses, et avons fait un effort pour sensibiliser l’ONE et les politiques. Un arrêté ministériel a été voté… mais pas les arrêtés d’application qui devaient prévoir plus de cadres dans les équipes qui accompagnent le projet d’accueil. J’en suis restée dubitative et un peu échaudée.

Propos recueillis par N.C.

Notes

[1] Michel Vandenbroeck, Éduquer nos enfants à la diversité sociale culturelle, ethnique, familiale, Éd. Érès, 2005.

 

La crèche Elmer où 1+1=3
Depuis treize ans, la crèche Elmer à Bruxelles accueille des jeunes enfants primo arrivants. Le but essentiel de la pédagogie d’Elmer est de promouvoir et de stimuler le bien-être des enfants et des parents. Le passage par ce lieu d’accueil est souvent le premier pas vers la socialisation de ceux-ci dans la société belge. Il est important que cette étape se déroule bien. Afin de promouvoir le bien-être, Elmer a élaboré [notamment] une stratégie d’acclimatation.
Comme Michel Vandenbroeck le dit dans un de ses articles, notre but est de réaliser, au seuil de la crèche, “1+1=3”. Les deux mondes, maison et crèche, se rencontrent et doivent s’influencer. Un dialogue s’installe, on constate les différences, les modes de vie, on en parle, on négocie, pour arriver à de nouvelles pratiques.
En cas de “1+1=1”, l’influence n’est que dans un sensc’est-à-dire de la crèche, avec ses professionnels, vers les parents. On manque une partie importante de la réalité. On y perd donc. En cas de “1+1=2”, il y a un dialogue, mais tout le monde reste dans sa propre pratique, l’un à côté de l’autre. Personne n’y gagne.

Extrait des Actes du colloque “Bébés d’ici et d’ailleurs: quel accueil dans le respect de la diversité?”, organisé par la crèche de l’ULB et le service de Psychologie du développement et de la famille, les 12 et 13 mars 2009.

Ces actes sont disponibles depuis juin 2010 en contactant le secrétariat de la crèche de l’ULB au 02 650 2442 ou au 02 650 4002.