Septembre 2010 | n° 285 | Sport : (anti)modèle d’intégration ?
Le sport, une priorité politique
Le sport est-il vecteur d’intégration sociale? Pour Emir Kir, Ministre en charge du Sport à la Commission communautaire française (COCOF) , c’est même un vecteur d’unité et de rapprochement des peuples. Une politique qu’il considère prioritaire et pour laquelle des investissements conséquents ont été consentis ces six dernières années.
AI: Le sport peut-il servir à promouvoir l’intégration sociale?
Emir Kir: «Très certainement. L’un des préjugés les plus tenaces qui peut expliquer pourquoi le sport et sa pratique, jusqu’il y a peu, n’ont pas fait l’objet d’une politique prioritaire, c’est qu’il rend con. On est dans un pays où les mentalités changent mais pas encore à la vitesse à laquelle je le souhaiterais. En réalité on ne se rend pas compte de ses bienfaits au niveau physique et moral. Mais le sport peut aussi être un vecteur extraordinaire d’intégration des individus dans la société. Au cours de ces six dernières années, nous avons essayé d’en faire une politique prioritaire, parce qu’il doit prendre la place qu’il mérite. On a essayé d’atteindre un premier objectif, celui de donner accès au sport au plus grand nombre en investissant au niveau des infrastructures sportives. A titre indicatif, en Région bruxelloise, les investissements ont pratiquement triplé depuis six ans ce qui représente aujourd’hui un bilan d’environ quarante millions, soit trois fois plus qu’auparavant. Les infrastructures appartiennent aux communesmais la Région bruxelloise intervient à hauteur de soixante pour cent dans le financement de celles-ci. Il y a une centaine de projets réalisés, plus de trente terrains synthétiques pour le foot, le rugby, le hockey, cinq salles omnisports, des pistes de santé pour l’athlétisme…Nous en avons fait une véritable politique d’envergure en travaillant sur base d’un plan quinquennal concerté avec les communes. Le deuxième objectif important est d’aider les clubs qui forment la jeunesse bruxelloise à avoir des moyens suffisants. Pour ce faire, nous avons défini une politique de formation des jeunes. Chaque année à Bruxelles, ce sont plus de trois millions d’euros qui sont investis. Je regrette qu’en Communauté française on abandonne les chèques sport mais il faut continuer à soutenir les clubs sportifs auxquels nous demandons de continuer de proposer des droits d’inscription raisonnables. Nous avons également voulu toucher certaines catégories sociales qui n’ont pas accès au sport. Les femmes sont d’une manière générale discriminées dans toute une série de domaines, mais elles le sont particulièrement en matière d’accès au sport pour des raisons parfois financières, culturelles ou d’espace. Pour toucher ces femmes, il fallait travailler avec les associations qui les aident sur le plan social et surtout qui ont la confiance des familles. En 2007, nous avons donc décidé de lancer l’action «Sport au Féminin». L’idée était de proposer, par le biais de ces associations, une activité sportive jumelée avec des actions sportives existantes. Huit associations étaient partenaires au démarrage et vingt-trois en 2009. C’est un projet à cheval sur le plan social parce que l’objectif est aussi de viser à l’émancipation des femmes. Le sport joue un rôle extraordinaire. Quand on est bien dans son corps, on est mieux dans sa têteet on devient dès lors capable de soulever des montagnes. Le «Sport au Féminin» donne l’occasion à ces femmes d’entreprendre plus facilement; reprendre une formation, une recherche d’emploi, devenir plus actives dans la société, etc.
AI: En tant qu’acteur politique, pensez-vous le sport en termes de compétition?
Emir Kir: Je pense que le sport doit avoir plusieurs déclinaisons et que l’on doit aussi développer le sport d’élite. Il est sain d’avoir des sportifs de haut niveau formés dans nos propres centres de formation et il est important d’avoir des modèles. Une sportive comme Justine Henin donne envie à plusieurs générations de jeunes de faire du tennis.
Le pouvoir politique doit utiliser les exemples de réussite pour attirer les jeunes vers le sport et vers le haut. Quand de jeunes bruxellois accèdent à de grandes compétitions ou à de grands championnats, c’est valorisant pour tout le monde. Ce n’est pas contradictoire mais complémentaire. Le sport d’élite est nécessaire pour rendre le sport plus accessible. Mais ce qu’il faut éviter, c’est de n’avoir qu’une politique élitiste. C’est pour cela que nous mettons particulièrement l’accent sur la formation des jeunes.
AI: Mais la dynamique de compétition nous amène quand même à classer et donc à déclasser. Que pensez-vous que cela produise socialement?
Emir Kir: Je pense que la victoire comme la défaite sont essentielles, les deux ont des vertus éducatives. Quand on participe à des compétitions toutes les semaines, on est régulièrement confronté à la dure réalité de la vie faite de hauts et de bas, d’échecs et de succès. La pratique sportive vous fait vivre cette confrontation dans des fréquences beaucoup plus rapides. Un bon encadrement et des entraîneurs bien formés garantissent une bonne lecture de ce processus et vous apprennent comment réagir de manière adaptée face à une défaite ou après une victoire. On doit pouvoir gagner et perdre dans la dignité et en ce sens, la compétition a la grande vertu de nous expliquer ce qu’est la vie. Quelle que soit l’issue de la compétition, l’important est de participer. Et pour promouvoir la participation et l’esprit fairplay, aujourd’hui en Communauté française, la coupe la plus imposante décernée à l’occasion de compétitions sportives est celle du fairplay.
AI: Toute médaille a ses revers. En sport, quelles formes prennent-ils?
Emir Kir: Quand j’ai pris en charge mes responsabilités, j’ai été confronté à un problème de racisme entre deux équipes de football. Cela nous a conduit à développer à Bruxelles un plan d’action contre le racisme et l’antisémitisme. Un travail en profondeur a été réalisé au sein des clubs bruxellois avec l’appui de la Fédération Belge de Football, mais surtout avec celle de notre cheville ouvrière qu’a été l’Entente bruxelloise des clubs de football. C’est très important de mettre en avant des valeurs fondamentales comme celles du respect, de l’amitié, du fairplay, de la tolérance. Plusieurs initiatives ont été lancées comme l’organisation d’événements auxquels ont participé Mbo Mpenza (ancien joueur belge de football) ou Lilian Thuram (ancien footballeur international français) venus prêter main forte à notre action d’entente entre les communautés. Quand le sport est bien pratiqué, il est la meilleure école de la vie. Mais quand il est mal pratiqué, il est générateur de racisme, de discriminations et ça peut être le début du pire. Ce plan d’action contre le racisme lancé il y a deux ans a été élargi à la violence dans l’enceinte sportive et autour parce que tout le monde est responsable de la violence générée dans et autour des stades et pas seulement les organisateurs. Et tout commence par ceux qui tiennent les discours, depuis le président de la fédération ou de club en passant par l’entraîneur et les délégués de clubs ainsi que par les parents. Quand certains parents veulent voir leurs enfants devenir des joueurs professionnels sans avoir eu le temps nécessaire pour s’entraîner et leur mettent une pression considérable à la réussite, cela peut conduire ces enfants à perdre la tête. Le sport est parfois malade de cette absolue nécessité de gagner. Ce combat n’est pas facile parce que parfois le jeu par essence est fourbe. Il peut y avoir un côté malsain qui doit être corrigé, travaillé avec les acteurs concernés et ça prend du temps. Des mois de travail sont parfois mis à mal par l’action d’un grand sportif ou d’un entraîneur comme ce fut le cas pour l’équipe française de football qui a été un très mauvais exemple pour tous les sportifs du monde.
AI: Justement, quels commentaires auriez-vous envie de faire sur la finale du Mondial 2010 de football qui vient de s’achever?
Emir Kir: La coupe du monde a été extraordinaire mais durant la première demi-heure de la finale et même davantage, j’ai souffert de l’arbitrage et de la violence de certains joueurs, que j’ai trouvé en dessous de tout. Je suis heureux du dénouement; l’Espagne a incarné l’esprit sportif, fairplay, de tolérance et puis le talent. Mon coup de cœur de ce Mondial va à l’Uruguayen Diego Furlan qui a été incroyable. Il a porté en demi-finale une équipe à bout de bras. C’est un grand joueur de football qui joue et marque des deux pieds mais qui a aussi un comportement exemplaire. A titre d’exemple, il a publié sur son blog une photo de l’équipe d’Uruguay avec un commentaire expliquant qu’il y était arrivé grâce au soutien de tous ses collègues. C’est remarquable d’avoir des joueurs qui se rendent compte que la réussite est toujours l’affaire d’une équipe, et c’est le cas même pour la pratique d’un sport individuel. Et puis si le sport est si exceptionnel, c’est parce qu’en regardant un match de football, que l’équipe soit minime ou professionnelle, il n’y a plus de classes sociales, il n’y a plus de races, plus de religions. Le sport tout comme la culture sont des vecteurs extraordinaires de rapprochement des peuples. Cela nous fait vivre des émotions fortes qui marquent les esprits et ça nous permet d’avoir une mémoire collective.
Propos recueillis par Jamila Zekhnini







