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Mars 2010 | n° 281 | Berceau culturel
[Recherche] "Mon cœur est à moitié là-bas et à moitié ici” (Madame G)
Shamaila Shabir Imprimer Réagir

Nous avons mené une étude empirique sur le parcours migratoire des femmes pakistanaises à Bruxelles. Cette enquête porte sur un échantillon de dix femmes vivant à Bruxelles, sondées via un entretien semi directif en langue pakistanaise (ourdou). Éclairage sur l’itinéraire, le vécu de l’expérience migratoire, la vie socioculturelle et le rôle de la femme dans les rapports familiaux(*).

Depuis 1950, les mouvements d’émigrations du Pakistan se sont dirigés massivement vers la Grande-Bretagne où les Pakistanais pouvaient entrer librement en tant que citoyen d’un pays du Commonwealth. Suite à l’adoption des lois restrictives relatives à l’immigration en provenance du Commonwealth, en 1962 puis en 1968, les migrants pakistanais se sont orientés vers d’autres pays d’accueil. La France, la Hollande, l’Allemagne et les pays scandinaves “étaient alors vus comme une solution de repli ou de transit où ceux qui ne pouvaient pas entrer en Grande-Bretagne s’installaient par défaut”[1].

Pakistanais en Belgique

Hormis une brève description dans l’ouvrage de Muazzam[2] qui expose le début de l’immigration pakistanaise en Belgique par l’arrivée des hommes célibataires non qualifiés ou semi qualifiés en 1974, il n’existe aucune étude à ce sujet. En outre, il est difficile d’avancer une estimation fiable du nombre de Pakistanais en Belgique pour deux raisons: le manque de statistiques ethniques, et la situation illégale de certains. Au recensement de la population en 1981, la Belgique comptait 1 291 Pakistanais. De source récente (registre national 2008), 3 742 Pakistanais étaient présents en Belgique dont 1 443 à Bruxelles.

Devant la difficulté de situer le contexte historique dans lequel sont arrivés les pionniers, les hommes, nous nous sommes basé sur le témoignage oral de ces dix femmes. Les primo arrivants sont des hommes célibataires ou mariés originaires de la Province du Pendjab, issus d’un milieu rural. La majorité est arrivée après 1973, à l’époque où le processus d’arrêt de l’immigration était entamé, et est restée dans la clandestinité jusqu’à la régularisation. Ces migrations sont motivées en grande partie par des raisons économiques. La plupart des femmes sont arrivées vers la fin des années 1970 et au début des années 1980 dans le cadre du regroupement familial, dont huit d’entre elles pour rejoindre le mari, et les deux autres pour rejoindre les parents. Les femmes rencontrées âgées de 40 à 52 ans sont aussi originaires du Pendjab, essentiellement d’un milieu rural et toutes sont scolarisées jusqu’au secondaire inférieur au minimum.

Vécu de l’immigration

Dans un premier temps, l’expérience migratoire a été éprouvante pour l’ensemble de ces femmes car beaucoup d’aspects de la vie en Belgique ne correspondaient pas à ceux vécus au Pakistan. La femme pendjabi vient d’un milieu dont les activités socioculturelles s’insèrent principalement à la maison et dans la famille étendue du conjoint, ou dans la sienne avant son mariage. La rupture soudaine avec son réseau social et l’absence de références communes avec un pays francophone n’ont pas facilité son insertion au sein de la société. L’isolement et la méconnaissance du français sont les difficultés les plus évoquées dans le discours de ces femmes.

“Je n’aimais pas quand je suis arrivée ici, je pleurais beaucoup parce que je venais d’une famille nombreuse et je me suis retrouvée seule en Belgique.” (Madame G)
“Quand je suis venue, j’attendais mon mari toute la journée et je regardais par la fenêtre.” (Madame I)
“C’était horrible quand je suis arrivée ici, il n’y avait aucune relation sociale, aucune amitié.” (Madame D)
“J’étais dépendante de mon mari à cause de la langue. Moi, au Pakistan, je m’occupais des papiers administratifs, j’avais une confiance en moi. En arrivant ici, j’étais zéro.” (Madame I)
“Au niveau de la langue, heureusement que les médecins comprenaient l’anglais. Mais mon mari était toujours avec moidans tous les cas”. (Madame A)

Trois facteurs expliquent pourquoi la majorité n’a pas appris ou n’a pas achevé les cours: le manque de motivation pour le français, la responsabilité des tâches domestiques et ensuite celle vis-à-vis des enfants. Par ailleurs, il faut mentionner que les femmes pakistanaises parlent pendjabi (langue proche de l’ourdou) et ont été scolarisées en ourdou avec des emprunts à l’anglais. Actuellement, sept des dix femmes rencontrées comprennent moyennement le français mais le parlent difficilement. Néanmoins, apprendre à mieux parler français reste une préoccupation dans la conscience de ces femmes même si elles n’ont pas franchi le pas pour y remédier.

Dans ce contexte d’isolement, le réseau de parenté et surtout le réseau d’amis compatriotes ont permis à beaucoup d’entre elles d’avoir des contacts sociaux et de reconstituer une vie socioculturelle. Les conjoints respectifs ont pu bénéficier, grâce à ces réseaux, de l’aide matérielle, de repères et de soutien moral.

“Avec mes amies, on allait à tour de rôle chercher nos enfants. Parfois c’était moi qui allait chercher les enfants de deux de mes amies, le jour suivant c’était ma copine. C’était bien.” (Madame G)
“On avait des amis, c’était bien, on pouvait partager notre ressenti.” (Madame F)
“J’allais voir tous les jours une amie, et son mari nous raccompagnait en voiturela nuit.” (Madame E)
“Dans notre immeuble, il n’y avait que des Pakistanais, la plupart étaient des amis de mon mari. Quand j’avais besoin d’aide, par exemple pour chercher des médicaments, je pouvais compter sur eux.“ (Madame A)
“Dans notre quartier, il n’y avait que quelques familles pakistanaises, on allait ensemble faire les courses.” (Mme H)
"Pour passer le temps, j’allais tous les jours chez mes amies avec mes petits enfants.” (Madame E)

Identité religieuse et culturelle

Le rapport à l’islam et à la culture tient une place prépondérante dans leur identité. Toutes se déclarent croyantes et pratiquent pour la plupart les cinq prières quotidiennes, la lecture du Coran et le jeûne du ramadan. Les femmes pakistanaises ont entretenu un mode de vie culturelleet un lien constant avec le Pakistan : elles regardent quotidiennement les chaînes paraboliques, téléphonent régulièrement au pays, fréquentent quasi exclusivement les femmes compatriotes, aiment consommer les plats typiquement traditionnels même si des changements apparaissent depuis l’installation en Belgique. Concernant les activités culturelles de groupe, les femmes se rendent visite à certaines occasions (mariage, naissance, décès) ou alors créent des occasions pour se rencontrer juste par plaisir. Elles assistent ou organisent parfois des réunions de “Khatam” ou de”Quran khani”, au cours desquelles l’assemblée lit le Coran dans son intégralité avant de terminer par une offrande de nourriture.

“Nous, on est un groupe de dix amies et on a créé une soirée intitulée “one dish party”. On se regroupe à dix et on fait un plat chacune, tout ça pour le “fun”.” (Madame D)
“On ne se rencontre pas comme avant mais on se voit encore maintenant entre amies,en famille.” (Madame F)
“Je suis invitée de temps en temps à tout type de réunions auxquelles j’assiste comme les mariages, les Quran khani.” (Madame A)
“Entre femmes, on avait des sorties, on avait des Ladies Outing.” (Madame E)

Rôle d’épouse et de mère “translocalisé”

La vie quotidienne de la femme pakistanaise ne s’articule pas uniquement autour des valeurs culturelles et religieuses. Nous l’avons constaté à travers l’exemple de trois femmes qui ont choisi de travailler aux côtés du mari pour le soutenir financièrement. De plus, même si le rôle de ménagère reste, comme au Pakistan, celui de l’épouse, le contexte migratoire a introduit des changements dans le rapport de genre même s’il demeure limité: le mari consacre un peu de son temps à aider aux travaux ménagers et aux soins des enfants.

“Quand ma fille était petite, je suis tombée malade et mon mari s’est occupé pendant un mois à changer sa couche la nuit.” (Madame I)
“Il m’aidait quand j’étais malade.”
(Madame F)
“Pour la cuisine, c’était les deux surtout le week-end. Quand j’ai accouché, c’était toujours lui. Mon mari m’a beaucoup aidée même pour s’occuper des enfants, c’est pour ça que j’ai expliqué que notre mentalité changeait. S’il m’avait aidée au Pakistan comme il l’a fait ici, il y aurait peut-être dix femmes qui auraient dit: ‘Regardez, il fait la vaisselle!’.” (Madame C)
“Pour le ménage et pour la cuisine, mon mari m’aidait surtout lorsqu’il y avait des invités à la maison.” (Madame A)

Concernant l’éducation des enfants, la femme pakistanaise a transmis les valeurs culturo religieuses face à la crainte de l’oubli des origines du pays. Tous les enfants parlent ourdou et/ou pendjabi avec leurs parents, ont appris à lire le Coran et à faire leurs prières.

“J’ai expliqué à mes enfants notre culture, qu’on ne pouvait pas vivre comme les Gorey [Blancs]. En primaire, alhamdulilah, ma fille n’était pas dans une école mixte. Elle avait déjà intégré mon éducation.” (Madame C)
“Je n’ai pas eu de difficultés à les éduquer. Ils ont vu la façon de vivre à la maison, ils se sont adaptés. Je n’ai pas eu de problème, je pense.Les enfants comprennent vite, ils savent vite s’adapter.” (Madame E)
“J’ai toujours veillé à ce que mes enfants aient une relation avec la culture. En plus, mon premier fils a rapidement terminé de lire le Coran.” (Madame B)
“Quand les enfants étaient petits, je leur ai appris avec mon mari à lire et à écrire en ourdou.” (Madame I)

Cependant, face à l’acculturation des enfants, les femmes pakistanaises ne sont pas toujours récalcitrantes et certaines se portent favorables aux études des enfants en les encourageant vivement à profiter des privilèges du système éducatif belge. Les femmes tolèrent certains comportements qu’elles mêmes ne pratiquent pas toujours. L’élément le plus frappant est le code vestimentaire des filles qui doivent impérativement porter le shalwar kameez [ensemble traditionnel composé d’une tunique portée sur un pantalon] à la maison. Toutefois, elles peuvent porter des vêtements européens à l’extérieur.

“Mes enfants ont toujours porté des shalwar kameez à la maison.” (Madame B)
“Mes enfants vivent dans deux cultures, ils portent des vêtements européens à l’extérieur et des shalwar kameez à la maison. Autrement ils peuvent perdre confiance en eux.” (Madame E)

Le rôle de mère est exercé sans le contrôle de la famille élargie et a permis à la femme immigrée pakistanaise d’être en grande partie la détentrice de l’éducation des enfants. Les femmes apprécient les privilèges acquis par la migration comme le degré d’autonomie par rapport aux femmes du pays encore soumises à la réclusion (purdah), le confort matériel acquis en Belgique.

L’exemple de ces femmes nous montre que, malgré certaines expériences individuelles négatives qu’elles vivent dès le début de l’immigration, elles jugent a posteriori positivement le bilan de l’immigration. S’inscrire dans la durée leur permet aujourd’hui de mieux évaluer les coûts et les bénéfices, et surtout d’assumer aujourd’hui l’installation en Belgique comme un choix personnel. D’autant plus que leurs enfants sont nés ici et font leur vie ici. Ils les retiennent pour beaucoup en Belgique.

“Les femmes au Pakistan sont différentes, elles préfèrent la famille et lui donnent la priorité. Nous, les femmes d’ici, nous préfèrons nos enfants. Au Pakistan, le regard des autres est plus important que l’opinion des enfants. C’est aussi grâce aux Européens que nous avons appris à écouter nos enfants.” (Madame C)
“Mon cœur est à moitié là-bas [Pakistan] et à moitié ici, parce que mes enfants sont ici.” (Madame G) 

Shamaila Shabir
Article écrit sur base du mémoire “Trajectoire socio historique des femmes immigrées pakistanaises en Belgique”, reçu dans le cadre de la licence en Sciences sociales de l’ULB, 2009.

(*) À travers ces profils, nous ne pouvons prétendre à une quelconque exhaustivité du fait de leur nombre trop restreint et de la construction de l’échantillon par l’effet “boule de neige”.

Notes

[1] Abou Zahab M., "Migrants pakistanais en France", in Hommes et Migrations, n°1268-1269, Paris, 2007, p. 2.
[2] Muhazzam A., Pakistanis in Europe, New Century Publishers, 1982.