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Mars 2010 | n° 281 | Berceau culturel
Futures puéricultrices apprenties ethnologues
Entretien avec Chantal Deltenre Imprimer Réagir

Existe-t-il un lien entre un biberon en terre cuite de l’époque gallo romaine et une tétine, souvenir d’enfance d’une élève en puériculture du collège La Fraternité à Bruxelles? Les Ethnologues en herbe en trouvent. Grâce à une méthode pour décoder notre quotidien…

L'association Ethnologues en herbe est née à Paris en 2000 et s’est implantée à Bruxelles en 2006 sous le nom de Ethnokids. Une aventure initiée par Chantal Deltenre, romancière et spécialiste des questions de diversité culturelle, et Frédéric de Goldschmidt, producteur multimédia. Au cœur de leur motivation: aiguiser le regard des jeunes sur les cultures grâce aux méthodes de l’ethnologie et en faire des créateurs de contenus pour l’Internet grâce au site de l’association www.ethnoclic.net.

Chantal Deltenre en parle avec passion, d’ailleurs c’est avant tout par goût et non pour faire carrière qu’elle a mené un cursus d’ethnologie des mondes contemporains: “La manière dont l’ethnographie, méthode propre à l’ethnologie, aide à décrypter le monde m’attire. C’est une façon d’apprendre à observer et à décrire ce qui, dans un environnement quotidien, est considéré comme banal. Elle nous invite à revisiter le monde qui nous entoure, à le décrypter avec finesse, compréhension, et avec une attention du détail. Je trouve important de faire prendre conscience aux élèves qu’une culture est sans cesse en marche. À ses débuts, que l’on peut faire remonter aux récits de grands voyageurs tels que Marco Polo ou Ibn Battuta, cette discipline était teintée d’exotisme, c’est-à-dire d’une mise à distance de l’Autre. Des ethnologues, essentiellement occidentaux, témoignaient de cultures lointaines d’Asie, d’Afrique ou d’ailleurs. Ou bien ils récoltaient les traces de modes de vie anciens. Aujourd’hui l’ethnologie se pratique partout et au quotidien, y compris dans notre environnement urbain.”

Ethnologie: écriture du quotidien

L’association s’appuie sur l’œuvre de Michel de Certeau, l’auteur de “L’invention du quotidien”, pour aiguiser leur regard sur le monde qui les entoure et en particulier sa multiculturalité.

Au cours d’un atelier, les élèves apprennent à décrypter ce monde, à mener des entretiens, à aller à la rencontre des gens et à utiliser les techniques de l’enquête ethnographique comme la prise de notes, la photo, la vidéo ou la cartographie. Les jeunes essayent ensuite de restituer cette “écriture du quotidien” dans leur carnet, avant de tout exposer en ligne sur le site www.ethnoclic.net. Embarqués dans un voyage au long cours d’une dizaine de séances de deux heures, les élèves observent leur “périmètre de curiosité”, analysent et tirent des enseignements sur leur vie ensemble. Mine de rien, devenir acteur et avoir le sentiment de maîtriser ce qui nous entoure, c’est apprendre à se connaître, à dialoguer et, de ce fait, à se sentir mieux dans la société.

Outre les espaces proches tels que le quartier ou l’école, des groupes travaillent également sur des objets de leur vie quotidienne: le jouet, les vêtements, la parure, les objets d’enfance.

L’atelier Musée Maison est ainsi conçu qu’il tisse des liens entre des objets vus au musée et des objets de chez soi. Des élèves en classe de 5e et 6e puériculture du collège La Fraternité à Bruxelles ont participé au cours des deux dernières années, grâce au soutien de la CoCof, à des ateliers Musée Maison: l’un sur le thème des objets de naissance et d’enfance, l’autre sur celui du vêtement et de la parure. Les ateliers se clôturent chacun par une exposition virtuelle. Où l’on retrouve les objets que les élèves ont elles-mêmes amenés et commentés en classe, en lien avec les objets qu’elles ont découverts dans les collections du musée.

Du musée à la maison

“Avec l’aide d’un guide du Musée Royal d’Art et d’Histoire du Cinquantenaire, nous avons élaboré un parcours dans les collections en sélectionnant une dizaine d’objets sur le thème de la naissance et de l’enfance appartenant à différentes sociétés. Nous leur avons par exemple montré un porte cordon ombilical d’Amérindiens: une petite pochette en forme de tortue pour la fille, et de lézard pour le petit garçon. À partir d’un objet, nous essayons de percevoir toute la culture à l’entour. Le porte cordon ombilical nous permet ainsi d’aborder la question des croyances et de l’animisme. Si vous essayez de décrire précisément n’importe quel objet, toute la société vient avec! Nous incitons les élèves à se questionner via un outil de description et d’observation: d’où vient-il? de quand date-t-il? qui l’utilise? comment l’utilise-t-on? dans quelles circonstances? en quoi est-il fait? quelle  émotion ressent-on en le regardant? quelle est son esthétique?

Autre exemple, puisé cette fois dans l’Egypte ancienne: il s’agit d’un couteau rehaussé de hiéroglyphes et gravé de dieux protecteurs. “Ce couteau magique sert à dessiner un cercle de protection autour de la femme, qui accouchait accroupie. Il nous permet d’évoquer les diverses techniques d’accouchement, les croyances, le panthéon de l’Égypte ancienne.” Le parcours se poursuit chez les Inuits. On approche leur culture à travers le jeu ou le vêtement. Un kayak en modèle réduit prépare le jeune Inuit à la pêche, par le jeu des représentations. Et dans notre univers contemporain, à quoi correspondrait ce jeu? À côté, une parka en peau de caribou avec une capuche où porter l’enfant, nous entraîne vers les différents types de portage des bébés, du pagne au maxi cosy. Plus loin dans le passé, une petite poupée grecque en argile provient d’un dépôt funéraire. On déduit que la jeune fille, enterrée avec tous ses jouets, était morte avant de se marier, et que les gens de cette époque croyaient en une vie dans un au-delà. Et d’évoquer les poupées contemporaines: que représentent-elles? que disent-elles de la femme ou de la féminité?

“Les élèves sont partantes pour les visites et pour les discussions. En revanche, nous avons beaucoup de mal à les faire écrire. Elles sont davantage dans l’oralité. Mais une fois dans l’action, elles s’impliquent. Les jeunes filles du collège La Fraternité ont entre 16 et 18 ans. Beaucoup ont essuyé des échecs dans leur parcours scolaire. Elles manquent de confiance en elles et sont souvent inconscientes de la richesse culturelle qu’elles détiennent parce que la plupart d’entre elles vivent entre au moins deux univers culturels. Nous fonctionnons donc par échange et discussion en tables rondes, l’essentiel étant de susciter l’expression des élèves.”

D’abord réticentes à dévoiler des traces leur enfance, certaines élèves ont peu à peu apporté en classe des objets qui, selon elles, faisaient le lien entre leur visite au musée et leur quotidien: photos de naissance ou de la crèche, peluche favorite ou vieille tétine en lien avec un petit biberon en terre cuite de l’époque gallo romaine. “Imrane nous a montré un nazarboncuk, un porte-bonheur en verre poli figurant un œil. Les familles turques ont l’habitude de l’accrocher au berceau pour protéger l’enfant. Imane a apporté sa couverture de naissance, pendant que d’autres nous commentaient leur petite gourmette ou le clip en plastique où garder le cordon ombilical.”

Notre socle commun

Prendre en compte la parole des élèves et leur façon de voir le monde représente la colonne vertébrale de ce processus pédagogique. Et soudain, de mini miracles se produisent. “Tout d’un coup, avec une certaine frénésie, des élèves qui, jusque là, n’avaient rien apporté, se mettaient à dessiner l’objet qu’elles souhaitaient voir figurer dans l’exposition virtuelle. Une jeune turque m’a décrit une coutume qui a lieu trois jours après la naissance. Lors d’une grande fête, les invités déposent des présents sur un beau coussin: des petits bijoux en or, la main de Fatma, de l’argent. Puisqu’elle n’avait pas amené le cousin, elle l’a dessiné. Une jeune camerounaise a raconté comment, dans son pays, les femmes qui ont accouché remusclent leur ventre: la grand-mère trempe des linges dans de l’eau, les tord et tape sur le ventre pour revigorer les chairs. Un massage tonique qui n’a rien d’agressif!"

À un moment donné, toutes ces histoires se mêlent car il s’agit de parler ensemble d’un thème commun où chacune apporte sa spécificité. Les animations n’entrent pas par la porte des traditions, car les jeunes, en général, ne veulent pas se sentir emprisonnés dans leurs origines. “Notre point de départ est la naissance et ses rituels: ce qui nous unit, et que chacun illustre à partir de sa propre expérience culturelle. Nous revenons toujours au socle commun.”

Apparemment, la méthode plaît, puisque les élèves de ce premier atelier ont demandé de poursuivre en déclinant un autre thème, celui du vêtement et des parures, en lien avec le Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren.

Propos recueillis par N. C.